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Accompagner les entreprises pour réduire l’invalidité liée à la santé mentale

par Denis Méthot | 06 juin 2019 09h30

Karine Le Bire | Photo : Denis Méthot

La maladie mentale provoque de plus en plus de dommages dans les milieux de travail et entraine une hausse marquée de l’absentéisme. En 2016, près de 10 % des travailleurs québécois ont pris congé en raison d’un problème de santé mentale. Ils se sont absentés en moyenne 11,9 journées par année, comparativement à 9,5 jours ailleurs Canada. Elle représente maintenant l’une des principales sources d’invalidité de courte durée dans les entreprises.

L’absentéisme causé par la maladie mentale, notamment la dépression, est en augmentation depuis 16 ans. En l’an 2000, 6,3 % des employés s’absentaient pour ce motif. Ce pourcentage est passé à 9,7 % il y a trois ans, a indiqué Karine Le Bire, directrice principale de Biron Santé lors du congrès de formation organisé par Segic, à Québec.

Selon les chiffres qu’elle a fournis, les réclamations liées à la santé mentale représentent 30 % des réclamations en invalidité de courte durée, mais elles comptent entre 56 et 70 % des couts. Le cout total moyen par employé s’élève à 18 000 $. C’est une facture importante que les employeurs cherchent à réduire.

En 2012, la dépression aurait couté au Canada 51 milliards de dollars. Près de 42,5 millions de prescriptions d’antidépresseurs ont été émises au Canada en 2012, 9 % des Canadiens prendront un antidépresseur dans leur vie et 16 % des Québécois prennent des médicaments pour la santé mentale.

Causes multifactorielles

Les causes de l’augmentation des dépressions sont multifactorielles : l’individu lui-même, son milieu de travail (fusions, réorganisation interne, manque de reconnaissance de l’employeur, etc.), l’individualisation de la société, la nécessité de la performance et les effets de la mondialisation en font partie. Le système de santé qui manque de temps, de ressources, parfois de connaissances et une structure d’accompagnement et de soutien quasi inexistante pèsent aussi lourd dans la balance.

Une approche pour surmonter le problème est nécessaire, dit Karine Le Bire. Il faut accompagner les gens et les entreprises dans la diminution de l’invalidité pour cause de santé mentale.

Pas facile de diagnostiquer la dépression

Mais est-ce suffisant pour trouver facilement le remède approprié ? Diagnostiquer la dépression n’est pas une tâche facile. Il s’avère difficile d’avoir accès à des tests objectifs. Les médecins manquent de temps et souvent d’expertise. Le temps moyen d’une consultation médicale varie entre 12 et 18 minutes. Il faut souvent plusieurs consultations pour arriver au bon diagnostic et au bon plan de traitement.

Malgré tout, le taux de mauvais diagnostic est supérieur à 65 %, de 30 à 40 % des patients reçoivent des soins non conformes à leur condition et pis encore, de 20 à 25 % des soins prodigués ne sont pas requis ou pis encore, sont potentiellement nocifs. De leur côté, des patients font l’erreur d’attendre une solution miracle.

Les obstacles au plan de traitement

Les obstacles cliniques au plan de traitement en matière de santé mentale sont par ailleurs très nombreux : il est difficile d’obtenir le bon diagnostic et le bon traitement approprié à notre état, la non-observance au traitement varie de 40 % à 75 %, plusieurs l’interrompent par manque de formation ou des effets secondaires indésirables, 38 % des patients ne répondent pas bien aux antidépresseurs ISRS en raison de leur génétique et il est difficile d’obtenir le bon suivi. Une personne laissée à elle-même, surtout la première année, va souvent perdre du temps avant de réagir aux difficultés qu’elle vit. 

Or, les deux premiers mois sont cruciaux pour prévenir les risques de chronicité. Après six mois, le risque de chronicisation augmente dramatiquement. Plus le traitement optimal est atteint rapidement, meilleur est le pronostic. La stratégie, a dit la représentante de Biron-Santé lors de sa conférence, est de parvenir à éliminer les imprévus en outillant le médecin traitant, l’employé et le gestionnaire. 

L’objectif se résume dans quatre mots : le juste soin, juste à temps. Il est nécessaire de faire de la prévention, dépister des facteurs de risques, identifier la problématique, établir le bon diagnostic et le bon accompagnement, assurer le bon traitement, puis faire le bon suivi. La santé mentale des travailleurs, a souligné Karine Le Bire, est une responsabilité partagée entre chaque individu et son employeur. Face à la dépression d’un employé, un gestionnaire peut jouer un rôle déclencheur en l’incitant à consulter.

L’importance de l’accompagnement

Il importe, dit Karine Le Bire, de prendre le temps de faire une évaluation exhaustive de la situation au moyen de différents outils et de faire un diagnostic adapté tout en nécessitant un suivi en spécialité. Attention, 50 % des personnes qui souffrent d’apnée du sommeil présentent des symptômes dépressifs pouvant être interprétés comme une dépression alors que ce n’est pas le cas.

L’accompagnement de la personne dès le début de l’absence est extrêmement important. Au départ, le patient est démuni, il manque de ressources et d’énergie pour faire les bons choix. Il a obtenu peu d’informations du médecin traitant et a besoin de mieux comprendre sa maladie et le traitement prescrit. L’antidépresseur est là pour contrôler les symptômes. S’il ne les prend pas, on n’est pas capable de travailler sur la cause profonde. Tant que les symptômes sont là, on ne règlera pas le problème, insiste-t-elle.

Un meilleur encadrement permet d’optimiser l’adhérence et le maintien au traitement. Il faudra intervenir à toutes les étapes du plan de traitement. Le suivi téléphonique d’une infirmière intervenant aux trois semaines amène une plus grande amélioration des symptômes dépressifs chez les patients. Pour des patients présentant une dépression majeure nouvellement diagnostiquée pour lesquels on ajoute au traitement un suivi téléphonique infirmier mensuel, on observe plus de rémission après 24 mois, soit 74 % contre 41 %. Cette stratégie d’accompagnement est payante. Le retour au travail en santé entraine une diminution des rechutes.

« La façon dont on va interagir avec l’employé fait qu’on va créer un lien de confiance avec lui, résume Karine Le Bire. Ce lien fait toute la différence sur la satisfaction de cet employé dans le processus de sa maladie. Il sent que son employeur ne l’a pas oublié, qu’il l’a bien pris en charge et cela aura des retombées significatives dans le futur. »

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