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Desjardins : « Si les résultats en IARD avaient été mauvais, les caisses auraient pu renflouer » — Claude Béland

par Alain Castonguay | 19 novembre 2012 15h46

Claude Béland présidait le Mouvement des caisses populaires Desjardins lorsque l’institution coopérative est devenue un assureur direct, à la fin des années 1980. L’adoption du projet de loi 188 lui a permis d’y accentuer sa présence. M. Béland reconnait toutefois que si les résultats de la filiale d’assurance avaient été mauvais, les caisses auraient pu intervenir pour la renflouer.M. Béland a quitté Desjardins en 2000, après 13 ans à la tête du Mouvement. Il continue d’être actif en matière de surveillance des institutions financières et de l’éthique des investisseurs, de même qu’en formation des gestionnaires.

« L’adoption de la Loi sur la distribution des produits et services financiers a été une grosse bataille. Mais ce qui a été décloisonné, c’est la distribution. La filiale en assurance demeurait une entité indépendante avec son conseil d’administration. Ça a été la même chose quand on a acheté Disnat. Les caisses auraient pu intervenir sur une base volontaire si la filiale avait été mal prise, mais leur responsabilité financière n’était pas engagée », dit-il. Il précise que c’est ce qui a d’ailleurs convaincu le ministre des Finances de l’époque, Bernard Landry, d’appuyer les demandes de Desjardins.

Nouvelle loi profitable

M. Béland convient que la nouvelle loi a permis à Desjardins d’augmenter ses parts de marché en assurance de dommages. « Sans cela, ça aurait été beaucoup plus long. Ça nous a aidés, mais ça nous a responsabilisés aussi. Ce n’est pas vrai qu’on a formé des gens de caisse à vendre de l’assurance. Desjardins Assurances générales a ainsi dû monter une force de vente distincte », dit-il.

Il reconnait que sans l’appui de Bernard Landry, Desjardins n’aurait pas obtenu les changements législatifs qu’il réclamait en 1998. « Je savais au moins que j’avais l’appui du ministre Landry lui-même. Le premier ministre Lucien Bouchard hésitait. C’est Landry qui a tenu tête à tout le monde. Je savais que M. Landry irait jusqu’au bout. »

Certains courtiers sont même allés jusqu’à dire au ministre Landry que Desjardins allait faire faillite. « Je me demandais comment on allait pouvoir en arriver là en vendant plus de produits », dit-il.

Quand M. Béland est venu dire en commission parlementaire que « les ventes liées, ça ne se faisait pas chez nous », certains députés ont rigolé. « Quand on est président du Mouvement Desjardins, on doit s’attendre à se faire tirer des pierres. D’ailleurs, à la première conférence de presse qui a suivi mon élection à la tête du Mouvement en 1987, une des dernières questions posées était la suivante : “Est-ce que Desjardins fera maintenant des affaires comme du monde?” Ça démontrait une certaine perception à l’égard de l’institution coopérative. On avait alors peut-être 26 milliards de dollars d’actifs et 32 000 employés. Je me suis rendu compte que si on riait de moi ainsi, c’est donc que j’avais de l’ouvrage. »

En commission parlementaire, il avait exprimé son opposition à la création des deux chambres chargées de la discipline. « L’Autorité des marchés financiers devait englober tout ça. Encore là, c’est le lobbying des courtiers qui a été fort. On n’allait pas créer une chambre juste pour eux. Ça a été une sorte de compromis permettant de créer l’Autorité. » Les chambres font tout de même du bon travail, affirme-t-il.

Question de vie ou de mort

Lors du débat sur le projet de loi 188, on présumait que le gouvernement fédéral allait permettre aux banques à charte fédérale d’imiter Desjardins et de vendre de l’assurance directement à leurs déposants. Les banques à charte fédérale ne sont toujours pas autorisées à le faire.

« Je ne crois pas que les banques souffrent de cette interdiction. Ça prend quand même toute une organisation pour distribuer de l’assurance. Mais si l’on s’en tient seulement à la distribution, je pense que ça demeure souhaitable pour le consommateur. Que RBC vende un produit d’assurance maison à son client, pourvu que les épargnes soient sécurisées, je ne vois pas de problème. »

Séparer épargne et investissement

M. Béland dit insister pour que soient séparés de manière étanche l’épargne et l’investissement. « Quand on parle de distribution, on s’adresse aux consommateurs, et ce n’est pas du tout la même chose. C’est tout à leur avantage de pouvoir trouver dans un même lieu tous les produits financiers dont ils ont besoin et d’équilibrer l’assurance vie, l’assurance responsabilité, etc. »

En 1994, Ottawa a créé la Société d’assurance dépôts du Canada, qui garantissait au départ les dépôts, jusqu’à concurrence de 50 000 $. « Comme nous n’étions pas une banque, j’étais allé voir le premier ministre à Québec, et je lui avais dit : “On va se faire avoir, les gens vont vider leurs comptes.” Daniel Johnson a alors pris la loi fédérale et il a dit à ses fonctionnaires de faire la même chose au Québec. C’était une question de vie ou de mort pour nous. »

Inquiet pour le Québec inc.

M. Béland préside désormais le Mouvement de défense des actionnaires (MÉDAC), créé par Yves Michaud. À ce titre, il s’inquiète de l’état du « Québec inc. » et de la vente de grands fleurons de l’économie québécoise qui sont devenus filiales de multinationales, comme Alcan, vendue au géant minier Rio Tinto.

Quand Catelli a été vendue, raconte-t-il, les institutions financières ont joint leurs forces pour financer son acquisition et garder le siège social au Québec. Mais ce souci est complètement disparu au sein des gestionnaires de fonds, et même chez les entrepreneurs. L’individualisme a pris le dessus, déplore-t-il.

Le pouvoir économique domine

Il ne faut pas donc s’étonner de la montée du mouvement des indignés et le militantisme des étudiants, dit-il. « C’est le pouvoir économique qui domine, c’est clair. Les gouvernements sont soumis au pouvoir économique. On a perdu notre statut de citoyens, comme je le dis souvent, on est devenus des consommateurs. » La fermeture d’Aveos est selon lui le plus bel exemple de la déconnexion du capitalisme à l’égard des besoins de la collectivité.

À la fin des conférences qu’il prononce un peu partout, M. Béland essaie de faire réfléchir son auditoire. « Les gens sont conscients des problèmes, mais en même temps, ils se sentent impuissants. Je dis toujours aux gens en conclusion : “S’il n’y a pas de changement, il y aura une autre crise d’ici peu.” Les gens rient, mais jaune. » Il leur demande aussi : « Qu’allez-vous faire? »

Le MÉDAC dénonce les salaires élevés versés aux dirigeants d’entreprises, dont certains gagnent 150 fois le salaire moyen de ses employés. « C’est une minorité qui a tant de pouvoir, et je ne suis pas sûr qu’au plan social, c’est vraiment à encourager. Quand les grands économistes disent qu’il faut que ça change, je suis d’accord avec eux. »

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