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Changement climatique : le risque devra être mieux partagé entre assureurs, assurés et municipalités

par Alain Thériault | 23 avril 2014 10h00

Les PDG des deux plus grands assureurs de dommages au Canada sont prêts à prendre plus de risques pour affronter les changements climatiques… mais pas seuls. Ils veulent voir les assurés contribuer et les gouvernements améliorer leurs infrastructures et réviser leurs règlements, notamment certaines municipalités qui permettent encore de construire en zone inondable.Les compagnies d’assurance ont dû essuyer des réclamations records de 3,2 milliards de dollars (G$) liées aux changements climatiques en 2013. Sont-elles prêtes à affronter des catastrophes naturelles de cette amplitude ou pires? La souscription et le partage de ces risques entre assureurs et assurés sont-ils adéquats? Les systèmes technologiques sont-ils adaptés à l’explosion des dégâts d’eau, cause majeure derrière ces réclamations?

Deux leadeurs de compagnies d’assurance sont montés au front pour répondre à ces préoccupations, lors de la troisième édition de la Journée de l’assurance de dommages, qui s’est déroulée le 12 mars, au Palais des congrès de Montréal. Charles Brindamour, chef de la direction d’Intact Corporation financière et Sylvie Paquette, chef de l’exploitation de Desjardins Groupe d’assurances générales (DGAG), dirigent deux assureurs qui contrôlent 30 % du marché de l’assurance de dommages au Canada. Ils demeurent convaincus que l’industrie est la mieux placée pour braver le réchauffement climatique, mais elle ne pourra y arriver seule.


Des évènements habituellement rares se produisent à des fréquences de cinq à huit fois plus élevées que dans le passé, ajoute-t-il. Les tendances des dernières années continueront de s’accentuer.


– Charles Brindamour



« La fréquence et la sévérité des évènements des dernières années ont clairement démontré que nous faisons face à une nouvelle réalité, dit M. Brindamour. Celles-ci se sont accrues de façon matérielle, ces dernières années. » Il a rappelé qu’en 2012, bon nombre de villes canadiennes ont connu leur évènement « un en 100 ans ». Cela ne fait que commencer, a-t-il ajouté.

M. Brindamour fait allusion entre autres à Montréal, Thunder Bay et Hamilton. « Des évènements habituellement rares se produisent à des fréquences de cinq à huit fois plus élevées que dans le passé, ajoute-t-il. Les tendances des dernières années continueront de s’accentuer. »

Par exemple, la température a augmenté en moyenne de près de deux degrés au Canada, depuis la fin des années 1940, a souligné M. Brindamour. « Nous avons connu les 10 années les plus chaudes, ces 15 dernières années. Le réchauffement a fait augmenter les précipitations de plus de 12 %, ces 50 dernières années. »

De son côté, Montréal a enregistré, au cours des 30 dernières années, huit journées par saison de précipitations qualifiées d’abondantes, soit plus de 10 millimètres. Selon des projections d’ici à 2050 citées par M. Brindamour, on s’attend à ce que cette incidence augmente de 40 %. Durant cette période, les épisodes de pluie verglaçante d’une durée de plus de quatre heures pourraient augmenter de 50 % et celles de plus de six heures, de 80 %.

Les évènements des cinq dernières années ont augmenté le degré de sensibilisation des gouvernements, des municipalités, des consommateurs et de l’industrie, observe le PDG d’Intact. Pour l’industrie, la gravité des changements climatiques a été exacerbée par une combinaison de facteurs, et non seulement la température, souligne M. Brindamour.

Il pointe plutôt du doigt le piteux état des infrastructures municipales d’égouts et d’évacuation des eaux pluviales. Elles sont souvent vétustes ou insuffisantes pour la sévérité des intempéries et la densité urbaine plus élevée. M. Brindamour cite une récente étude de la Fédération canadienne des municipalités selon laquelle il en couterait 55 G$ pour remplacer ces infrastructures désuètes, soit environ 4 500 $ par ménage.

Autre facteur qui a exacerbé la situation : la construction dans des zones inondables. « Nous observons encore ces pratiques douteuses. » Certaines municipalités doivent revoir leurs pratiques, estime M. Brindamour.

L’aménagement des sous-sols en pièces habitables a aussi augmenté l’impact des changements climatiques, a dit le PDG. « Dans les 30 dernières années, les catastrophes naturelles entrainaient des indemnisations de 300 à 500 millions de dollars (M$), alors qu’elles ont, depuis 2009, dépassé annuellement 1 G$.

Il est beau de jouer les victimes, mais l’industrie doit s’impliquer plutôt que se plaindre, et c’est ce qu’Intact dit avoir fait. « Notre implication remonte à plusieurs années, alors que nous avons dû faire face à un accroissement des dégâts d’eau, qui sont passés de 20 % à 50 % des dommages causés aux habitations », dit-il.

Intact s’est associée à l’Université de Waterloo dans un projet de recherche canadien qui a démontré la nécessité pour les gouvernements d’investir dans les infrastructures municipales et urbaines. « Elle a aussi cerné plusieurs initiatives que notre industrie devrait poursuivre, notamment en termes de qualité et de normes d’habitation, ainsi qu’une meilleure compréhension des variables qui influencent les sinistres liés au réchauffement climatique », dit le chef de la direction d’Intact.

L’assureur a donc raffiné sa souscription des risques en assurance habitation de façon à améliorer son ratio de sinistre de 15 points. Il sépare désormais ses risques – incendie, vol, dégât d’eau, tempête de vent, pluie et grêle – pour établir une prime propre à chacun. « Nos efforts des dernières années portent beaucoup plus sur la nécessité de mieux comprendre les variables météorologiques et de rendre nos modèles de prédiction plus performants », dit M. Brindamour.

La qualité des constructions demeure un élément important, mais son poids relatif diminue, ajoute-t-il. « Nous accordons désormais une plus grande importance aux risques géographiques et périphériques de nos immeubles comme leur localisation et leur exposition aux vents, aux orages et à la grêle. »

Intact considère aussi la capacité des infrastructures municipales, la topographie des environs, la perméabilité des sols, etc. Il travaille avec des « mégadonnées », des données externes, et élargit son champ d’expertise en recourant à des ingénieurs, des climatologues et des hydrologues, par exemple.

Code du bâtiment revu et corrigé

Comme plusieurs dans l’industrie, Sylvie Paquette milite pour un code du bâtiment revu et corrigé, afin de rendre les constructions plus solides. À l’instar de M. Brindamour, elle réclame que les municipalités octroient leurs permis de construction de façon responsable. Elle croit aussi à une meilleure coordination entre les gouvernements et à une plus grande focalisation sur les priorités. Lors du dernier budget fédéral, elle a déploré que les provinces se soient plaintes du manque de budget pour les équipements sportifs. « C’est un élément important, mais il me semble que l’amélioration des infrastructures est une plus grande priorité. »

 [Le schéma de prévention des incendies au Québec] est le fruit d’un bon dialogue entre assureurs et municipalités. Il faudra éventuellement faire la même chose pour les inondations et les tremblements de terre.


– Sylvie Paquette



Comme bon exemple de collaboration et de coordination entre différents paliers d’intervention, elle cite le schéma de prévention des incendies au Québec. « Il est le fruit d’un bon dialogue entre assureurs et municipalités. Il faudra éventuellement faire la même chose pour les inondations et les tremblements de terre », dit-elle.
Grands espoirs dans la prévention

Les assureurs placent de grands espoirs dans la prévention. Le maintien de protections abordables dépendra de la participation des consommateurs au partage et à la réduction des risques.

Selon M. Brindamour, revoir les produits ne suffit pas. « Si nous voulons assurer la viabilité et la pérennité des couvertures que nous offrons aux consommateurs, nous ne devons pas nous limiter à redéfinir le produit et à développer de nouveaux modèles de souscription et de tarification. La réponse au problème est de consentir des efforts beaucoup plus grands pour mieux faire comprendre aux clients l’impact du réchauffement climatique et les encourager à prendre des mesures pour mitiger les risques auxquels leurs résidences sont exposées », soutient M. Brindamour.

Le rôle des assureurs est de gérer les risques liés aux changements climatiques et de mettre cette expertise au service de la société, estime de son côté Sylvie Paquette. Cela veut dire être capable de bien évaluer les risques et d’amener une offre qui sensibilise le client au partage des risques. L’assureur a aussi le rôle mettre en place des garanties responsables qui demeurent en place. « Les retraits de garanties systématiques ne sont pas la solution que nous préconisons », a précisé Mme Paquette, qui juge cette pratique néfaste pour l’industrie.

S’il faut garder et développer des protections plutôt que les éliminer, elles doivent toutefois respecter la capacité de payer du client tout en présentant un niveau de risque acceptable pour l’assureur, prévient la PDG. « Afin de développer des comportements responsables chez les consommateurs, nous ne devons pas les offrir à tous. »

Ultimement, l’accessibilité à une garantie sera donc entre les mains des assurés. « Les assureurs font partie de la solution, mais les assurés ont aussi un rôle à jouer : celui de protéger leur patrimoine et d’apporter des correctifs, pense la dirigeante de DGAG. Si quelqu’un veut construire sa maison les deux pieds dans l’eau, je n’y vois pas de problème, mais c’est à cette personne d’en assumer les conséquences, et non aux autres assurés. »

Plusieurs clients de Desjardins le comprennent. « La réponse à nos conseils de prévention est excellente. Par exemple, nous leur disons que leur chauffe-eau arrive à terme et qu’ils ont un an pour le changer, sinon, nous devrons modifier la garantie. » Seule une minorité de clients refusent d’apporter les correctifs, observe-t-elle.

Elle ajoute toutefois que si les gens sont responsables, ils ont besoin d’aide. Par exemple, peu de gens savent que la durée de vie moyenne d’un chauffe-eau tourne autour de dix ans et celle des tuyaux d’alimentation en eau des machines à laver, autour de cinq ans. « C’est notre rôle de leur faire savoir », a ajouté Mme Paquette.

Desjardins dit payer généralement une indemnisation pour des défaillances prévisibles. « Nous demandons toutefois à l’assuré d’apporter des correctifs, sinon, nous mettrons fin à la garantie ou l’adapterons en conséquence. Cette pratique a généré beaucoup d’appels et de questions de nos clients, lesquels nous ont donné l’information qui nous a permis d’offrir des garanties mieux adaptées à leurs besoins. »

De son côté, Intact dit consentir des efforts de sensibilisation sans précédent auprès du public, notamment par le lancement d’un site Web dédié à l’impact du réchauffement climatique sur les biens. « Nous avons aussi développé pour nos courtiers et clients un outil de diagnostic qui permet de déterminer la vulnérabilité des résidences aux dégâts d’eau, a dit M. Brindamour. Nous sommes suffisamment convaincus de l’importance de la prévention pour offrir à nos clients des rabais de prévention qui peuvent aller jusqu’à 25 % de la prime. »

Risque de réputation

Autre point sensible, selon M. Brindamour : l’état de préparation des assureurs en matière d’indemnisation. « Une bonne partie de la solution passe par l’indemnisation », croit-il, ajoutant qu’il est crucial pour l’industrie d’assurer la qualité des prestations lors de sinistres majeurs. Cette capacité fera mieux pour la réputation des assureurs que n’importe quelle campagne de sensibilisation, ajoute M. Brindamour.

Pour mieux y voir, Intact a affecté des équipes régionales aux catastrophes naturelles. « Lors des inondations du sud de l’Alberta, nous avons traité 6 000 demandes d’indemnisation qui ont mobilisé 600 experts en sinistres. Nous avons ouvert un centre de traitement alternatif des catastrophes dans les 12 heures qui ont suivi la catastrophe. En trois semaines, nous avions évalué les dommages habitation de 95 % de nos clients et avons réglé les sinistres automobiles dans les deux mois. »

Pour préserver sa réputation, l’assureur doit apprendre des catastrophes, estime quant à elle Mme Paquette. L’industrie a réagi haut la main à St-Jean-sur-Richelieu. Mais en Alberta? « Cela s’est bien terminé, rappelle-t-elle, mais beaucoup d’assurés ont eu de la difficulté à comprendre des subtilités dans la rédaction des garanties ». Ces subtilités ont induit différentes interprétations, faisant en sorte qu’un assureur paie, et l’autre pas. « C’est excessivement nuisible à l’industrie, et il faut trouver une façon d’éviter ces situations dans le cas d’un sinistre collectif. »

En ce qui concerne les systèmes informatiques et les bases de données, Mme Paquette croit que l’industrie avancera pas à pas. « En ce qui touche la réaction de l’industrie sur les changements climatiques, des solutions viendront des assureurs un par un, et d’autres viendront des assureurs ensemble. La réponse de l’industrie est adaptée et en constante évolution, selon la disponibilité des renseignements, mais aussi de la capacité de chacun à les traiter. »

La PDG de DGAG se souvient par ailleurs qu’il n’y a pas de raccourci et qu’il vaut mieux commencer tôt. Après avoir simplifié et refondu ses produits d’assurance habitation pour clarifier ce qui est couvert ou non et différencier les risques par des modules, l’assureur a dû investir pendant deux ans pour moderniser ses systèmes. Il lui a ensuite fallu deux autres années pour y intégrer totalement les produits refondus.

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