MENU

Santé mentale au travail : comment éviter le prochain Titanic

par Alain Thériault | 20 février 2014 11h18

Avec le vent dans les voiles et un marché en pleine croissance, l’entreprise se croit insubmersible. Elle n’est pas prête à composer avec les problèmes de santé de son personnel. Les couts explosent et elle n’a pas les moyens d’y faire face. Le conseiller peut sauver cette entreprise du naufrage et sensibiliser les autres avant qu’elles en arrivent là.Lors du Congrès 2013 de l’assurance et de l’investissement, la PDG de Solareh, Marie-Thérèse Dugré, a évoqué le rôle du conseiller en assurance collective, qui devra être le partenaire de ses clients dans la quête de devenir une véritable entreprise en santé. « Les problèmes de santé psychologique représentent de 30 % à 50 % des raisons d’absence du travail », dit-elle.

Le conseiller en assurance collective peut faire partie de la solution s’il sait moduler son message en fonction du profil de son interlocuteur. Bien cerner ce profil lui permettra de concentrer ses énergies sur les clients les plus susceptibles d’enclencher une démarche d’entreprise en santé.

La PDG de Solareh dresse trois profils d’entreprises qui correspondent chacun à une personnalité connue dans le secteur de la navigation, en bien ou en mal. Le but : démontrer qu’il y a trois degrés sur l’échelle qui mène à une sensibilisation complète aux problèmes de santé en milieu de travail.

Le capitaine Edward Smith commandait le Titanic, un navire que tous croyaient insubmersible. Ses promoteurs avaient ainsi jugé inutile de l’équiper d’un nombre suffisant de canots de sauvetage. Ni le capitaine ni le personnel n’étaient préparés à un naufrage jugé improbable. Résultat : le Titanic a frappé un iceberg, et près de 1 800 passagers sont disparus.

Au contraire, le commandant du Costa Concordia, Francesco Schettino, avait un « beau bateau tout équipé ». Lui et son personnel étaient bien préparés en cas de désastre. Le navire de croisière a frappé un récif près de la côte italienne. « Le capitaine a déserté le bateau », relate Mme Dugré. Résultat : 32 morts. Le capitaine renégat subit actuellement un procès sur plusieurs accusations, dont homicide par imprudence et dommages à l’environnement.

Plus héroïque, le pilote d’avion Sully Sullenburger a miraculeusement posé son appareil sans embuches sur la rivière Hudson, sauvant ainsi tous ses passagers. « Il connaissait le problème, a pris le contrôle de la situation et l’a bien gérée », dit-elle.

La morale de cette histoire? « Certains employeurs ont la volonté, mais pas les outils pour gérer les couts de santé en entreprise. D’autres s’en lavent les mains. Enfin, des entreprises sont conscientes de leurs problèmes, veulent faire quelque chose et prennent les moyens pour y arriver. Ne perdez pas votre temps avec le deuxième type de client. Le troisième est le client idéal, tandis que le premier, le capitaine du Titanic, représente un bon potentiel, car il veut faire quelque chose pour s’en sortir », dit Mme Dugré.

Le conseiller doit favoriser une prise de conscience chez les entreprises de type « capitaine Smith », en présentant des solutions pour réduire les couts qui ne se limitent pas à réduire les avantages du régime, ajoute-t-elle. « Être partenaire du client, c’est lire les données de l’expérience au-delà de ce que nous disent les chiffres. Si elle s’est détériorée, il ne s’agit pas uniquement de quantifier cette détérioration, mais de savoir comment elle s’est produite. »

L’entreprise doit prendre conscience du lien direct entre santé et efficacité, ajoute Mme Dugré. « La santé psychologique est un puissant levier de performance pour les entreprises, car les employés en santé ont une capacité accrue d’adaptation. » En favorisant la santé mentale en milieu de travail, l’entreprise améliorera elle-même sa capacité à répondre aux défis de son environnement de marché. Plus les pratiques de gestion seront saines, plus les employés se donneront à l’entreprise, ajoute-t-elle.

« N’oubliez pas que 93 % des employeurs admettent qu’il y a un lien entre la santé des employés et la performance de l’entreprise. Donc, c’est sur cet aspect que vous devez travailler, et proposer des solutions qui visent à maintenir ou à augmenter la santé des travailleurs. »

Deux cas vécus

Deux cas vécus donnent l’exemple d’un conseiller ayant été au-delà des chiffres. Le premier est une analyse du nombre de réclamations pour des médicaments (antidépresseurs, anxiolytiques, hypnotiques et psychotropes) habituellement prescrits dans le cas d’un trouble mental. Les chiffres montrent une augmentation de la médication. Il y a donc plus de gens qui sont en détresse psychologique.

Dans cette entreprise de 67 employés, 85 % des réclamations proviennent d’employés et le reste, des personnes à charge. Les réclamants sont majoritairement des femmes, et ils tendent à être jeunes. Mme Dugré a rappelé que les jeunes de 19 à 28 ans présentent de plus en plus de problèmes de détresse psychologique et de difficulté d’adaptation aux exigences de leur milieu de travail. « Environ 15 % des employés de cette tranche d’âge consomment des médicaments pour le traitement de problèmes psychologiques dans cette entreprise », a-t-elle rapporté.

De plus, l’entreprise n’offre pas d’assurance invalidité de courte durée. Les employés doivent se rabattre sur le régime d’assurance-emploi pendant 17 semaines.

L’entreprise accuse trois absences de 17 semaines avec diagnostic psychologique : deux femmes de 38 et 42 ans et un homme de 27 ans. Une femme est absente pour une période de longue durée, pour un problème d’ordre psychologique. « On voit que le portrait de cette entreprise en matière de santé mentale commence à être préoccupant », dit-elle.

Le conseiller va plus loin et demande à l’employeur si les causes de cette détérioration peuvent provenir de l’entreprise. Les trois absents travaillent-ils dans le même service? Cela pourrait supposer un problème dans ce service. Ont-ils vécu des changements de supérieurs, de collègues, de service ou de système informatique? Y a-t-il eu des conflits interrelationnels ou des plaintes pour harcèlement?

« En gros, y a-t-il un malaise qui pousse les gens à s’absenter ou à recourir aux médicaments? Y a-t-il des informations qui circulent au sujet des personnes absentes ou des personnes en lien avec les absents? Avec de telles questions, nous obtenons des renseignements qui ne sont pas nécessairement consignés au rapport médical », résume Mme Dugré.

Le conseiller devra du même coup rassurer son client. « Souvent, l’employeur sera sur la défensive devant ces questions. Il expliquera rapidement la situation des employés par des causes qui leur sont personnelles, a-t-elle observé dans sa pratique. Il aura de la difficulté à se remettre en question, mais craindra aussi d’être blâmé à l’égard de sa responsabilité légale d’offrir un milieu de travail sain et sécuritaire à ses employés. Bref, il se sentira coupable. Dites-lui que vous êtes là pour l’aider à comprendre et non l’accuser. »

Passez ensuite aux solutions. « Y a-t-il une politique de santé et mieux-être ou une politique contre le harcèlement psychologique en milieu de travail? Il devrait y en avoir une. Sinon, aidez votre client à en établir une », recommande Mme Dugré.

Plus positif, le deuxième portrait montre une entreprise où les frais de consultation psychologique ont augmenté, mais ceux liés aux médicaments ont diminué. Là aussi, le conseiller devra établir des liens. « Peut-on dire que la diminution des frais de médicaments vient de l’augmentation des frais de psychologues? Si c’est le cas, c’est une bonne nouvelle », dit la PDG de Solareh.

L’analyse fait ressortir le profil d’une entreprise déjà sensibilisée à l’importance de la santé en entreprise. Le client avait en effet mis en place un programme de formation pour les cadres sur la gestion du temps et du stress. L’employeur a favorisé la conciliation travail-famille de ses employés avec, entre autres, des horaires flexibles.

Les gestionnaires ont aussi suivi une formation sur le dépistage précoce des problèmes de santé mentale chez les employés. Ils ont appris à amorcer la conversation avec l’employé et à le référer aux bonnes ressources. « C’est la raison pour laquelle les frais de consultation psychologique ont augmenté », croit Mme Dugré.

Dans l’ensemble, les gestionnaires ont appris que les troubles de santé mentale ne disparaissent pas avec le temps. Ils ont aussi appris à les détecter et à agir. Les employés ont eu le sentiment qu’ils étaient reconnus comme des personnes, pas seulement comme des producteurs.

Publicité
Sur le même sujet …