Malgré la turbulence qui secoue les marchés financiers, les investisseurs se tourneront vers les fonds mondiaux équilibrés au cours des trois à cinq prochaines années. Des analystes prédisent qu’ils agiront ainsi pour diversifier leur portefeuille.Au lendemain de la saison des REÉR, les ventes nettes de fonds communs ont chuté. Les investisseurs échaudés par le ralentissement économique ont placé leurs billes dans des fonds monétaires canadiens à court terme. Malgré tout, les ventes nettes des fonds mondiaux équilibrés sont demeurées positives durant les quatre premiers mois de 2008. Voilà un signe de l’importance de cette catégorie pour les investisseurs selon les analystes interrogés par le Journal de l’assurance.

Dans son rapport d’avril, l’Institut des fonds d’investissement du Canada (IFIC) rapporte que les ventes de fonds mondiaux équilibrés se sont élevées à 2,4 milliards (G$) durant les quatre premiers mois de 2008. Bien que ceci représente un recul marqué comparativement aux ventes nettes de 9,6 G$ des quatre premiers mois de 2007, cette performance est meilleure que celle des fonds canadiens équilibrés. Ces derniers ont affiché des rachats nets de 210 millions (M$) contre des ventes nettes de 3,3 G$ durant la même période de référence, indique l’IFIC.

Entre avril 2007 et avril 2008, la croissance des actifs sous gestion des fonds mondiaux équilibrés a été solide, augmentant de 6,8 % pour atteindre 6,14 G$, indique l’IFIC. Par contre, les fonds d’actions mondiales et internationales n’ont pas aussi bien performé, affichant des rachats nets de 1,6 G$ contrairement à des ventes nettes de 7,6 G$ pour la même période en 2007.

Pour Rudy Luukko, analyste de Morningstar Canada, voir la catégorie de fonds mondiaux équilibrés afficher des ventes positives en dépit de la volatilité confirme ses prédictions : les placements internationaux s’apprêtent à connaître un important essor. « Des ventes positives signifient que les investisseurs canadiens n’ont pas perdu leur appétit pour la diversification mondiale, malgré une conjoncture économique défavorable », dit-il.

M. Luukko a basé ses prédictions sur un sondage conduit par Morningstar Canada en mai dernier auprès de gestionnaires de fonds canadiens. Les résultats de l’étude démontrent que les gestionnaires s’intéressent davantage aux marchés mondiaux et spécialement à celui des États-Unis. Les marchés émergents sont venus loin en seconde place.

« Les gestionnaires de fonds n’ont pas écarté les États-Unis comme un marché attrayant dans lequel investir d’ici les trois à cinq prochaines années. Leur confiance dans le marché de nos voisins du sud devrait se répandre aux niveaux des conseillers et des investisseurs. Même si le marché américain connaît d’importantes difficultés, ils savent qu’il demeure le plus important marché au monde. Ils sont d’avis qu’il y a encore de l’argent à y faire », dit-il.

M. Luukko attribue au travail des conseillers financiers la perception favorable qu’ont les investisseurs à l’égard des fonds communs mondiaux. « Puisque le Canada est un marché dominé par les conseillers, les investisseurs se font guider en ce sens par eux », explique-t-il.

Prévisions

Selon le sondage de Morningstar, les gestionnaires de fonds estiment aussi que les rendements des marchés à revenus fixes seront bas en raison des expectatives croissantes d’inflation. Ils s’attendent à ce que les bas taux d’intérêt continuent d’affecter à la baisse le prix des obligations. « De toutes les catégories d’actifs, ils croient que les marchés d’actions seront les plus performants au cours des trois à cinq prochaines années, et même à court terme », dit M. Luukko.

Au moment de clore la présente édition, Morningstar n’avait pas encore complété la compilation des résultats du sondage, qui sera rendu public au courant de l’été.

Gavin Graham, vice-président et directeur des investissements chez Guardian Group of Funds (GGOF), croit aussi que les fonds mondiaux ont la cote. « Lorsque nous jetons un regard sur les ventes positives, il ne fait aucun doute dans mon esprit que les fonds mondiaux ont encore la faveur des investisseurs, malgré la volatilité galopante des marchés internationaux », affirme-t-il.

Comme Rudy Luukko, M. Graham attribue en grande partie aux conseillers l’intérêt de leurs clients pour les fonds mondiaux. Il prédit que les Canadiens se tourneront résolument vers ces placements parce qu’ils comprennent l’importance d’accroître la diversification de leurs portefeuilles.

« Au Canada, le TSX/S&P est composé à 50 % par les secteurs de l’énergie et des ressources naturelles et à 30 % par celui des services financiers. Les Canadiens savent que s’ils se limitent à leur pays, ils ne diversifient pas suffisamment leur portefeuille », dit-il.

À l’exception de l’ontarienne Research in Motion, qui compose en grande partie l’indice technologique TSX, les investisseurs doivent aller voir ailleurs s’ils souhaitent accroître leurs engagements au secteur technologique. Le même raisonnement est applicable aux autres secteurs sous-représentés dans le TSX, avance M. Graham.

L’Europe offre aux Canadiens une grande variété de compagnies performantes de catégorie blue chips, par lesquelles ils peuvent diversifier leurs placements selon M. Graham. « Ils pourront ainsi investir dans le secteur des télécommunications en plaçant leur argent, par exemple, dans un fonds détenteur d’actions du géant finlandais Nokia. Ils pourront aussi investir dans le secteur de la nourriture préemballée en misant dans un fonds détenteur d’actions de la suisse Nestlé », souligne M. Graham.

Donald Reed, président et chef de la direction de Franklin Templeton Investments et gestionnaire principal du Fonds international d’actions Templeton, abonde dans le même sens. « Les investisseurs sont conscients que le Canada représente une petite portion des marchés mondiaux, soit 3 %. S’ils n’investissent pas à l’étranger, les Canadiens passent à côté de 97 % des occasions d’investissements qui leur sont offertes », ajoute-t-il.

La nécessité d’une plus grande diversification est en effet une raison pour laquelle l’investissement à l’étranger est si populaire auprès des Canadiens, affirme Ranga Chand, président et fondateur de la firme de consultation économique Chand Carmichael & Company Limited. M. Chand est aussi un auteur et un spécialiste reconnu à l’international comme l’un des principaux économistes et analystes des fonds communs de placement du Canada.

« Il y deux raisons clés pour lesquelles les investisseurs tiendront à leurs fonds mondiaux : le potentiel pour des rendements plus élevés à long terme et la réduction des risques par la diversification. Même si les rendements anticipés des fonds d’actions canadiennes continueront d’être attrayants, l’ajout de fonds mondiaux dans un portefeuille est éminemment sensé du point de vue de l’allocation d’actifs », dit-il.

Le pouvoir du huard

L’affermissement du dollar canadien, anticipé pendant encore les trois à cinq prochaines années, devrait aussi susciter un intérêt grandissant des investisseurs pour les marchés étrangers, croient les experts. La montée du huard, causée par la forte demande des marchés émergents que sont la Chine et l’Inde pour des ressources naturelles canadiennes, a augmenté le pouvoir d’achat des investisseurs.

« La tendance vers une diversification internationale était très palpable durant les années 2006 et 2007, en raison des rendements qu’ils rapporteraient dans le marché canadien. Le pouvoir d’achat croissant qu’a donné le dollar aux investisseurs a milité à long terme en faveur de cette diversification », explique Iassen Tonkovski, analyste principal chez Investor Economics.

« Il ne faut toutefois pas oublier que l’affermissement de la monnaie canadienne fait décroître les rendements réalisés dans les marchés étrangers. Il est vrai que le pouvoir d’achat s’en trouve accru. Mais si le raffermissement du dollar canadien devait se prolonger, la diversification à l’international s’en ressentirait », a-t-il nuancé.

Rechercher la croissance

Alors que les experts s’accordent à dire que les Canadiens se tourneront vers les fonds mondiaux, ils divergent quant à l’endroit où ils devraient rechercher une solide croissance.

Selon les résultats préliminaires du sondage de Morningstar, une bonne partie de la réponse à cette question pointe vers les fonds d’actions américaines. Mais Gavin Graham se dit en désaccord avec ce constat.

« Les États-Unis sont affectés par d’importants problèmes. La monnaie américaine faiblit, le pays a une balance commerciale et une balance fiscale déficitaires, sans mentionner la population qui vieillit rapidement », dit-il.

Selon l’index mondial Morgan Stanley Capital International (MSCI), les États-Unis représentent 50 % de la capitalisation boursière mondiale. L’exposition de certains fonds communs aux diverses régions et pays reflète la place qu’ils occupent dans cet index.

« Nos gestionnaires ne sont tout simplement pas fous des États-Unis », dit M. Graham. À preuve, ils ont réduit l’exposition américaine de certains des fonds mondiaux de GGOF de 50 à 35 %, ces trois dernières années.

Comme le dollar canadien est à parité avec le dollar américain, les investisseurs doivent être très prudents s’ils veulent éviter de voir leurs rendements fondre à la suite de la conversion monétaire, averti M. Graham. « Si j’avais investi dans un fonds américain, j’aimerais m’assurer que son gestionnaire a pris une couverture contre les fluctuations monétaires », ajoute-t-il.

Par contre, il ne fait pas de doute que le dollar a donné aux Canadiens un plus grand pouvoir d’achat, Donald Reed, de Franklin Templeton. « Il faut ajouter à cela que le marché canadien a continuellement bien performé au cours des cinq dernières années. Nous avons parmi les meilleures compagnies du monde au Canada. Tout le monde le sait, si bien que les prix n’ont cessé de grimper et les actions sont devenues chères. Il n’est plus possible d’acheter à rabais », dit-il.

Les actions américaines sont aussi devenues chères, dit-il. Résultat : Franklin Templeton s’est davantage tourné vers l’étranger à la recherche de croissance.

M. Reed révèle que son entreprise a réduit l’exposition de ses fonds mondiaux envers le marché américain, la faisant passer de 50 à 30 %. Ses collègues et lui-même sont des investisseurs axés sur la valeur, dit-il. Par conséquent, ils recherchent constamment des actions qui se transigent en dessous de leur valeur réelle et qui puissent verser d’importants dividendes. Pour trouver des actions à rabais, ils tiennent notamment compte de leur ratio cours de l’action/bénéfice et de leur ratio cours de l’action/valeur comptable sur une période de temps donnée.

Il est d’avis que le dollar canadien en donnera pour leur argent aux investisseurs, spécialement s’ils investissent en Europe et dans les marchés émergents. « Les actions à rabais se trouvent dans des marchés à rabais. Jusqu’à présent, ces marchés se retrouvent en Europe, et tout particulièrement au Royaume-Uni, mais aussi dans les marchés asiatiques, à l’exception du Japon », dit-il.

M. Graham reconnaît que les marchés émergents sont plus volatiles que les marchés nord-américains. « Mais si vous croyez à l’investissement à long terme, cela ne devrait pas importer parce que les rendements devraient s’équilibrer à la longue », dit-il.

Viser l’équilibre

Mais pour Ranga Chand, la clé pour obtenir de bons rendements est de viser l’équilibre. « Un investisseur ne peut exclure les États-Unis de rien. Il s’agit de l’une des plus importantes économies du monde, malgré ses difficultés. Les investisseurs ne peuvent pas non plus exclure de leurs portefeuilles l’Europe ni les marchés émergents, dont la Chine, l’Inde et la Russie, qui assurent une importante croissance », dit-il.

Selon M. Chand, les investisseurs peuvent construire un solide portefeuille avec seulement trois ou quatre fonds communs. « Avant tout, ils devront, avec l’aide de leurs conseillers, régler la question de la répartition de leurs actifs, en termes de ratio d’actions et d’obligations qu’ils souhaitent y voir. Une fois cette question réglée, les investisseurs devraient acheter un fonds d’actions canadiennes très largement diversifié, qui investit dans tous les différents secteurs de l’économie du pays », précise-t-il.

Ensuite, ils devraient acheter un fonds d’action mondial investi tant dans les marchés émergents que dans les marchés développés. « Avec un fonds d’actions mondial bien réparti entre ces deux types d’économies, il est possible d’obtenir une belle diversification internationale avec un seul fonds », ajoute-t-il.

Finalement, les investisseurs devraient mettre la main sur un fonds d’obligations canadiennes de court, moyen et long terme. « Voilà les pièces nécessaires à la confection d’un portefeuille bien diversifié », affirme M. Chand.

Fonds distincts mondiaux en baisse

Par ailleurs, Investor Economics indique que les ventes nettes des fonds distincts ont atteint 2 G $ durant les quatre premiers mois de 2008. Il s’agit d’un volume de vente presque identique à celui généré par ce marché au 30 avril 2007. Mais les fonds distincts mondiaux n’ont pas été un choix très populaire.

« Du côté des fonds distincts, les fonds d’actions mondiales ont connu des rachats nets de 94 M$ jusqu’à présent en 2008, contre 571 M$ en ventes nettes à la même période l’année dernière », avance Iassen Tonkovski.

« Les ventes ont surtout été réalisées du côté des fonds distincts mondiaux équilibrés, parce qu’ils représentent des risques moindres et n’exigent pas autant de capital de la part des promoteurs de fonds. Mais encore là, les investisseurs ont surtout acheminé leurs sous dans des fonds à court terme et dans des fonds à revenus fixes », dit-il.

À la Financière Manuvie, les ventes des fonds distincts mondiaux équilibrés n’ont pas suivi celle des fonds communs mondiaux équilibrés, confirme Tom Nunn, vice-président adjoint, relations médias. Les ventes n’ont pas reflété celles de l’industrie des fonds communs, parce qu’elles ne sont pas conduites par les mêmes forces. « Généralement les clients de fonds distincts ont tendance à être un peu plus conservateurs et s’en tiennent à des fonds dont l‘historique est plus stable et qui affichent une performance moins volatile », dit M. Nunn.