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Les primes ne pourront qu’augmenter au cours des 15 prochaines années

par Vicky Poitras | 13 juin 2006 16h05

Avec un vieillissement significatif de la population et avec la moitié des baby-boomers qui vient de souffler ses 50 bougies, on peut s’attendre à ce que les 15 prochaines années soient placées sous le signe de l’augmentation des primes.En plus du vieillissement de la population, le Québec se verra sous peu confronté à de nouveaux facteurs qui favoriseront la hausse des primes. Parmi eux figure l’arrivée massive des médicaments biologiques. Cette nouvelle génération de médicaments est fabriquée à partir de cellules vivantes. Ils coûtent nettement plus cher, mais ils améliorent grandement la qualité de vie des personnes malades.

D’autres éléments contribueront aussi à augmenter les coûts de l’assurance collective au cours des prochaines années. Selon la pharmacienne de ESI Canada, Yen Nguyen, l’augmentation du nombre de personnes atteintes de maladies chroniques et de maladies nécessitant des traitements à vie gonflera la note. C’est le cas de l’asthme, du diabète et de la hypertension.

Et le fait que les boomers soient de plus en plus informés, les transforment en de véritables consommateurs avertis et exigeants. De ce fait, ils n’hésitent pas à demander à leur médecin le médicament dernier cri vu à la télé ou sur internet, déclare Mme Nguyen.

Pour Mike Sampson, vice-président, marketing, assurance collective chez Great-West, si rien n’est fait pour contenir les hausses de primes, il est évident que les 15 prochaines années seront marquées par de nouvelles augmentations, particulièrement à cause de la courbe démographique.

Claude Leblanc, vice-président au développement du marché, division des garanties collectives, à la Financière Sun Life, ne voit pas l’avenir du même œil. Selon lui, même si les besoins en santé des baby-boomers augmentent, leur expertise, leurs compétences professionnelles et leur productivité peuvent aisément pallier les coûts en soin de santé. « Si l’on met tous les éléments ensemble, peut-être que les coûts de santé ne sont pas un problème si les gens sont encore productifs », suppose-t-il.

L’augmentation des primes n’est pas une fatalité. D’ailleurs de touscôtés, qu’il s’agisse de consultants, d’assureurs et de pharmaciens, tous ont opté pour l’éducation et la formation des assurés (employés), des preneurs de régime (employeurs) mais aussi pour l’éducation des médecins et des pharmaciens.

Et les résultats commencent à porter leurs fruits, révèle René Hamel, premier vice-président assurance collective, chez SSQ Vie. L’assureur qui a mis en place un programme de prévention et d’éducation depuis quelques années, commence à en ressentir les bénéfices. « Même si les primes ne diminuent pas, on se rend compte que le rythme de la hausse des coûts a ralenti », constate-t-il.

Médecins et pharmaciens doivent être intégrés aux programmes de formation et d’éducation si l’on tient à éviter qu’ils prescrivent des médicaments onéreux alors qu’un traitement à moindre coût suffirait, croit Yen Nguyen. « La crainte, c’est que les médecins soient influencés par les compagnies pharmaceutiques. D’où l’importance de l’éducation, lance-t-elle. Il est primordial que le patient plutôt que les ristournes soit au cœur des préoccupations des praticiens et des pharmaciens, soutient Mme Nguyen.

Du reste, estime Jacques Hébert, vice-président principal coût et assurance, au sein du Groupe-conseil AON, la sensibilisation des employés au mode de fonctionnement de l’assurance permettra aux employeurs de mieux contrôler leurs coûts. « L’assurance n’est pas un libre-service. S’il y a quelque chose de simple à comprendre en assurance collective et particulièrement en maladie, c’est que les primes correspondent aux réclamations des assurés, auxquelles s’ajoutent les frais de l’assureur. Par conséquent, si les employés ne sont pas au courant et qu’ils continuent de réclamer, l’assurance augmente et les coûts grimpent », constate-t-il.

L’éducation pourrait de plus aider à intégrer certaines notions telles la substitution générique. Il s’agit d’échanger un médicament breveté par sa copie conforme, lorsque cette dernière est disponible. Obligatoire dans le secteur public, ce concept n’est pas encore assimilé de tous dans le privé. « Il y a beaucoup de réticence à mettre de tels moyens en place. Cela demande de la communication. Et les preneurs de régimes ont peur que les employés ne comprennent pas », explique Pierre Marion, directeur principal ventes et relations avec la clientèle chez l’assureur Croix Bleue.

M. Marion estime que refuser d’informer les assurés sur les économies qu’engendrerait la substitution générique revient à sous-estimer leur capacité de compréhension. Il juge que si les assurés du secteur public sont à même de comprendre ces paramètres, ceux du privé le sont aussi.

Dans le fond, insiste Pierre Marion, il est essentiel de changer la perception qu’ont les assurés de l’assurance collective. Si une décision est prise par le groupe, il est crucial que chaque individu y adhère. Le cas échéant, la personne qui ne se conforme pas aux choix du groupe pourrait devoir assumer financièrement ses choix. Si le groupe optait pour l’achat du médicament générique lorsqu’il est disponible, on pourrait demander aux assurés préférant le médicament d’origine de contribuer financièrement à son achat, illustre M. Marion.

« Mais un seul élément n’aura pas un impact très significatif sur la baisse des primes, c’est un ensemble de contrôles qui permettra de diminuer les niveaux d’augmentations qu’on vit à l’heure actuelle », poursuit M. Marion.

L’éducation des preneurs de régime et des assurés est aussi au cœur des préoccupations de Great-West. L’assureur est en train de développer des programmes de sensibilisation aux bénéfices générés par un mode de vie sain. « Si nous avons des assurés en meilleure santé, ils consommeront moins de médicaments et nous serons en mesure de réduire la hausse des primes », anticipe M. Sampson. Et pour joindre le geste à la parole, Great-West a mis sur pied un site internet sur lequel les assurés peuvent évaluer leur état de santé. De plus, l’assureur élabore des outils que les employeurs pourront utiliser afin de mieux cerner les problèmes de santé au sein de l’entreprise et de chercher des solutions. M. Sampson espère que le tout sera fonctionnel d’ici la fin de l’année 2006.

Quant à Claude Leblanc, il n’en démord pas : sans prévention, l’avenir est compromis! M. Leblanc propose aux preneurs de régime d’effectuer au plus vite une « évaluation santé ». Il est important, selon lui, de savoir à qui l’on s’adresse avant d’entamer quoi que ce soit. « Avez-vous un groupe de fumeurs important qui atteint 45 ou 50 ans et qui risque d’avoir une crise cardiaque? Ou avez-vous un groupe de 25 ou 30 ans qui fait du sport régulièrement, demande-t-il. «Ça permet de savoir où investir dans la prévention pour des retours sur l’investissement à long terme », explique Claude Leblanc. Le plan de communication doit être ciblé insiste M. Leblanc car chaque tranche d’âge vit des situations particulières.

Et rien de tel que le milieu du travail pour mener des campagnes de prévention, livre-t-il, car les gens sont à l’écoute. « Ils comprennent le message car ils savent que cela a un lien sur leur revenu». Ces initiatives, que M. Leblanc appelle des initiatives structurantes, vont changer l’évolution des coûts. « On peut commencer à voir des résultats probants en cinq ans. »

Une autre option qui contribuerait à réduire les augmentations de primes est la mise en place d’un compte de gestion santé, croit pour sa part Alain Robillard, conseiller principal, assurance collective, chez Mercer, Consultation en ressources humaines. Ce principe, bien que disponible depuis une dizaine d’années, gagnerait à être davantage implanté au sein des PME, pense-t-il.

M. Robillard fait une analogie entre les régimes de retraite à prestations déterminées et l’assurance collective. L’idée est de transformer les prestations en cotisations déterminées, précise M. Robillard. Concrètement, il propose de rendre le programme moins généreux en mettant en place un régime comprenant une bonne protection de base en ce qui a trait aux médicaments, et en remplaçant le paiement des autres garanties par un compte virtuel de X dollars, dans lequel l’assuré puisera afin de payer ses soins dentaires, de la vue, sa massothérapie, etc. En agissant ainsi, l’employeur garde le contrôle puisqu’il décide s’il augmente ou pas le montant offert l’année suivante, explique M. Robillard.

Le concept du compte de gestion santé ne fait toutefois pas l’unanimité. René Hamel, de SSQ Vie, et Jacques Hébert, de AON, n’en font pas que des éloges. Pour le premier, transférer les coûts et laisser aux assurés le soin de choisir les garanties qui les intéressent se rapproche trop de l’assurance individuelle, ce qui va complètement à l’encontre de l’essence de l’assurance collective.

Quant à M. Hébert, il voit dans les comptes de gestion santé une manière de contenir les hausses de façon minime car ils ne peuvent s’appliquer qu’aux diverses garanties d’assurance et non pas aux frais reliés aux médicaments. Ceux-ci comptent pour près de 80% des dépenses d’un régime. « Au Québec, la loi stipule que lorsqu’une personne a déboursé 857$ pour ses médicaments, l’excédent doit être remboursé à 100%. Mais on peut cependant mettre ces comptes en place pour les soins paramédicaux », lance-t-il.

M. Robillard propose l’implantation de régimes à options. « L’employeur paye 100% du régime de base et si l’employé veut une protection supplémentaire, maladie ou dentaire, il paye la différence. »

ESI a pour sa part mis sur pied une « liste de médicaments dynamique » (LMD) dans le but d’aider à endiguer les hausses. Les médicaments qui y entrent ou en sortent sont soumis au comité d’évaluation de l’entreprise. En vigueur depuis une année seulement, il est difficile de tirer des conclusions, indique Yen Nguyen. Il s’agit en fait d’un régime à paliers. « Au premier palier, le médicament est couvert à 90% et au second, il est couvert à 70%. » Cette liste est très similaire à celle proposée par la RAMQ. « La liste permet de mieux contrôler les coûts et d’encourager les médecins à prescrire des médicaments plus efficaces à moindres coûts », estime Mme. Nguyen.

Les listes de médicaments sont à considérer, croit Claude Leblanc. Celle de la RAMQ est très bonne. Toutefois, met-il en garde, « dans un formulaire restrictif, si un employé est atteint de la maladie qui n’est pas dans le formulaire, que se passe-t-il? L’employeur veut-il jouer dans un domaine où il n’a pas de compétences », demande-t-il.

Des solutions à venir

ESI Canada qui œuvre aussi aux États-Unis voit s’implanter avec succès des pharmacies spécialisées chez nos voisins du sud. Ce concept, soutient, Mme Nguyen, pourrait permettre de réduire les coûts. Ces pharmacies offrent tout une gamme de services aux patients atteints de maladies nécessitant des traitements lourds et un suivi rigoureux. Il s’agit en l’occurrence de patients qui suivent des traitements de chimiothérapie, intraveineux ou intramusculaires, et qui requièrent la présence de plusieurs professionnels. « Ça donne l’occasion de mieux contrôler les coûts, ça limite les rencontres des clients avec divers médecins, spécialistes, pharmaciens, etc. Tout est regroupé sous un même toit. »

Ainsi, selon Yen Nguyen, cette solution débouche sur une meilleure administration et sur une réduction des coûts d’administration. « C’est comme des soins à domicile. Le fait de tout coordonner à la même place, améliore la gestion des coûts », souligne-t-elle.

Tant qu’à gérer les coûts des soins de santé globalement, Claude Leblanc propose de mettre sur pied un système comparable à celui de la CSST. Il s’agit d’un système de soins qui permettrait à ceux qui contribuent encore à faire tourner l’économie d’être traités en priorité. De cette manière, ces employés seraient sur pied plus vite et ainsi aptes à reprendre le travail plus rapidement. « On le fait pour la CSST. Il y a moyen d’évaluer le tri des patients. Autrement, ajoute-t-il, le privé risque de se charger de mettre en place un tel système, croit M. Leblanc. « Si le public ne comprend pas ça, le privé va s’en charger. Mais je trouverais ridicule de mettre en place un système parallèle », lance-t-il.

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