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Plusieurs programmes de formation en assurance peinent à survivre en région

par Marie-Claude Frenette | 01 novembre 2013 11h01

Deux cégeps n’ont pas reconduit leur attestation d’études collégiales (AEC) en assurance de dommages cet automne. Dans un cas, c’est le financement qui n’est pas au rendez-vous. Dans l’autre, ce sont les étudiants. Un recensement des programmes effectués par le Journal de l’assurance démontre que les programmes en région peinent plus que ceux des milieux urbains.

Ce n’est pas l’intérêt qui manque pour l’AEC en assurance de dommages au Cégep de Sorel-Tracy, selon le conseiller pédagogique Benoit Houde. Pourtant, l’établissement n’offrira pas le programme, cet automne, faute du financement habituel qu’il reçoit d’Emploi Québec. « Ça me place dans l’embarras ! C’est comme si j’avais un restaurant avec un super bon menu, mais que rien ne se passait dans les fours », déplore M. Houde.

Depuis quelques années, le cégep offrait l’AEC en assurance de dommages. Cette année, il envisageait l’ajout de cours d’anglais au programme, afin de satisfaire les exigences du marché, mais il s’est fait couper l’herbe sous le pied. Emploi Québec a décidé de réduire le financement de groupes octroyé à ce cégep pour les AEC, ce qui a poussé la direction à ne pas reconduire les formations de douze attestations sur treize, dont celle en assurance de dommages. M. Houde se dit déçu de la décision d’Emploi Québec, puisque le cégep réussissait, selon lui, à remplir facilement deux cohortes de 15 à 25 étudiants par année. « Avec les campus de Sorel-Tracy et de Varennes, nous ratissons très large. Nous n’avons jamais eu de problème de recrutement. » Il mentionne que c’est la deuxième fois que le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale décide de leur couper les vivres. « C’est la gigue d’Emploi Québec et le drame des AEC. »

Emploi Québec a confirmé au Journal de l’assurance avoir bel et bien décidé de ne pas financer de groupes en assurance de dommages au Cégep de Sorel-Tracy pour 2013-2014. « Ce qui influence nos choix par rapport aux mesures de formation dans les différentes régions, ce sont les perspectives d’emploi dans le secteur donné. Nous analysons la situation de chaque région périodiquement, selon une évaluation du marché », a répondu au Journal de l’assurance le conseiller en communication du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale du Québec, David McKeown.

Enveloppe plus « mince »

De son côté, M. Houde considère que le taux de placement dans le territoire couvert par le Cégep de Sorel-Tracy et aux alentours est excellent. « Nos étudiants du campus de Varennes se placent facilement à Montréal, par exemple. »

Il mentionne que la réalité du Cégep de Sorel-Tracy est celle d’autres plus petits cégeps situés en région, puisque l’enveloppe budgétaire du ministère de l’Éducation qui leur est consacrée est plus « mince », ce qui explique leur dépendance envers le financement d’Emploi Québec. M. Houde réitère que le recrutement n’est pas le problème. « Si vous me donnez les sous, je vais créer huit groupes ! »

Au Cégep de Rimouski, pour une deuxième année consécutive, l’AEC en assurance de dommages ne sera pas reconduite. « Nous avons tenté l’année dernière de démarrer une cohorte, mais nous n’avons pas eu assez d’inscriptions. Nous ne l’offrons donc pas cette année », rapporte la conseillère pédagogique Hélène Martin.

Le collège a offert la formation en assurance de dommages deux fois. Il a lancé un groupe à Rimouski et un autre à Amqui, au Centre Matapédien d’études collégiales chapeauté par le Cégep de Rimouski. Au terme de la session 2010-2011, neuf finissants avaient franchi les portes du cégep avec leur attestation en poche. Le cégep de Rimouski vit les mêmes contraintes budgétaires que d’autres collèges situés en région, mais, selon Mme Martin, c’est la difficulté de recrutement qui est à la base de l’échec du programme en assurance de dommages chez eux.

D’un autre côté, il y a, sur ce territoire comme ailleurs, une demande accrue des employeurs. « Quand on a démarré la formation en 2010-2011, c’était à la demande du milieu. Certains employeurs nous appellent encore pour savoir si nous avons des finissants. » La conseillère mentionne aussi que paradoxalement, le programme est devenu victime de cette pénurie de relève. « Certaines compagnies se sont mises à proposer aux gens de les former elles-mêmes pour les examens de l’Autorité des marchés financiers, afin qu’ils commencent déjà à travailler pour eux. »

Régions contre villes

Parmi la quinzaine d’écoles qui ont répondu aux questions du Journal de l’assurance, plusieurs ont mentionné que l’avenir de leur programme était remis en question annuellement. La situation est souvent plus précaire dans les régions moins populeuses.

La baisse démographique a plusieurs fois été évoquée pour expliquer les difficultés de recrutement. Mis à part les cas de Sorel-Tracy et Rimouski, tous les établissements ont reconduit leur formation.

Le Cégep de Saint-Hyacinthe a une cohorte en cours pour février, mais la conseillère Josée Daudelin a dit qu’« il n’y en avait pas d’autres de prévues pour le moment ». Le collège vient toutefois de démarrer un DEC, le septième au Québec.

Bien qu’Emploi Québec y ait déjà financé des groupes dans le passé, il ne le fait plus, depuis quatre ans. La conseillère souligne que la région abrite pourtant plusieurs assureurs de taille, comme Intact Assurance et Promutuel Bagot.

Elle aussi parle d’un problème de recrutement qui perdure sur son territoire, malgré les initiatives pour redorer le blason de la profession. « Les jeunes que nous avons, c’est soit parce que leurs parents sont déjà dans le domaine ou qu’ils ont été dirigés par Emploi Québec. La plupart ont encore l’image du petit monsieur avec sa valise. »

Bien que la problématique soit plus répandue en région, certains programmes en assurance battent aussi de l’aile dans certaines villes et en périphérie. Le Cégep Lévis-Lauzon, par exemple, a récemment remis sérieusement en question l’avenir de son diplôme d’études collégiales (DEC) en conseil en assurances et services financiers. En 2011, l’établissement a vécu une chute inhabituelle du nombre d’inscriptions, qui est passé à huit. Normalement, le cégep arrive à former un groupe d’une quinzaine d’étudiants, en moyenne. En 2005, le nombre total d’inscriptions est même passé à 35. Il ne reste actuellement que cinq étudiants dans la cohorte démarrée en 2011. Ils devraient être le même nombre à recevoir leur diplôme, ce printemps.

La coordonnatrice du DEC, Lynda Higgins, recevait depuis quelques années de la pression des assureurs des environs pour ajouter des cours en anglais au programme. En janvier dernier, la direction a donc remanié son programme, notamment en accordant plus d’heures à l’enseignement de l’anglais des affaires, en espérant que ce changement aiderait à mousser les inscriptions.

Pour le moment, le nombre d’étudiants est de retour « à la normale ». Quinze étudiants ont choisi ce DEC en 2012, et 12 cette année. La santé de l’AEC se porterait plutôt bien, dit Mme Higgins. Le cégep accueille deux cohortes par année depuis 2005, chacune durant dix mois.

Au Cégep de Sainte-Foy, les inscriptions au DEC ont baissé de près de la moitié, cette année. « Habituellement, on a une soixantaine d’étudiants. Cette année, on est passé à une trentaine », rapporte la coordonnatrice du programme, Lise Marquis.

Elle attribue cette décroissance à la baisse démographique, plutôt qu’à l’impopularité du programme. Si on compare sa situation avec celles d’autres établissements collégiaux, le cégep se trouve néanmoins en position favorable. Depuis plusieurs années, il obtient d’ailleurs du financement de la part d’Emploi Québec au moins une fois par an, pour un groupe d’au plus 18 élèves inscrits à son AEC. Le collège peut ensuite ajouter deux ou trois groupes réguliers par année de 27 étudiants, grâce à l’enveloppe du ministère de l’Éducation.

« Nous n’avons pas trop à nous plaindre, mais j’ai tout de même moins de gens lors des séances d’information. Normalement, j’avais 60 personnes en une soirée; maintenant, je dois organiser deux évènements pour atteindre ce nombre », explique Mme Marquis.

Elle pointe du doigt le taux de chômage faible qui expliquerait en partie, selon elle, pourquoi moins d’adultes s’inscrivent à cette formation continue. Le Cégep de Sainte-Foy est l’établissement qui a été mandaté par le gouvernement du Québec au début des années 2000 pour moderniser l’AEC en assurance de dommages, un modèle sur lequel peuvent se baser les autres établissements.

Le Cégep Montmorency, à Laval, est parmi ceux qui ont fait peau neuve, à ce moment-là. Cette année, Emploi Québec leur a fait savoir, selon leur analyse de marché de la région, qu’elle acceptait de financer un groupe de 15 étudiants. À cela, Montmorency a ajouté un groupe de 25 étudiants. La responsable de l’AEC, Marie-Andrée Beaudoin, parle d’une clientèle en bonne partie immigrante, mais aussi assez jeune.

« La moitié ont moins de 25 ans. Plusieurs d’entre eux ont déjà travaillé dans des environnements de travail semblables à certains postes dans le domaine de l’assurance d’aujourd’hui, comme les centres d’appels », dit-elle.

Au DEC, le recrutement est tout de même plus ardu. Le coordonnateur du DEC en conseil en assurances et services financiers, François Leduc, dit avoir remarqué une explosion de la clientèle dans tous les domaines couverts par le collège, sauf en assurances. « Le recrutement a toujours été difficile. C’est un domaine qui est encore difficile à vendre aux jeunes. » Le Cégep Montmorency remet un diplôme dans cette discipline à une vingtaine d’étudiants par année.

Le Cégep de Saint-Jérôme a lui aussi emboité le pas au Cégep de Sainte-Foy en modifiant son AEC, en 2006. Selon le conseiller pédagogique, Érik Laperle, des améliorations comme celles-ci, combinées aux initiatives de la Coalition pour la promotion des professions en assurance de dommages, contribuent à garder le programme vivant. Il dit avoir assez de facilité à combler les places de son AEC. Le collège y accueille entre 25 et 30 étudiants par année, et une cinquantaine de personnes assistent aux réunions d’information. Il concède toutefois qu’il ne s’agit pas de la formation la plus populaire.

« Il y a toujours une perception disons «boiteuse» des professions dans le domaine de l’assurance. Je dirais qu’en ce moment, ce qui joue fort pour nous, ce sont les perspectives d’emploi. Ça vient mettre un baume à tout ça », dit-il.

La conseillère pédagogique du Cégep Édouard-Montpetit à Longueuil, Diane Gravel, remarque aussi que les efforts comme ceux de la Coalition aident à réduire les préjugés, mais constate que ce n’est pas la panacée. « Les inscriptions vont bien, mais pas assez pour dire qu’il y a une liste d’attente. Je n’amasse jamais une centaine de candidatures. Pour un groupe de 20, j’en reçois environ une trentaine. »

Reste que les collèges qui ont pignon sur rue dans la métropole ou les environs profitent d’une réalité plus reluisante. Au Cégep du Vieux-Montréal, il y a actuellement cinq cohortes en cours. Il n’y en a jamais eu en dessous de quatre, selon la responsable du programme, Martine Garnier. Compte tenu du marché achalandé de la métropole, il va sans dire qu’Emploi Québec y finance en moyenne un groupe par année.

Le DEC offert par le collège, lui, attire une trentaine d’étudiants par année. L’enseignante Hannan Smidi, très impliquée dans la promotion du domaine, se dit très satisfaite de la formation offerte. Elle croit que grâce aux efforts de la Coalition pour la promotion des professions en assurance de dommages, notamment, les formateurs et assureurs commencent « à voir la lumière au bout du tunnel ». Elle avoue toutefois elle aussi que le recrutement demeure laborieux.

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