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Un marché mou persistant précipiterait la consolidation de l’industrie canadienne de l’IARD

par Vicky Poitras | 03 juin 2007 18h17

Un cycle de marché mou persistant, comme celui qui sévit actuellement, pourrait précipiter une vague de consolidation dans l’industrie canadienne de l’assurance de dommages.C’est le scénario évoqué par les agences de notations A.M. Best et Standard and Poor’s en réaction à l’évolution du marché canadien, qui n’a cessé de s’aventurer plus avant dans un cycle de marché mou en 2006.

Ce cycle, caractérisé par une réduction de primes ainsi que par l’assouplissement des critères de souscription, est d’ailleurs loin de se résorber. Même plus, les deux agences ne prévoient pas de redressement avant 2009.

Selon les renseignements avancés par les analystes et confirmés par quelques assureurs, les primes en assurance auto et en assurance aux entreprises ont en effet poursuivi leur chute, entamée en 2005, au cours des 12 derniers mois. Résultat : la concurrence est demeurée féroce l’an dernier dans cette industrie toujours fortement fragmentée.

Pour l’heure, le marché est divisé en deux clans, illustrent-ils. D’un côté, les plus gros assureurs en termes de capitalisation boursière, dont AXA Assurances, ING Canada et Aviva Canada sont en mode acquisition car ils peinent à croître de manière organique dans un marché de plus en plus restreint. D’un autre côté, des joueurs de petites tailles continuent à s’imposer en tirant profit des rendements favorables du marché.

Si ce marché mou persistait cependant, l’ordre des choses dans l’industrie de l’assurance IARD s’en trouverait néanmoins complètement renversé, avance Charles Huber, analyste principal chez A.M. Best.

Au premier chef, les assureurs de petites tailles, dont les ressources financières sont moindres que celles des plus importants joueurs, seraient les premiers à être fortement ébranlés et pourraient ultimement écoper dans un tel marché, explique M. Huber.

Ces derniers peineraient le plus, en effet, à demeurer compétitifs dans un marché où leurs plus gros concurrents continueraient à accorder d’importantes baisses de primes et à s’exposer à la détérioration de leur ratios de sinistres, par l’assouplissement de leurs critères de souscription, dit-il.

Les assureurs de plus grandes tailles, qui affirment ouvertement être à l’affût de possibles acquisitions, seraient ainsi en meilleure posture pour avaler les plus petits joueurs.

« À mesure que nous progresserons dans un cycle de marché mou, les plus petits joueurs pourraient être conduits à abandonner la partie, expose Charles Huber. Leurs prix pourraient tout à coup devenir plus attrayants aux yeux de ceux qui cherchent à leur mettre la main dessus. Donc, à mesure que le cycle de marché mou perdure, nous pourrions voir une augmentation de la consolidation dans cette industrie. »

« Nous ne sommes pas en train de prédire que cela arrivera immanquablement. Ce que nous disons, c’est que le potentiel de voir cette consolidation survenir est bien réel. Pourquoi? Parce qu’à mesure que nous évoluons dans un cycle de marché mou, les plus petits joueurs risquent d’être confrontés à une situation dans laquelle ils seront incapables de suivre un marché baissier tout en demeurant concurrentiels », explique M. Huber.

« L’environnement actuel est en effet propice à une consolidation », renchérit pour sa part son collègue Joe Burtone, directeur principal à l’analyse financière en assurance de dommages chez A.M. Best.

« Les assureurs de plus grande taille affirment garder leurs yeux et leurs oreilles grands ouverts en prévision d’une possible acquisition », dit-il.

« S’ils voient une occasion se présenter à eux, ils n’hésiteront pas à la saisir. Et les conditions actuelles dans le marché, en ce moment même, pourraient leur offrir cette occasion », ajoute M. Burtone.

La perpétuation d’un cycle de marché mou pourrait en effet précipiter le déferlement d’une vague de consolidation, qui tarde à frapper l’industrie canadienne de l’assurance de dommages, renchérit pour sa part Donald Chu, directeur à la notation des institutions financières et analyste chez Standard and Poor’s.

« Plusieurs grands assureurs nous ont confié être intéressés à l’idée de faire des acquisitions », affirme M. Chu. « Je pense à ING Canada, par exemple », dit-il. Cet assureur a procédé en février dernier au rachat d’une valeur de 500 M$ d’actions ordinaires en circulation, pour fins d’annulation. L’assureur a ainsi envoyé comme message au marché qu’il possède le capital excédentaire dans son bilan financier, mais qu’il ne trouve pas le moyen de le redéployer dans le marché. Lorsque nous nous sommes penchés sur cette transaction, nous avons néanmoins maintenu leur cote parce que leur capacité financière demeure très forte », ajoute M. Chu.

ING Groep, l’actionnaire majoritaire d’ING Canada, a avisé l’assureur qu’il prévoyait déposer un nombre suffisant d’actions ordinaires pour maintenir son niveau de participation actuel de 70%.

Co-operators a aussi procédé à un rachat d’actions pour une valeur de 100 M$, en mai dernier. M. Chu est d’avis que les plus importants assureurs possèdent la capacité financière nécessaire à la réalisation d’acquisitions d’importance, dit-il.

Même si peu de transactions ont eu lieu au cours des dernières années, le marché canadien est fin prêt à être consolidé, constate M. Chu. « Il n’y a pas eu beaucoup de fusions et d’acquisitions au cours des dernières années parce que les profits sont au rendez-vous et que les joueurs de l’industrie ont ainsi pu se remettre des déboires qu’ils ont connu au début des années 2000 », note-t-il.

Selon M. Chu, nombre de joueurs parmi les plus importants attendent de voir les prix chuter chez leurs plus petits concurrents avant de s’en porter acquéreur.

« Acheter une compagnie d’assurance à ce moment-ci signifierait acheter dans le haut du marché, ce qui n’est pas du tout attrayant pour n’importe quel acheteur. D’ailleurs, on ne trouve pas de joueurs à vendre, indique M. Chu. Leur direction est satisfaite des conditions actuelles du marché et veut continuer à tirer profit des rendements de l’industrie. Peut-être ces joueurs ont-ils oublié la nature cyclique de ce marché. Peut-être croient-ils entrer dans un nouveau paradigme économique, que les profits continueront d’être au rendez-vous et qu’ils ne retourneront plus dans un cycle baissier. La réalité est cependant que le marché canadien demeure fragmenté et qu’il est prêt pour la consolidation. »

Les assureurs n’ont cependant pas encore atteint un point critique en matière de détérioration de leurs affaires, car le marché demeure rentable, constatent les deux agences.

Le marché mou persistera

Toutefois, le cycle de marché mou qui sévit actuellement persistera encore au cours de 2007 et 2008, ce qui pourrait affecter à long terme la rentabilité de l’industrie, estiment les analystes. Au cours de 2006, ce sont les primes en assurance auto et en assurance aux entreprises qui ont continué leur baisse entamée une année plus tôt.

« Les primes ont baissé en moyenne de 14% au cours des deux dernières années, en Ontario. Il s’agit du plus grand marché de l’assurance auto au Canada. Les réductions ont atteint jusqu’à 10% en Alberta durant la même période », explique Charles Huber de A.M Best.

Ces baisses sont en grande partie attribuables aux réformes législatives que les gouvernements des provinces canadiennes, dont l’Alberta, l’Ontario et le Nouveau-Brunswick ont mis sur place il y a trois ans. Ces réformes visaient à réduire les réclamations pour blessures corporelles en assurance auto.

Une température clémente est aussi venue en aide aux assureurs de dommages en 2006 comparativement à l’année 2005, qui a été marquée par une série de tempêtes dans l’Ouest canadien et d’importants dégâts d’eau en Ontario. Les primes continueront de baisser à moins de voir les réclamations grimper au cours de l’année, mais cela demeure une variable inconnue, explique Donald Chu de Standard and Poor’s.

En assurance aux entreprises, le marché est aussi très concurrentiel. Nombre de joueurs ont abaissé leurs tarifs pour accroître leurs parts de marchés, constatent les analystes. Ils anticipent d’autres diminutions.

« Les sociétés croient avoir la flexibilité suffisante pour accommoder ces réductions additionnelles, disent-ils. En assurance auto, par exemple, le ratio de sinistre en Ontario est très bas et semble vouloir rester ainsi.

Alors, nous pouvons dire que d’autres baisses s’en viennent si le ratio de sinistre ne grimpe pas d’un cran », explique M. Chu.

En mode acquisition

Selon les analystes, la croissance individuelle proviendra plus que jamais de la consolidation. Les principaux assureurs confirment cette affirmation, disant être activement à la recherche de cibles potentielles pour répondre à leur besoin de croissance des affaires. Ils disent néanmoins demeurer prudents en attente de la meilleure acquisition. (Voir textes dans les pages suivantes.)

AXA Assurances a vu son chiffre d’affaires bondir d’un peu plus de 200 M$ au cours de 2006 à la suite de son acquisition de La Citadelle, l’année précédente. Le président et chef de la direction chez AXA Assurances, Jean-François Blais, affirme vouloir continuer sur la voie des acquisitions. Il croit fermement que le marché sera propice à cela au cours des prochaines années.

Même son de cloche chez Co-operators. La présidente et chef de la direction de l’assureur, Katherine Barsdwick, affirme, elle aussi, être à la recherche d’une acquisition qui puisse soutenir la croissance de la société à long terme. Desjardins assurances générales, le principal assureur de dommages direct au Québec, lorgne aussi certains compétiteurs. « Une partie de notre croissance proviendra du marché hors Québec où notre part de marché est encore minime. Et pour ce qui est des acquisitions, on ne peut dire que Desjardins est à la recherche effrénée d’acquisitions. Mais si quelque chose se présentait, alors on la regarderait », affirme son président et chef de la direction, Judes Martineau.

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