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Le mieux-être prendra le pas sur le curatif

par Alain Thériault | 10 juillet 2018 07h00

Marie-Josée Le Blanc

Mercer prédit que d’ici 2025, le volet curatif des régimes d’assurance collective cèdera le pas à une offre de couverture plus individualisée et axée sur la prise en charge de la santé, tant dans le secteur public que privé.

Le système des soins de santé arrive à un moment décisif. Il nécessite un changement drastique, a dit Marie-Josée Le Blanc, responsable de l’innovation, domaine santé de Mercer Canada. « Le régime actuel est difficilement soutenable », a-t-elle lancé lors du Congrès collectif 2018, organisé à Montréal le 18 avril par Segic.

« Alors que 50 % des budgets provinciaux sont dédiés à la santé, nous arrivons sixièmes au monde parmi les pays qui investissent le plus dans leur système de santé », soutient Mme Le Blanc. En contrepartie, elle cite une autre étude parue l’été dernier, selon laquelle le Canada arrive 9e sur 11 pays développés en matière de soins de santé, avec la France et les États-Unis à sa suite. Ce n’est pas la qualité des soins qui pose problème, dit-elle, mais l’accès aux soins et le temps d’attente.

Des transformations se préparent, tant dans les secteurs public que privé, croit la spécialiste de Mercer. Défi pour les employeurs : le gouvernement réagit aux tendances actuelles en transférant petit à petit les dépenses du système de santé public aux régimes offerts par les employeurs.

« Il n’y a pas d’annonces publiques de coupures de services comme dans les années 1990. Les changements sont là quand même, mais plus subtils. »

Elle donne en exemple la chirurgie d’un jour, au terme de laquelle les patients retiendront à la maison les soins d’une infirmière privée, dont l’assureur collectif privé remboursera les frais. Elle pointe aussi les problèmes de « non-santé » en entreprise et dans la population en général, ainsi que la montée des maladies chroniques.

« Les attentes des participants de régime évoluent constamment », a ajouté Mme Le Blanc. Elle a rappelé que la main-d’œuvre se compose désormais de cinq générations. Si l’employé ne s’engage plus auprès d’un employeur pour toute sa carrière, l’employeur doit aussi songer à redéfinir l’approche paternaliste de couvrir l’employé jusqu’à sa retraite, estime-t-elle.

La promesse à la population changera

Pour expliquer la révolution qui frappera les soins de santé d’ici 2025, Marie-Josée Le Blanc y est allée de sept prédictions, issues des récentes recherches de Mercer

« La promesse faite aux citoyens devra changer. La générosité des gouvernements ne sera pas infinie, dans un contexte où la population vieillit et vit de plus en plus longtemps. » Du même coup, le bassin des payeurs d’impôts diminue, signale-t-elle.

S’il y a eu des largesses récemment, elles ont été davantage de nature électorale, souligne Mme Le Blanc. Les discussions sur la faisabilité du régime national de médicaments, par exemple, promettent d’être longues.

« Il faut réunir tous les ministres provinciaux de la santé autour d’un sujet de compétence provinciale. Un régime national touchera les régimes de chaque province, très différents d’un à l’autre. Le consensus n’est pas pour demain », prévoit-elle.

Les médicaments extrêmement couteux destinés à soigner des maladies rares menacent de leur côté les régimes privés, même dans les grandes entreprises. « Il y a une réflexion à faire sur la couverture de ces médicaments, dit la responsable de l’innovation chez Mercer. Si généreux soit-il, le régime national ne couvrira pas tous les médicaments. Ce n’est pas la panacée à tous les problèmes. »

Ça va faire mal !

« Nous observerons un retour à des couts de santé en hausses annuellement de 10 % chez les entreprises qui ne repenseront pas leurs régimes. Nous sommes autour du 8 % dans les dernières années. On s’approche tranquillement de cette marque. À ne rien faire pendant sept ans, cela donnera 130 %. Le message n’est pas nécessairement le chiffre, mais la tendance. Commencez la réflexion dès maintenant pour éviter cette hausse des couts qui s’en vient ! »

Il y a une profonde réflexion à faire sur le modèle de l’assurance collective, a lancé Mme Le Blanc. « Le modèle établi il y a 50 ans est comme celui du régime de retraite, dans lequel le promoteur promet une rente à l’employé au moment de sa retraite, selon une formule prédéterminée. L’employeur n’a aucune idée combien cela lui coutera en fin de compte. Ce n’était pas un problème il y a 20 ans, lorsque le cout du médicament moyen oscillait autour de 50 $. Avec les grands réclamants d’aujourd’hui à plus de 10 000 $ par année, cela change un peu la donne. »

Un modèle hybride apparaitra

Elle croit que l’assurance collective se calquera de plus en plus sur le modèle des régimes de retraite à cotisations déterminées. Ces régimes remettent aux participants la responsabilité de faire fructifier ses avoirs au gré de ses choix d’options de placement. Il assume ainsi le risque de rendement de son régime collectif. « On ne sera pas pleinement à cotisations déterminées demain matin. Un modèle hybride apparaitra, qui recentre l’assurance sur les risques financiers essentiels, sur la protection contre des couts financiers importants. »

Il y aura toujours selon elle un besoin pour l’assurance vie, invalidité et maladies critiques. « Le niveau paternaliste de l’assurance collective diminuera. Alors que 47 % des assurés se disent insatisfaits de leur couverture d’assurance collective, les jeunes ne la voient pas comme une couverture santé, mais comme une couverture pour les aider à rester en santé. » Selon elle, il faut repenser la philosophie des régimes, et par exemple permettre à l’employé de recevoir une allocation qu’il pourra répartir selon ses besoins.

Mercer prédit par ailleurs que d’ici 2025, le secteur de l’assurance collective sera perturbé par les innovations de fournisseurs spécialisés, avec qui les employeurs voudront traiter pour réduire leur facture.

« J’ai vu des employeurs qui essaient de gérer des budgets et magasiner lorsque la prime est trop élevée, a remarqué Mme Le Blanc. Changer d’assureur peut faire son effet pendant une période, mais pas de façon soutenue. Les problèmes de cout que nous observons aujourd’hui sont des problèmes de non-santé. La meilleure façon de les régler est de gérer les réclamations, les couts et la santé des employés. »

Numérique : une porte s’ouvre

Dans ces circonstances, l’assureur est-il le seul partenaire avec lequel vous pouvez faire affaire pour régler votre problème, s’interroge Marie-Josée Le Blanc. « Une porte s’ouvre sur tout un univers de fournisseurs en santé numérique. Chez Mercer, nous rencontrons deux de ces fournisseurs chaque semaine. Ce n’est qu’un microcosme de ce qui existe. »

Elle cite entre autres des chiffres de l’étude Digital Health in Canada : Exploratory Analysis of Canada’s Domestic Health ICT Sector, 2015. Selon cette source, le Canada comptait environ 800 à 1 000 entreprises en démarrage spécialisées en technologie de la santé. Mme Le Blanc précise qu’environ 1 000 d’entreprises de ce secteur démarrent chaque année. Elle note que ces technologies engendrent au Canada des revenus estimés à 3,4 milliards de dollars (G$), et participent à son produit intérieur brut (PIB) à hauteur de 1,5 G$.

« Nous allons dans un monde où la médecine et les traitements seront de plus en plus spécialisés. Les régimes le seront peut-être de plus en plus, pour s’adapter à cette personnalisation des soins », croit Mme Le Blanc. Une cartographie du gène humain qui coutait des millions de dollars peut maintenant être réalisée pour quelques milliers de dollars.

La pharmacogénétique permettra de savoir d’avance comment réagira le métabolisme d’une personne à un médicament ou à un traitement. Les patients recevront ainsi les soins adéquats dès la première fois, en fonction de leur profil génétique.

« Vous pourriez savoir si vous faites partie des 3 % d’individus qui réagissent mal à un médicament. Ces tests deviennent de plus en plus accessibles, parfois moins de 300 $ lorsqu’ils sont bien ciblés. »

Appliquée au régime d’une entreprise, la pharmacogénétique permettrait d’obtenir rapidement un rendement sur l’investissement, dans le volet de la santé mentale, dit-elle. Il s’agit d’un secteur dans lequel les soins se dispensent souvent par essais et erreurs, ajoute-t-elle. « Au fil d’essais de différents antidépresseurs, on passe d’une période de courte durée à une période de longue durée. Si un test pharmacogénétique permet d’éviter une semaine d’invalidité, c’est déjà rentable. »

Les employés voudront les avantages sociaux à leur façon

« C’est peut-être notre prédiction la plus futuriste. Les données s’accumuleront sur les plateformes de santé numérique que vous fréquenterez et vous pourrez recevoir une offre flexible qui va au-delà des dépenses médicales curatives. Nous allons vers un modèle d’avantages sociaux prédictif, avec un soutien beaucoup plus axé sur la gestion de la santé que sur les remboursements des dépenses une fois que le mal est fait. »

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