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Stéphanie Castagnier : d’orpheline d’un trafiquant de drogue à vedette du secteur financier

par Alain Castonguay | 07 mars 2012 14h55

Stéphanie Castagnier prêche par l’exemple. Elle partage son expérience de conseiller financier et d’entrepreneure afin d’amasser des fonds pour les fondations qu’elle a créées. Elle veut aider les jeunes à étudier, à poursuivre leurs rêves et à devenir meilleurs dans leur domaine d’intérêt. Son histoire personnelle est tellement incroyable qu’on la croirait sortie d’un scénario hollywoodien. Elle a d’ailleurs écrit sa biographie pour inspirer les jeunes à ne jamais lâcher.
La conférence de Stéphanie Castagnier clôturait le récent Congrès de l’assurance et de l’investissement, tenu à Montréal. Elle raconte son histoire personnelle avec candeur et franchise. Âgée d’à peine 35 ans, elle a déjà derrière elle un bagage considérable qu’elle partage avec enthousiasme. Et elle désire brasser la cage des entrepreneurs pour qu’ils ouvrent leurs portes aux femmes.

Une enfance troublée
Née dans l’ouest de Montréal dans le quartier Saint-Pierre de l’arrondissement Lachine, Stéphanie Castagnier partage maintenant son temps entre Austin, au Texas, Chicago et Los Angeles. Devenue courtière en valeurs mobilières à l’âge de 21 ans, elle a obtenu son diplôme de l’Université McGill tout en travaillant à temps plein.

Née alors que ses parents étaient encore adolescents, elle a été élevée par sa mère anglophone, une femme gênée et timide. Son père francophone, de caractère fonceur et brillant entrepreneur, était fort occupé. Quand on lui demandait quel était le métier de son père, Stéphanie répondait qu’il « travaillait dans le domaine pharmaceutique ». Il était en fait l’un des trafiquants de drogue les plus habiles de Montréal dans les années 1980. « À l’âge de 20 ans, mon père avait 5 millions de dollars (M$) en argent comptant dans le sous-sol. À 4 ans, j’aidais mes parents en comptant des billets de 100 $ et de 1 000 $. C’était tout à fait normal pour moi », raconte-t-elle.

En plus de leur maison à Montréal, la famille avait aussi des résidences à New York, en Colombie et au Mexique. Évidemment, la vie de rêve a fini par tourner au cauchemar. Son père a chuté de son piédestal en devenant lui-même consommateur du produit qui l’avait rendu riche. « Il a perdu le contrôle de sa vie, souligne Mme Castagnier. À partir du moment où il n’a plus été capable de gérer son commerce illicite, tous ses amis l’ont abandonné du jour au lendemain ».

Son père a contracté le virus du sida, qu’il a transmis sans le savoir à sa femme. La mère, âgée de 32 ans, est devenue très malade en 1991. Stéphanie avait 15 ans quand elle a su que ses parents étaient infectés par le virus pour lequel il n’y avait pas de traitement à l’époque.

Son père, après avoir perdu ses contacts et flambé sa fortune, s’est transformé en petit voleur de peu d’envergure pour payer sa consommation. Sa mère, qui était sa meilleure amie, est morte alors que le père était emprisonné, relate la jeune femme. Ses parents n’avaient pas d’assurance vie. Travaillant comme serveuse au Saint-Hubert, elle a dû trouver l’argent pour payer les frais funéraires liés au décès de sa mère. « Si vous avez un client qui croit qu’il n’a pas besoin d’assurance vie, appelez-moi, lance-t-elle. Je saurai quoi lui dire. »

Le rêve américain
Au lieu de finir à la rue, Stéphanie s’est retroussé les manches. Elle doit travailler 40 heures par semaine comme serveuse au Saint-Hubert tout en poursuivant ses études en commerce en anglais au collège. Elle savait déjà qu’elle irait travailler aux États-Unis, où son nom de famille n’est pas associé aux crimes de son père.

Elle consacre beaucoup d’efforts pour avoir les meilleures notes afin d’obtenir une bourse d’études à McGill, « une université connue et qui ouvre des portes ». Comme elle avait passé son enfance « à compter de l’argent », elle était destinée à travailler dans le secteur financier. Elle obtient deux diplômes à McGill, en affaires internationales et en marketing, grâce à son travail assidu et au désir de toujours être en avant des autres. « J’avais une voiture, un appartement et de l’argent de côté. Je savais que j’irais vivre à New York. »

Elle voulait devenir courtière en valeurs mobilières. Elle commence par travailler chez General Mills à Toronto, où elle s’occupe du marketing des céréales Cheerios. De Toronto, elle soumet sa candidature à « au moins 5 000 » entreprises du secteur financier partout en Amérique du Nord, sans aucun succès.

Elle décide de se rendre à Chicago pour voir un ami. Dans l’avion, elle rencontre un entrepreneur qui l’embauche comme représentante et qui lui fournit ainsi la fameuse « carte verte » qu’on doit avoir pour travailler aux États-Unis. « Je devais vendre des SAP (des progiciels de gestion), alors que je ne savais même pas ce que c’était ! »

Le premier mois, en faisant « 500 appels par jour, sept jours par semaine », elle a réussi à accumuler 80 000 $ en commissions. « Mais l’argent n’a jamais été le moteur de ma vie, assure-t-elle. C’était le moyen pour atteindre mes objectifs. Vendre de la technologie n’était pas tellement mon secteur préféré. Je voulais vendre de l’immobilier ou des produits financiers. »

Elle part travailler durant deux ans comme courtier en valeurs mobilières chez Credential Securities, une firme de New York. « C’était un travail sous pression constante, un cours accéléré de Ventes 101. On devait convaincre nos clients d’acheter des actions dans n’importe quel secteur, sans se préoccuper de leurs besoins. Je n’aimais pas ça du tout. » Elle travaille ensuite dans le secteur bancaire en financement commercial.

En 2006, elle fonde sa propre entreprise de services financiers, Hudson Financial Group, qu’elle gère depuis cinq ans à Chicago. Ce groupe offre du financement hypothécaire, du recouvrement d’actifs et de la consultation en prêts subventionnés par le gouvernement.

La fondation pour les jeunes
En 2007, les premières vagues de la crise financière la mènent à réfléchir sur son avenir. « Je ne voulais pas travailler 80 heures par semaine juste pour devenir riche. » Elle crée alors la fondation Child Cause, et siège aussi à d’autres fondations qui visent à fournir des outils aux jeunes des milieux défavorisés pour leur permettre de développer leurs talents en arts ou en sports.

Elle n’avait raconté son enfance à personne depuis son arrivée en sol américain. Elle publie donc en 2007 sa biographie intitulée Fear to fire : my life as an AIDS orphan, qui augmente sa notoriété et dont tous les revenus financent les activités de ses fondations.

Elle offre des conférences où elle raconte sa jeunesse. « Je partage mon histoire pour inspirer et transmettre les leçons que j’ai apprises. » Parmi celles-ci, une maxime de son père : « Si c’était facile, tout le monde le ferait ! »

Le stage avec Trump
« Toute jeune, je disais déjà que je travaillerais un jour pour Donald Trump », poursuit-elle. Au début de 2010, elle décide sur un coup de tête de se rendre à New York pour participer aux auditions de l’émission The Apprentice du réseau NBC, animée par le milliardaire Donald Trump, devenu célèbre pour son leitmotiv « You’re fired ! » qu’il lance aux stagiaires en les congédiant de l’émission.

« Le portier chez NBC m’a prévenue qu’il fallait arriver tôt, car il y aurait beaucoup de monde. J’ai passé la nuit dehors, sur la 5e Avenue. J’étais la 8e dans la file, et 20 000 personnes sont venues ! » Il faisait froid en cette nuit d’avril 2010. « Le samedi, on aurait dit qu’on était à la Harvard Business School, tant les débats étaient intenses. » Elle attire l’attention de M. Trump, alors qu’il passait au studio, en défendant le secteur bancaire accusé d’avoir été à l’origine de la récession. Le lendemain, elle passe la première coupe. Après deux autres éliminations, les 500 derniers passent tous devant le producteur de l’émission. Elle est finalement choisie pour faire partie du groupe des 16 stagiaires de la saison 2010, diffusée à l’automne.

Elle garde un excellent souvenir des trois mois écoulés à New York pour l’enregistrement de l’émission. « J’étais surtout fière de pouvoir apprendre aux côtés d’un des hommes d’affaires les plus influents du pays. Donald Trump se fie beaucoup à son instinct, et il a su bâtir sa marque. Je l’admire énormément, il est très inspirant ».

« Je me suis quand même fait virer !, rigole-t-elle. Mais je n’ai manqué qu’une seule émission. » Elle a été la 12e stagiaire à se faire éjecter de la course, juste avant la finale. L’expérience a tout de même eu une suite : elle est désormais la porte-parole du Trump Network, qui compte 30 000 personnes, dans le secteur des produits de beauté. Pour avoir longtemps conseillé des gens d’affaires, elle est administratrice de l’organisme créé par l’administration Obama pour mieux orienter les programmes d’aide offerts aux PME. Et elle exploite une firme à Los Angeles qui aide les entrepreneurs à lancer leur entreprise.
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ENCADRÉ
Le pouvoir des femmes
(AC) Stéphanie Castagnier souhaite devenir une « femtor » (au lieu de « mentor ») pour les femmes qui veulent démarrer leur entreprise. Mais elle veut surtout sensibiliser les entreprises à la nécessité de revoir leur approche de marketing pour approcher les femmes.
Mme Castagnier prépare un livre sur la « femconomy » (female economy). Selon les chiffres qu’elle avance, on estime que des sommes variant entre 12 000 et 40 000 milliards de dollars (G$) seront transférées entre les mains des femmes dans les prochaines années, simplement en héritant de leurs parents ou en se séparant de leur conjoint. Ce pouvoir d’achat sera dépensé d’une manière différente et les entreprises devront s’y adapter, estime-t-elle.

« Les femmes représentent moins de 10 % des cadres dans les entreprises, mais elles ont un rôle déterminant dans l’économie. Elles sont responsables de 80 % de tous les achats réalisés aux États-Unis. Ça représente 5 000 G$ par année. »

Mais cibler la clientèle des femmes en se limitant à offrir une version en rose des produits ne suffit pas, insiste-t-elle. « Le fabricant Apple l’a très bien compris, et ses produits sont plus du type “plug-and-play” que ceux de la concurrence. Et les femmes adorent cela. » Selon Mme Castagnier, les femmes achètent un produit d’abord s’il leur permet de gagner du temps qu’elles peuvent consacrer à leur famille ou à aider leur entourage.

Pour mieux vendre aux femmes, « il faut raconter une histoire, faire vivre une expérience personnelle, comparer ce que le produit ajoutera à notre vie et ce qu’il manquera si on ne l’achète pas, et surtout, les femmes veulent être convaincues que le produit offert est utile socialement », dit-elle. Les femmes, poursuit-elle, seront « vos meilleures vendeuses » auprès de leur entourage, car elles aiment partager leurs bons coups avec tout le monde. L’influence de ce bouche-à-oreille est considérable.

Stéphanie Castagnier assure que les entreprises qui embauchent davantage de femmes dans leur équipe de direction gagneront des parts de marché, car elles sont mieux placées pour tirer avantage de ce pouvoir d’achat qui existe entre les mains des femmes.

Après tout, les femmes comptent pour plus de la moitié des étudiants inscrits dans les plus grandes universités, dit-elle. Et les célibataires de sa génération sont parmi les rares acquéreurs du secteur de l’immobilier, dont l’effondrement en 2006-2007 a été à l’origine de la crise financière.

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