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Devrait-on obliger touristes et voyageurs étrangers à s’assurer : des médecins divergent d’opinions

par Denis Méthot | 22 octobre 2018 11h30

Photo : Freepik

Devrait-on obliger les touristes et voyageurs étrangers à prendre une assurance voyage avant d’entrer au Canada dans l’éventualité où ils devraient obtenir des soins de santé lors de leur séjour au pays ? La question divise des praticiens en santé.

Un médecin ontarien, qui a dû traiter des cas du genre, croit que cette obligation pourrait être imposée à tout voyageur temporaire entrant au Canada. Un de ses collègues québécois est en désaccord avec lui.

Le Dr Charles Shaver, interniste général à Ottawa, columnist et président de la section Médecine interne générale de l’Association médicale de l’Ontario (OMA), a déjà vécu cette situation comme plusieurs médecins qui font de l’urgence dans les grandes villes canadiennes. Il raconte, dans un texte publié récemment sur le site Profession Santé, avoir reçu un homme de 58 ans atteint de dyspnée (difficulté respiratoire). Or, il semble qu’on ait diagnostiqué chez lui une valvulopathie pour la première fois en 2013. Au moment où il l’a examiné, ses symptômes s’étaient considérablement aggravés en cinq ans.

Ce patient était originaire de La Grenade et était en visite chez sa famille à Ottawa. Il prévoyait y demeurer plusieurs mois même s’il ne possédait pas d’assurance voyage. Le Dr Shaver dit avoir réduit son examen au minimum, mais sa fille a dû payer pour la visite médicale et les examens.

« Cette situation est sans doute courante pour mes collègues qui pratiquent dans de plus grandes villes. Particulièrement pour ceux à qui on demande de s’occuper des patients aux urgences », commente le médecin ontarien, avec qui le Journal de l’assurance s’est aussi entretenu.

Exiger l’assurance maladie pour les voyageurs ?

Il rappelle qu’une assurance santé voyage est obligatoire pour les touristes canadiens qui veulent se rendre dans un certain nombre de pays et pour demander un visa pour les 26 pays de l’espace Schengen en Europe. À l’inverse, les citoyens de 150 États ont besoin d’un visa pour entrer au Canada. Toutefois, une assurance maladie est obligatoire seulement pour l’obtention d’un super visa, pas pour celle d’un simple visa de visiteur.

Selon ses chiffres, le nombre de touristes d’outre-mer augmente de 4 % par année au pays. Le Canada devrait-il commencer à exiger l’assurance maladie, se demande-t-il ?

Le Dr Shaver convient que ces assurances voyage ont des limites. Elles ne couvrent généralement pas les visites de routine pour la surveillance de l’hypertension, du diabète, etc. Elles sont d’ordinaire difficiles à se procurer pour les patients souffrants d’une condition préexistante, surtout si leur médication a été modifiée dans les trois à six derniers mois, ou alors elles excluent ces problèmes déjà existants. Néanmoins, elles assurent une protection élevée pour des imprévus majeurs.

Des dizaines de millions de dollars en créances impayées

Une assurance santé voyage obligatoire pour les visiteurs aurait pour effet de réduire le nombre de « mauvaises dettes » contractées par des touristes sans couverture, affirme le Dr Shaver. Dans l’état actuel des choses, des médecins et des hôpitaux canadiens se retrouvent avec des créances impayées par des voyageurs et touristes étrangers qui ont bénéficié de soins de santé et qui n’ont pas acquitté leur facture. Les établissements de santé font des efforts pour être payés, mais dans beaucoup de cas, c’est peine perdue et les sommes perdues pour ces soins donnés à cette catégorie de patients sont très élevées.

De 2013 à 2018, indiquent des chiffres obtenus par le Journal de l’assurance, le total de mauvaises créances de soins de santé impayés par des touristes et des visiteurs étrangers au CHU de Québec, un établissement qui regroupe cinq hôpitaux, s’est élevé à près de 2 millions de dollars (M$). En 2016, le réseau TVA avait mené des recherches sur le sujet. Il avait établi que des hôpitaux québécois, comprenant les plus importants hôpitaux montréalais, cherchaient à récupérer au total 55 millions de dollars (M$) auprès de patients étrangers pour des soins et traitements reçus lors de leur séjour au Québec.

Deux avenues possibles

Comment réduire ou éliminer ces pertes que doit éponger le système de santé canadien ? Le Dr Shaver propose deux avenues. Premièrement, dit-il, le gouvernement fédéral devrait sensibiliser les visiteurs étrangers à acheter une assurance maladie lorsqu’ils viennent au Canada. Celle-ci devrait peut-être même être rendue obligatoire pour les séjours de plus de quelques jours, malgré ses limites.

Deuxièmement, il suggère qu’une compagnie comme Croix Bleue Medavie étende sa couverture pour couvrir certains de ces visiteurs à haut risque pour des complications graves et imprévues demandant une hospitalisation. Mais le Dr Shaver ne pêche pas par excès d’humanisme. Selon sa proposition, la famille se verrait facturer une prime importante chaque semaine, l’assuré aurait une franchise élevée à payer et l’assurance exclurait les examens de routine. Voilà, croit-il, qui pourrait réduire les couts pour la famille hôte en plus de l’encourager à écourter la durée totale de la visite des siens, ce qui diminuerait le risque qu’une complication survienne pendant leur séjour en sol canadien.

« C’est Ottawa qui permet à ces visiteurs temporaires d’entrer au pays. Le gouvernement doit aux professionnels de soins de santé l’assurance qu’ils seront rémunérés pour les traitements inattendus que tout visiteur pourrait recevoir pendant son séjour », affirme encore le Dr Shaver.

Une solution simpliste, croit l’AMQ

Dr Hugo Viens

Dr Hugo Viens


Ces scénarios ne recueillent toutefois pas l’appui du Dr Hugo Viens, président de l’Association médicale du Québec (AMQ), une vaste association qui regroupe des médecins spécialistes et des médecins de famille québécois.

« La solution proposée semble simpliste, juge-t-il dans un courriel transmis au Journal de l’assurance. Cela semble difficilement applicable dans la pratique, et cela entrainerait probablement des demandes de réciprocité. On peut aussi s’interroger sur le fait de vouloir imposer une assurance voyage à des gens qui n’ont pas d’assurance santé dans leur pays. Il y a là un problème d’équité. Par ailleurs, faudrait-il obliger les Canadiens qui voyagent hors du pays à contracter une assurance pour être couverts en cas de problème de santé à l’étranger ? Tout cela aurait bien sûr des retombées économiques et pourrait finalement coûter cher au Canada ».

Le Dr Viens reconnait qu’il y a effectivement un problème de fond puisque des hôpitaux et des médecins ne sont pas payés pour des soins d’urgence qu’ils ont donnés à des voyageurs étrangers. Il estime tout de même qu’il est de leur devoir de soigner ces gens dans certaines situations même s’ils n’ont pas d’assurance voyage.

« Si les médecins sont en droit de demander un paiement avant de donner des soins non urgents, ils ont une obligation déontologique de traiter une personne en cas d’urgence, rappelle-t-il. Ce sont les médecins ensemble qui ont décidé de s’autoréguler en s’imposant une règle de traitement des personnes en danger sans égard au paiement. Donc, on peut se demander si c’est au fédéral de régler les effets de cet élément professionnel. D’autres groupes de professionnels comme les avocats acceptent qu’une partie des services qu’ils donnent soient pro bono. Est-ce que les groupes médicaux pourraient prendre exemple sur ces collègues ? »

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