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Les fintechs prendront le contrôle des données si l’industrie ne bouge pas

par Alain Thériault | 18 août 2016 07h52

Jean-François St-Pierre

Empire Vie

La technologie est au cœur de notre stratégie d’affaires.

 

Assureurs et plateformes technologiques doivent hâter le partage de l’information sur les affaires des clients s’ils ne veulent pas se faire damer le pion par les fintechs étrangères, croient les dirigeants de Kronos Technologies.

Dans une entrevue accordée au Journal de l’assurance, le président fondateur de Kronos Technologies, Jean-François Saint-Pierre et son PDG François Levasseur ont dit craindre que des joueurs non traditionnels et sans entraves réglementaires devancent l’industrie dans le contrôle des données informatisées sur les affaires en vigueur et les nouvelles affaires en assurance de personnes et en fonds d’investissement. Ces fintechs se placeraient alors en position de force pour monnayer ces informations agrégées aux assureurs, cabinets et fournisseurs de technologies.

Ils réitèrent ainsi l’urgence pour tous les joueurs de l’industrie de multiplier les passerelles d’échange de données jusqu’à pouvoir offrir aux conseillers ce que les deux dirigeants appellent une « vision à 360 degrés des finances de leurs clients ».

Kronos a fait son produit phare d’un outil gestionnaire de clientèle destiné à réunir l’ensemble des données sur les portefeuilles d’assurance et de placements du client, rappelle M. Saint-Pierre. « Le défi depuis toujours, c’est de donner au conseiller l’information qui lui permette d’avoir une vision complète des finances du client, de lui donner des réponses justes et de bien le servir », explique le fondateur de Kronos. Obtenir cela nécessite la collaboration de tous dans le marché. Ceux qui détiennent l’information à la base doivent être prêts à la partager pour qu’ultimement le conseiller l’ait entre les mains, et puisse bien servir son client. »

M. Saint-Pierre ne cache pas avoir rencontré « énormément » de résistance des assureurs et des concepteurs de logiciels à partager les données. L’établissement récent de passerelles entre fournisseurs de technologie et l’engagement d’assureurs envers un organisme normatif ont facilité le tout.

Par exemple, celle annoncée en début d’année entre AGEman Office et Kronos Finance pour l’assurance de personnes devait être pleinement déployée sous peu. Il dit négocier actuellement avec les fournisseurs de solutions d’arrière-guichet Virtgate, Univeris, Blue Sun et Winfund pour établir des passerelles similaires.

« Avec CLIEDIS, on voit que les assureurs se parlent et se montrent maintenant d’accord pour échanger l’information, ou tout du moins une partie. Cela progresse, observe M. Saint-Pierre. Mais la progression devra être plus rapide, ajoute-t-il. Parce que sinon, les fintechs vont doubler tout le monde pour aller chercher à la source l’information que les gens de l’industrie ne veulent pas partager. »

Les fintechs explosent

François LevasseurFrançois Levasseur explique de son côté que les fintechs, appelées ainsi parce qu’elles développent des solutions informatiques destinées au secteur de la finance, représentent le pilier le plus dynamique du marché de la technologie. « Les fintechs ont récolté au total depuis 2015 près de 19 milliards de dollars (G$) d’investissements privés dans le monde », signale-t-il.

« La majorité des fintechs en démarrage s’affairent à développer des technologies perturbatrices qui leur permettent de changer un modèle existant. La tendance s’observe dans le secteur du taxi avec Uber et dans celui de l’hôtellerie avec AirBnB. Les robots-conseillers en constituent un exemple dans le secteur financier. Ils souhaitent perturber les services financiers qu’offrent les institutions financières aux conseillers, explique M. Levasseur. La vente en ligne d’assurance vie en est un autre exemple. »

Or, les fintechs ne sont pas que perturbatrices. « Nous faisons partie des fintechs, mais nous sommes du côté des conseillers et des agents généraux. Nous ne voulons pas perturber l’industrie, mais aider le conseiller à s’adapter et se montrer plus compétitif dans la nouvelle économie des technologies », fait-il remarquer.

M. Levasseur souligne qu’un client peut avoir des placements dans différentes institutions financières. « Nous voulons aller chercher les données du représentant sur son client, qu’elles soient sous sa gestion ou hors de sa gestion, et les ramener dans notre logiciel, pour pouvoir lui donner une vue d’ensemble du portefeuille de son client. Si nous ne le faisons pas, de nouvelles fintechs cibleront ce marché et combleront le besoin des conseillers », craint le PDG de Kronos.

Jean-François Saint-Pierre renchérit. « Pour l’heure, le conseiller qui veut obtenir un portrait fidèle de son client devra aller sur le site de chacun de ses assureurs et de ses compagnies de fonds, et transcrire lui-même les données dans un fichier Excel. Si le marché ne s’empresse pas de partager l’information, des fintechs iront la chercher sans nous demander la permission. Ce qui appelle les assureurs à s’adapter, mais aussi les régulateurs. »

Les fintechs sont d’ailleurs sur le sentier de chasse, prévient pour sa part François Levasseur. « Nous savons que certaines fintechs à Montréal sont sur le point d’aller chercher l’information des assureurs et des compagnies de fonds », dit-il.

Des fintechs américaines le font déjà, ajoutent-ils. « Aux États-Unis, une des plus grosses sociétés de robo-advisors au monde, Betterment, recueille pour le client ses données sur les placements en utilisant toutes les sources possibles. Au Canada, le conseiller n’est pas en mesure d’offrir ce service à ses clients, parce qu’il n’a pas les passerelles avec ses fournisseurs », précise M. Levasseur.

Ne pas s’embourber

Comment les fintechs non traditionnelles réussissent-elles là où les acteurs de l’industrie s’embourbent encore ? « Nous devons passer par la voie officielle et négocier des ententes avec des partenaires si nous voulons centraliser les données pour les conseillers. Les fintechs peuvent aller chercher l’information avec des robots, auprès de toutes les compagnies, grâce au nom et au mot de passe obtenu avec le consentement du client. Une firme lancée à Montréal cette année ne fait que cela, disent-ils.

Si la voie officielle traine trop, les dirigeants de Kronos pensent que les fintechs pourraient réunir les données sur les clients à la demande des conseillers et les « pousser » vers Kronos Finance. « On ne souhaiterait pas qu’une fintech pousse l’information chez nous parce que nous ne sommes pas capables de l’offrir », explique M. Levasseur.

L’en vigueur traine la patte

L’industrie devra accélérer le rythme, malgré de récentes avancées. Aux dires de François Levasseur, dont l’entreprise et membre du groupe d’étude de CLIEDIS, l’association normative s’est surtout affairée aux propositions électroniques et aux nouvelles affaires (pending), ces dernières années. Des volets qui touchent surtout l’échange de données d’arrière-guichet entre assureurs et agents généraux.

En revanche, l’échange de données sur les affaires en vigueur, nerf de la guerre pour les conseillers, n’est pas un volet très avancé. « Maintenant, les assureurs réalisent l’importance d’envoyer ces données vers les agents généraux et leurs conseillers. Nous nous impliquons pour nous assurer que l’information parte de l’assureur et se rende jusqu’au conseiller. C’est notre apport dans CLIEDIS. Ce ne sont toutefois pas tous les assureurs qui alimentent (feed) les agents généraux en données sur l’en vigueur. En ce moment, iA Groupe financier, Manuvie et Canada-Vie le font », a révélé M. Levasseur. Pour les autres, ce ne sera pas avant 2017, estime-t-il.

Le maître des données

En attendant, un autre débat fait rage dans l’industrie : déterminer à qui appartient la donnée. « Est-ce l’assureur, l’agent général ou le représentant qui en est propriétaire ? Le représentant se dit, c’est mon client donc la donnée m’appartient. L’agent général dit aussi que la donnée lui revient. L’assureur se dit gardien de la donnée, donc responsable. L’industrie ne fait pas consensus sur cette question », souligne M. Levasseur.

Jean-François Saint-Pierre ajoute que la question se hisse aussi au niveau des fintechs. « Certains concepteurs de technologies disent : si la donnée entre dans mon logiciel, je n’en suis pas propriétaire, mais vous devez payer pour l’avoir. Les gens s’approprient la donnée et la marchandent, alors qu’il s’agit de données de base essentielles pour que les conseillers puissent bien faire leur travail », déplore-t-il.  

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