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Les investisseurs fortunés fuient les fonds du marché monétaire

par Reynaldo Marquez | 31 octobre 2007 14h51

Crise du crédit aux États-Unis, et crise au Canada. Des institutions financières dans la tourmente. Des compagnies cotées en bourse avec une partie de leur petite caisse gelée. Rien ne semble épargner les marchés financiers. Or, les clients ne doivent surtout pas céder à la panique et perdre de vue leurs objectifs financiers à long terme. Un dossier chaud!Ce sont surtout les gros investisseurs qui ont retiré massivement leurs billes des fonds communs canadiens du marché monétaire, en août dernier. Plus de la moitié des rachats nets survenus durant cette période touchent en effet une catégorie de fonds du marché monétaire qui exige un dépôt minimal élevé. Une catégorie typiquement détenue par des entreprises et des investisseurs fortunés, constate un analyste de Morningstar Canada.

Mois après mois, l’industrie canadienne des fonds communs a affiché des ventes nettes ces trois dernières années. Cette ère de prospérité a néanmoins connu une halte abrupte en août dernier, a rapporté le mois suivant l’Institut des fonds d’investissement du Canada (IFIC).

En août seulement, les épargnants canadiens ont retiré plus de 1,5 milliard$ (G$) de leurs fonds communs, dont 916 M$ de leurs fonds de marchés monétaires et 633 M$ de leurs fonds d’actions.

Le fait que les rachats nets aient aussi frappé les fonds d’actions, des véhicules habituellement perçus comme un placement à plus long terme que les fonds du marché monétaire, témoigne de l’inquiétude des investisseurs face aux marchés boursiers, opine Dennis Yanchus analyste à l’IFIC.

Pour sa part, l’actif sous gestion de l’ensemble de l’industrie a moins écopé. Il a reculé de 1,1%, entre juillet et août derniers, passant de 703,5 G$ à 696 G$. L’actif a même bondi de 14% entre août 2006 et août 2007, révèle les données de l’IFIC.

Fait marquant, la plupart des 10 fonds communs les plus touchés par les rachats nets exigeaient des mises de fonds initiales très élevées, constate pour sa part Rudy Luukko, éditeur responsable du secteur des fonds communs de placement chez Morningstar Canada. C’est notamment le cas pour le Fonds de gestion de trésorerie InvesNat, de Financière Banque Nationale, le Fonds BMO prestige du marché monétaire, le Fonds du marché monétaire canadien TD et de Fonds RBC marché monétaire plus.

Les mises de fonds initiales exigées par ces fonds sont d’un million$ pour le fonds de la Banque Nationale, de 150 000$ pour celui de BMO, et de 100 000$ chez les deux autres.

Or, l’épargnant canadien moyen ne peut se permettre une telle mise initiale dans un fonds, note M. Luukko. « Ces fonds étaient surtout détenus par des entreprises, des investisseurs institutionnels et des épargnants fortunés », affirme M. Luukko.

Surtout présent auprès des petits investisseurs, le réseau de distribution des conseillers financiers a été en majeure partie épargné par la vague de rachats nets qui a déferlé sur l’industrie au mois d’août au Canada, indique M. Luukko. Les entreprises et autres investisseurs fortunés achètent en effet leurs fonds directement du fournisseur, ajoute-t-il.

Où est passé l’argent?

Mais où sont allés les 1,5 G$ que les investisseurs ont retirés de leurs fonds communs? Il y a de fortes chances que cette somme ait pris le chemin des certificats de placements garantis ou encore celui des comptes bancaires à taux d’intérêt élevé. Les analystes disent qu’ils ne peuvent que spéculer sur le sort de cette somme.

Ils savent toutefois ce qui a provoqué la saignée : les problèmes de liquidités survenus chez les consolidateurs de prêts comme Coventree. Intermédiaire de financement à court terme qui se spécialise dans la « titrisation », Coventree rachète des portefeuilles de prêts à des entreprises pour les convertir en papier de commerce adossé à des actifs non-bancaires (PCAA). Ces actifs sont en fait des dettes, lesquelles peuvent provenir d’un portefeuille de prêts sur carte de crédit d’un grand magasin, de prêts aux entreprises, ou même… des hypothèques à risque américaines (subprimes).

Parce qu’il provient d’un intermédiaire, ce PCAA est appelé non bancaire. Son contenu opaque a attisé chez les investisseurs la crainte que ce papier soit infesté de subprimes, avec comme toile de fond la crise du crédit aux États-Unis.

Les problèmes de liquidité du papier de commerce non bancaire ont en effet été révélés au grand jour cet été lorsque la torontoise Coventree a fait savoir qu’elle peinait à écouler ces titres de dette auprès des banques. La liquidité du PCAA non bancaire se trouvait dès lors paralysée.

Source de l’opacité : il est difficile de connaître exactement la proportion d’hypothèques à risque que « titrise » tel ou tel papier de commerce. Parmi d’autres, un récent rapport de la firme d’analyse de crédit Dominion Bond Rating Service (DBRS) visant un PCAA émis par Coventree, le Appolo Trust, indiquait que le papier contenait 13% d’hypothèques commerciales, sans plus de détails. Impossible d’en apprendre davantage dans la documentation de Coventree sur son propre produit.

Le manque de liquidité jumelé au manque de transparence du PCAA a aussitôt mis les investisseurs en alerte face aux fonds du marché monétaire, parce que ces fonds sont exposés à divers degrés au papier de commerce, a expliqué pour sa part Dennis Yanchus de l’IFIC.

Rapides sur la gâchette

Parce qu’ils sont considérés comme très liquides et que la réglementation en vigueur les oblige à investir dans des titres à faible risque, les investisseurs perçoivent les fonds du marché monétaire comme des placements très sûrs.

Donc, dès que ces fonds montrent des signes de faiblesse, les investisseurs prennent peur, affirme M. Luukko. « Au moindre éternuement en provenance du secteur des fonds monétaires, les investisseurs tendent à réagir très rapidement. Ils rachètent leurs parts maintenant et posent des questions plus tard », observe-t-il.

« Plutôt qu’investir du temps dans une analyse financière détaillée, mettre les millions de son entreprise à l’abri est le choix le plus sécuritaire pour un chef des finances », poursuit M. Luukko.

De plus, Rudy Lukko déplore que même si aucun détenteur de fonds du marché monétaire n’a subi de lourdes pertes, c’est toute cette catégorie qui a été affectée par les retraits. Pourtant, ajoute-t-il, seule une minorité de ces fonds possédait du PCAA non bancaire, renchérit M. Luukko.

Selon des données de Morningstar Canada, seulement un fonds monétaire sur 10 était exposé, à divers degrés, à du papier de commerce non bancaire, placé sur la liste de surveillance de l’agence de notation DBRS, pour des problèmes de liquidités.

Dommage collatéral

Les fonds du marché monétaire de la Financière Banque Nationale ont subi d’importants retraits totalisant 358 M$, indiquent les données publiées en septembre par l’IFIC.

Alors que ces fonds détenaient une importante part de papier de commerce non bancaire, d’autres compagnies de fonds n’en avaient pas dans leurs produits, constate M. Luukko.

Même si Gestion d’actifs TD, Gestion d’actifs CIBC et RBC Gestion d’actifs ont assuré que leurs fonds monétaires n’avaient aucune exposition au papier de commerce problématique, elles ont néanmoins subi d’importants dommages collatéraux. « Elles ont aussi été très affectées par les rachats », illustre-t-il.

Selon l’IFIC, Gestion d’actifs TD a essuyé le plus de retraits au mois d’août, avec un total de 457 M$. CIBC et RBC, avec des retraits de 158 M$ et de 115 M$ respectivement, ont aussi été frappées de plein fouet, indiquent les données de l’IFIC.

La Banque Nationale et l’Industrielle Alliance, qui détenaient le plus de PCAA non bancaires dans les actifs sous-jacents à leur fonds monétaires, ont annoncé peu après le début de la crise leur intention de racheter les fonds affectés afin que leurs clients ne souffrent d’aucun dommage.

Les conclusions de l’IFIC

Malgré la turbulence qui a affecté le marché, les données de l’IFIC montrent que la Banque Scotia a été le chef de file en terme de ventes nettes de fonds communs en août dernier, soit 120 M$.Toujours en août, IA Clarington, une filiale d’Industrielle Alliance, a connu 88 M$ de ventes nettes, tandis que Nordouest Fonds mutuels, une filiale de la Fédération des caisses Desjardins, en a engrangé 76 M$.

Au regard de l’industrie prise dans son ensemble, les meilleurs vendeurs du mois d’août chez les fonds à long terme ont été les fonds équilibrés d’actions avec 327 M$, suivis par les fonds équilibrés mondiaux neutres avec 272 M$.

Pour le même mois, les fonds de revenu canadiens ont aussi bien fait, avec 100 M$ de ventes nettes, rapporte l’IFIC.

Les autres meilleurs vendeurs ont été les catégories fonds d’actions mondiales et internationales, avec des ventes nettes de 77 M$ et 66 M$ respectivement.

Chez les perdants en août, il y a bien sûr les fonds du marché monétaire mais aussi les fonds d’actions canadiens, qui ont subi pour 578 M$ de retraits.

Les fonds d’obligations canadiennes ont essuyé des rachats de 303 M$, suivis par les fonds équilibrés canadiens, dont 271,5 M$ ont été retirés.

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