MENU

Une industrie déchirée: protéger le public ou faciliter la relève?

par Alain Thériault | 25 avril 2009 19h55

Cégep ou 5e secondaire: quel devrait être le seuil minimal pour entrer dans la carrière en assurance? Le débat fait rage et l’industrie est écartelée…

Au moment où la révision du Règlement 1 sur la formation minimale pour obtenir un permis approche, certains craignent que l'Autorité des marchés financiers nivelle par le bas les critères d'accès, ce que d'autres souhaitent.

Peut-on accepter le 5e secondaire comme seuil minimal d'entrée à la carrière? C'est la principale question qui anime les consultations sur la révision du Règlement 1. Les réponses sont multiples.

Devant le spectre d'une relève qui rétrécit à vue d'œil, l'industrie de l'assurance de dommages avait milité pour permettre l'entrée à la carrière dès le 5e secondaire, en autant que le candidat cumule trois années d'expérience en assurance. L'Autorité avait d'ailleurs reconduit cette mesure temporaire il y a quelques années. La refonte du Règlement relatif à la délivrance et au renouvellement du certificat de représentant (Règlement 1) prévu à la fin de l'été en scellera l'issue.

Selon les échos recueillis par le Jounal de l'assurance, l'exigence des trois années d'expériences pourraient même tomber. Un scénario que plusieurs redoutent ou souhaitent au moins voir balisé.

Lors d'une présentation à l'industrie en décembre sur le nouveau règlement proposé, l'Autorité en a fait ciller plusieurs en suggérant de ramener le seuil d'entrée à un : « diplôme d'études secondaires ou une reconnaissance de scolarité jugée équivalente par l'Autorité ».

En assurance vie, le 5e secondaire est aussi une avenue possible dans le règlement actuel. Le candidat doit toutefois cumuler « au moins quatre années d'expérience dans les dix dernières années et dans un emploi à temps plein dans l'un ou plusieurs des secteurs suivants : conseils financiers; vente de produits ou de services financiers; représentation en services financiers; gestion dans une entreprise financière; assurances ». Là aussi, on craint que le régulateur ramène le seuil à un niveau plus bas.

Invité au Colloque de la sécurité financière organisé par la Chambre de la sécurité financière le 3 avril dernier, le surintendant de la distribution de l'Autorité, Mario Albert, donne un son de cloche moins alarmant à première vue.

Il a d'ailleurs dit constater une volonté dans l'industrie de maintenir une certaine norme. « Nous nous attendions à ce que l'accès à la carrière dès le 5e secondaire soit demandé par la majorité. Surprise, ce ne fût pas le cas. Les gens tiennent au niveau de formation actuel. Mais ils veulent plus de flexibilité », a révélé M. Albert.

Les consultations menées par l'Autorité révèlent que l'industrie souhaite un niveau d'entrée plus bas à la carrière, combiné à un stage et une période de probation plus longs, a ajouté M. Albert.

Entente éventuelle

L'Autorité tiendra compte des souhaits de l'industrie, dit-il. Bien au fait des problèmes de relève qui touche l'industrie, le surintendant met dans la balance l'éventuelle entente entre les gouvernements du Québec et de l'Ontario pour la mobilité de la main-d'œuvre des institutions financières.

« L'ancien règlement doit être mieux adapté à la réalité d'aujourd'hui. Mais nous voulons nous assurer que l'Autorité ne vienne pas empirer la situation. En ce qui touche l'entente avec l'Ontario pour accroître la mobilité, nous voulons éviter de créer un double standard en maintenant des exigences trop élevées au Québec. »

Dans la plupart des autres provinces et territoires canadiens, le niveau secondaire est en effet suffisant pour accéder à la carrière en assurance. La nouvelle mouture du Règlement 1 devrait voir le jour en septembre prochain. Le règlement serait alors appliqué dès janvier 2010, a annoncé M. Albert.

En entrevue au Journal de l'assurance, le vice-président exécutif de la Chambre de la sécurité financière, Luc Labelle, ne rejette pas l'idée d'élargir l'accès à la carrière d'assurance aux détenteurs d'un 5e secondaire « en autant que ce ne soit pas appliqué de manière à dégrader la profession ».

La Chambre croit que l'Autorité devra greffer à une telle décision des paramètres et un système d'examens rigoureux. « Notre position, c'est que le cégep, tel que le prévoit l'actuel Règlement 1, est le niveau d'entrée à la carrière qui protège le mieux le public. Nous comprenons que l'Autorité n'a pas tous les leviers de pouvoirs pour décider du seuil. Le règlement final dépendra de la volonté des forces politiques en présence dans l'entente sur la mobilité de la main-d'œuvre. Pour notre part, nous n'entrerons pas dans une bataille pancanadienne pour imposer nos vues », a déclaré M. Labelle.

Mécanismes solides

Maintenant, ajoute M. Labelle, l'Autorité dit avoir prévu des mécanismes solides si elle décide d'abaisser la barre d'entrée dans le nouveau Règlement 1. « Cela nous rassure que l'Autorité ne descendra pas le seuil trop bas. Nous voyons la solution du 5e secondaire comme un pis-aller qui s'accompagnera de différentes mesures pour assurer la compétence des recrues issues de ce niveau de scolarité. »

À l'Association canadienne des compagnies d'assurance de personnes (ACCAP), le vice-président des affaires québécoises, Yves Millette, souhaite pouvoir prendre connaissance de la future entente sur la mobilité de la main-d'œuvre avant de se prononcer.

Cette entente Québec-Ontario sera historique, dit-il « Il existe déjà une entente sur le commerce interprovincial (ECI) dans plusieurs secteurs depuis 1994, mais au terme de l'entente qui se négocie actuellement entre les gouvernements du Québec et de l'Ontario, c'est la première fois que les institutions financières seront incluses dans une ECI au Canada », dit-il.

Près du dossier, M. Millette soutient qu'une entente finale est imminente et aura probablement lieu en juin. Comme cette entente a pour objectif de diminuer les barrières au commerce entre le Québec et l'Ontario, elle influencera sans doute la forme du futur Règlement 1. « Les exigences d'entrée à la carrière d'assurance vie sont très différentes entre le Québec et l'Ontario. Or, Québec veut s'approcher d'une plus grande harmonisation en réglementation financière », fait-il observer.

Présent sur le même panel que M. Albert lors du colloque de la Chambre en avril, le vice-président régional des ventes pour la région du Québec et de l'Atlantique chez BMO Compagnie d'assurance-vie, Daniel Walsh, croit fermement à la flexibilité. « Nous demandons de la souplesse à l'Autorité afin de reconnaître l'expérience pertinente. »

M. Walsh rappelle qu'il n'y a pas que des diplômés d'études collégiales (DEC) dans l'industrie. Il y a aussi des gens qualifiés qui ont d'autres titres professionnels, comme ceux du Life Office Management Association (LOMA). D'autres ont déjà un permis de fonds communs ou ont suivi d'autres cours qui leur permettent de réussir les examens d'entrée. « Au Canada, nous sommes une des seules provinces à exiger le DEC, d'où des incohérences d'une province à l'autre », dit M. Walsh.

Dans l'auditoire, les conseillers ont réagi. L'un d'entre eux a interpellé les panélistes : « Il faut plutôt niveler vers le haut. Si vous nivelez vers le bas, les institutions sélectionneront leurs candidats sur la foi d'équivalences de plus en plus élastiques, surtout chez les banques, et il n'y aura plus de limite vers le bas. Assureurs et banques doivent s'affronter sur un terrain égal en termes de formation. »

Daniel Walsh se défend de prôner la médiocrité. Il suggère de juger chaque cas au mérite. « Est-ce que celui qui a un DEC sans mathématiques et vend des chaussures est mieux positionné que celui qui n'a qu'un secondaire mais cumule 10 ans d'expérience? »

Pour sa part, Mario Albert veut bien soutenir une certaine norme d'entrée mais veut lui aussi éviter les iniquités. « Il y a le cas de celui qui est gérant de succursale dans une caisse ou une banque depuis 10 ans et nous ne pouvons pas l'accepter. Autre exemple, le cours classique est une ancienne formation qui était plus exigeante que le cégep, mais il ne se qualifie pas. C'est le genre de cas qu'on veut régler », a-t-il déclaré.

Des propos recueillis par le Journal de l'assurance lors du World CI Convention, à Montréal en avril, fournissent un autre exemple des divisions qu'entraîne le débat.

À une table formée de gestionnaires de l'agent général de Québec Groupe BBA, la directrice, prestations du vivant, Maika Dubé a soutenu qu'un diplômé du secondaire peut faire un aussi bon vendeur qu'un diplômé du cégep. Le vice-président au développement des affaires, David Hébert, a prôné la mise en place d'une probation de trois ans pour les recrues avec un niveau de formation inférieur au cégep. De son côté, le directeur du développement des affaires, Joël Beauvais, s'est dit peu chaud à une formation minimale inférieure au cégep. Selon lui, c'est tout le modèle de formation à l'entrée qui est à revoir. Le directeur principal du marketing pour l'Ouest du Québec chez Assurances Dundee, Claude Charbonneau, n'a aucun problème avec la règle du 5e secondaire, « si on rallonge la période de stage ».

Plus discret en IARD

Aucune organisation en assurance de dommages contactée par le Journal de l'assurance n'a voulu prendre position publiquement. Le sujet y est d'autant plus délicat que les travaux de l'Autorité sont réputés être plus avancés dans cette industrie, et le 5e secondaire y est déjà une porte d'entrée favorisée par voie de mesure transitoire.

Parmi les principaux organismes consultés, le Regroupement des cabinets de courtage du Québec prévoyait d'ailleurs discuter de ce règlement à sa réunion du conseil prévu le 14 avril. Contactée peu avant par le Journal de l'assurance, une porte-parole du RCCAQ a indiqué que sa directrice générale, Johanne Lamanque, préfère attendre que l'Autorité publie son règlement avant de commenter.

Conseiller en affaires publiques au Bureau d'assurance du Canada (BAC), Alexandre Royer a lui aussi annoncé que son organisation ne prendra pas position. Cette question relève plutôt de la distribution, a-t-il fait savoir. « Nous laissons aux gens sur le terrain le rôle de commenter. »

La Chambre d'assurance de dommages et la Coalition pour la promotion des professions en assurance de dommages ne se prononcent pas non plus sur ce dossier, a pour sa part indiqué Isabelle Perrault, directrice des communications et affaires publiques à la Chambre. Elle rappelle qu'il s'agit là d'une question de distribution. Elle a tout de même tenu à nuancer l'idée qu'un Règlement 1 élargi soit nécessairement un nivellement vers le bas.

« Ce n'est pas la première fois que ce règlement pose problème. Celle-ci souffre d'un problème d'image qui l'empêche d'attirer autant de jeunes qu'elle le voudrait. Il y a aussi un défi démographique qui se pose à l'industrie. À partir de 2012, les départs s'accélèreront alors que l'assurance est déjà en compétition avec d'autres secteurs d'activités pour attirer du sang neuf. Ce qu'on souhaite dans un monde idéal, c'est une formation. D'un autre côté, l'industrie manque d'effectif. Il faut trouver l'équilibre », croit Mme Perreault.

Directrice des études au Cégep de Sainte-Foy et porte-parole pour l'ensemble des collèges en formation d'assurance, Carole Lavoie, explique que tous les cégeps en formation d'assurance valorisent la formation, tout en étant conscient des problèmes de pénurie de main d'œuvre et d'accès en région. « La flexibilité envers le 5e secondaire existe déjà dans le Règlement 1 de façon transitoire. Il privilégie le niveau collégial. Au-delà de cette observation, je réserve mes réactions lors de la publication du nouveau règlement », dit-elle.

Professeur au diplôme d'études collégiales (DEC) avec option en assurance de dommages au Cégep Montmorency à Laval, François Leduc est déchiré entre la relève et la compétence. Il a accepté de prendre position en son propre nom.

« D'un point de vue professionnel, je ne suis pas pour une réduction des critères d'accès. J'entends dans l'industrie que plus les critères d'accès sont bas, mieux on règle le problème de main-d'œuvre. Je crois cependant que le besoin de relève ne doit pas primer sur la sécurité du public », argue-t-il. Le retour au 5e secondaire lui apparaît comme un recul aux années 70.

Même s'il ne s'agit que de distribution, le niveau secondaire ne lui semble pas assez élevé.

Publicité