L’équipe de chercheurs dirigée par Robert Gagné à HEC Montréal continue de taper sur le même clou : la faible productivité explique l’écart de prospérité du Québec comparativement aux autres législations.

Selon ces chercheurs, les politiques fiscales mal orientées ont contribué à limiter les progrès du Québec en matière de productivité. Coincées, les entreprises n’ont même plus les moyens de hausser les salaires. 

Le Centre sur la productivité et la prospérité (CPP) — Fondation Walter J. Somers a publié au début mars la 12e édition de son bilan annuel sur la « Productivité et prospérité au Québec ». Dans le contexte de relance économique après deux années de pandémie, où l’inflation pèse, le Québec doit miser sur la productivité pour régler la rareté de main-d’œuvre, un problème artificiel, selon le CPP. 

Le laxisme des entreprises en matière d’investissement et d’innovation et les politiques publiques mal orientées expliquent le phénomène de rareté de main-d’œuvre, estiment les auteurs du rapport : Robert Gagné, Jonathan Deslauriers et Jonathan Paré.

Crédits d’impôt 

Le vieillissement démographique est connu et documenté depuis 20 ans, et la solution de la productivité a été clairement identifiée, selon le CPP. Les entreprises, habituées à un bassin de travailleurs abondant et bon marché, ont peu investi et innové. Elles ont été encouragées à le faire par les politiques fiscales du gouvernement du Québec, ajoutent les auteurs du rapport. 

En analysant l’ensemble des crédits d’impôt proposés aux entreprises en 2015, le CPP constate qu’un peu plus de 80 % des sommes consenties à travers ces crédits étaient versées sur la base des salaires. Si le gouvernement cherchait à inciter les entreprises à accroître leur productivité, il a plutôt financé les salaires afférents, explique M. Gagné, directeur du CPP. 

Pour régler le problème de rareté de main-d’œuvre, les chercheurs estiment que la croissance de la productivité fournira les ressources dont les entreprises ont besoin pour offrir de meilleures conditions de travail.

« Faute de gains de productivité conséquents, plusieurs entreprises ne parviennent pas à financer les hausses salariales nécessaires. Ces entreprises sont alors prises dans un cercle vicieux : à défaut d’attirer les travailleurs disponibles les plus compétents, leur productivité stagne et les salaires offerts ne sont pas compétitifs. Résultat : leurs postes demeurent vacants », explique Jonathan Deslauriers, directeur exécutif du CPP. 

Écart de richesse 

Le premier ministre du Québec, François Legault, parle constamment de la nécessité de hausser le niveau de vie de la population et de réduire l’écart avec l’Ontario, notamment. 

Le Québec affiche un écart de richesse de 13 000 $ de produit intérieur brut (PIB) par habitant avec un échantillon de 19 pays membres de l’OCDE. En réduisant cet écart, le gouvernement disposerait d’une assiette fiscale 25 % plus importante qu’elle ne l’est actuellement pour financer ses dépenses ou réduire le fardeau fiscal.

Selon les termes actuels du régime fiscal, le Québec dégagerait une marge de manœuvre d’environ 20 milliards de dollars (G$) « pour financer des programmes dont les limites ont clairement été mises en lumière au cours des dernières années ». 

Selon le CPP, le taux d’emploi et le nombre d’heures travaillées sont déjà plus élevés que la moyenne de l’OCDE. La solution ne passera pas par plus de travail, mais par une augmentation de la productivité. La totalité de l’écart du niveau de vie du Québec comparativement au groupe OCDE19 est entièrement due à la faiblesse relative de la productivité du travail au Québec, insistent les chercheurs.

Évolution de la productivité du travail entre 1981 et 2019

Politiques publiques 

L’automne dernier, le CPP publiait le rapport « Vieillissement démographique : solutions pour un Québec mal préparé », où les mêmes auteurs faisaient le constat de l’inefficacité des politiques publiques en matière de main-d’œuvre. 

Avec une croissance annuelle moyenne de 1,2 % de son niveau de vie entre 1981 et 2021, le Québec a enregistré une des plus lentes progressions si on le compare au groupe OCDE19. Seules l’Italie et la Suède affichent une croissance inférieure. Notons que la moyenne canadienne n’est guère plus reluisante durant cette période. 

En l’absence de gains d’efficacité conséquents, les hausses salariales doivent être financées par d’autres sources pour se concrétiser : une hausse de prix, une baisse de qualité, une réduction de la marge bénéficiaire des entreprises ou par une combinaison de ces facteurs. 

L’inflation des coûts de main-d’œuvre est notable depuis 2018, mais elle n’a pas été accompagnée par une hausse conséquente de la productivité horaire.

Croissance annuelle de la rémunération horaire

Rigidité 

Une large part de l’explication de la dégradation en matière de productivité est attribuable à la rigidité des institutions qui gravitent autour du marché du travail ou qui régissent son activité.

Selon le CPP, les conventions collectives actuelles découragent les travailleurs de 60 ans et plus à rester en emploi. Par ailleurs, afin de pourvoir les postes non qualifiés, qui représentaient près de 59 % des postes vacants au troisième trimestre de 2021, les auteurs suggèrent d’utiliser en priorité les 15-24 ans qui ne sont ni aux études ni sur le marché du travail. 

Ils proposent aussi d’augmenter l’utilisation des travailleurs étrangers temporaires. En 2019, ceux-ci ne représentaient que 1,75 % des travailleurs actifs au Québec, contre 2,68 % en Ontario.

Les normes ont d’ailleurs été modifiées dans plusieurs secteurs, et on peut désormais employer 20 % (au lieu de 10 %) de ces employés par établissement. Depuis décembre 2021, les employeurs désirant embaucher des travailleurs étrangers temporaires afin de pourvoir des postes vacants dans certaines professions à faible qualification sont par ailleurs exemptés de prouver leurs efforts pour recruter au Canada. 

Le secteur privé 

À travers le monde, selon près de 25 études consultées, le CPP constate qu’entre 20 % et 100 % de la charge fiscale des entreprises serait ultimement cédée aux travailleurs par le biais de salaires plus faibles. 

L’enjeu du sous-investissement dans le secteur privé demeure important, selon le CPP : les entreprises n’ont rien fait pour se préparer en vue du choc démographique, car elles étaient habituées à disposer d’une main-d’œuvre abondante et peu coûteuse. 

Le stock net de machines, de matériel et de propriétés intellectuelles est désormais 8 % plus bas qu’il ne l’était en 1999. L’investissement privé non résidentiel par emploi était de 12 558 $ en 2019 au Québec, soit 3 200 $ de moins qu’au Royaume-Uni, qui est le pays en queue de peloton du groupe OCDE19.

Investissement privé non résidentiel par emploi en 2019

Abolir le FSS 

Le CPP propose une autre solution pour utiliser les ressources disponibles en marge du marché du travail. Le CPP suggère d’abolir la cotisation obligatoire au fonds des services de santé (FSS). Cette taxe est payée annuellement par les entreprises sur la base de leur masse salariale.

En 2019-2020, la cotisation au FSS rapportait 6,5 G$ à l’État, dont 60 % auraient été payés par les entreprises privées. Si d’autres provinces imposent une taxe sur la masse salariale semblable, le taux est environ deux fois plus élevé au Québec, souligne-t-on dans l’étude du CPP.

Le Québec libérerait ainsi les entreprises d’une charge fiscale d’environ 4 G$. Pour compenser une partie de la perte de revenus, le gouvernement devrait éliminer la large part des crédits fiscaux accordés aux entreprises sur la base des salaires. 

En entrevue avec le Portail de l’assurance, Robert Gagné confirme que ce n’est pas la première fois que le Centre suggère d’abolir cette taxe sur la masse salariale. Le professeur et économiste en a beaucoup à dire sur l’aide aux entreprises. Nous y reviendrons dans un prochain texte.