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Assurance de dommages : l’actuariat à la croisée des chemins

par Mathieu Carbasse | 05 novembre 2015 07h00

Carl Lambert

Un temps distancée par d’autres secteurs, l’industrie de l’assurance semble avoir rattrapé son retard en matière d’analytique. De bon augure pour les années à venir, car, avec l’avènement de la télématique et des mégadonnées, le rôle des actuaires n’aura jamais été à ce point incontournable.

« Dans les années 2000, à cause des actuaires, l’assurance a perdu le titre d’industrie dominante en analytique ». Énoncée sur le ton de la plaisanterie et de la provocation, cette petite pique de Carl Lambert repose pourtant sur un constat bien réel : les assureurs étaient à la pointe de l’analytique dans les années 1990.

Ils se sont endormis en chemin, selon le vice-président, intelligence d’affaire, de Co-Operators. Il regrette que l’industrie ait été dépassée par de nombreuses compagnies qui se sont mises à l’analytique au tournant des années 1990, parmi lesquelles UPS, Cisco, ou encore General Electric.

L’exemple de la compagnie de messagerie UPS est le plus significatif. Dans les années 2000, elle a lancé un programme pour optimiser le cheminement de ses camions. Résultat, en 2011, ce sont 32 millions de litres de carburant et 85 millions de miles qui ont été économisés, représentant un gain colossal en temps et en dollars pour la compagnie.

Pendant ce temps-là, les assureurs, se considérant comme mieux lotis, se sont reposés sur leurs acquis. Et les nouveaux outils n’ont pas été exploités.

« Pourquoi les assureurs ne proposent-ils pas d’assurance contre les inondations, s’interroge notamment M. Lambert. Le Canada est le seul pays du G8 dans ce cas. Ce n’est pas normal. Pourquoi les assureurs sont-ils absents des débats sur les nouveaux régimes de retraite? »

Frédérick Guillot, préside l’Association des actuaires IARD du Québec (AAIARD), une association qui réunit 700 membres actifs en IARD et dont la principale mission est d’offrir de la formation continue aux actuaires de la province de Québec. Son discours rejoint celui de Carl Lambert.

« Dans l’industrie, on embauche le plus souvent des actuaires qui connaissent la dynamique de l’assurance. Or, un actuaire peut certaines fois se montrer assez conservateur dans ses choix. Si une méthode marche bien, il va l’entourer de ses bras. Et quand de nouveaux produits sortent, il ne va pas nécessairement les regarder. »

Preuve de ce manque d’ouverture, dans les années 2000, « on pensait innover alors que les techniques utilisées existaient déjà dans d’autres industries », indique encore M. Guillot.

Depuis une dizaine d’années toutefois, le ciel semble s’éclaircir et de nombreuses compagnies d’assurance ont créé des équipes de recherche, saisissant, un peu plus tard que les autres, cette nouvelle opportunité. De quoi présager un avenir plus radieux.

Le futur de l’assurance

« Grâce à la télématique, de plus en plus d’objets seront connectés. On aura de moins en moins de sinistres, mais ils seront plus graves. La fréquence des accidents va diminuer, mais leur gravité va augmenter. En effet, si un système de régulation de la circulation se fait pirater, ce sont des centaines d’automobiles qui seront impliquées », prophétise Frédérick Guillot.

« De plus, il y aura de plus en plus de catastrophes et les assureurs devront payer pour les tornades, les inondations, etc. Les actuaires devront ainsi mieux comprendre et mieux prévoir ce genre de phénomènes, en utilisant de plus en plus des modèles probabilistes. »

Conséquence de tout cela, l’actuaire devra se confronter un peu plus aux nouvelles technologies, notamment avec l’avènement de la télématique. Le big data sera aussi au cœur des préoccupations, avec la multiplication des objets connectés.

Enfin, pour les actuaires, M. Guillot s’attend à de nouvelles opportunités dans d’autres industries, comme notamment le commerce de détail sur Internet, afin de cibler les habitudes des consommateurs.

Pour Carl Lambert, 47 % des emplois que nous connaissons aujourd’hui vont disparaitre dans les 10 prochaines années. De plus, nous vivrons plus vieux, 30 % des bébés nés en 2012 vivront plus de 100 ans. Autant dire que l’importance des données ne va pas cesser de croitre.

« Il faut aller chercher des données à l’arrière des sites Internet. De nombreuses données sont présentes gratuitement sur les sites des municipalités, des gouvernements, de différents organismes, etc. Il y a tellement d’informations gratuites disponibles sur Internet, peu de gens réalisent le potentiel de ces données-là », explique encore Carl Lambert de Co-Operators.

Ainsi, sur le site du gouvernement du Canada, il existe plus de 200 000 bases de données permettant de tout savoir sur nos concitoyens. Sur le site de la Ville de Vancouver, on peut obtenir des données sur les canalisations de la ville (égouts, eau courante). Et donc savoir quand elles devront être remplacées.

Sur celui de la Ville de Montréal, on peut visualiser tous les accidents qui ont impliqué un vélo depuis plusieurs années. Sur le site du Centre d’expertise hydrique du Québec (CEHQ), on peut voir le débit des rivières depuis 1951… Autant de données qui peuvent s’avérer extrêmement précieuses pour un assureur, notamment au moment de calculer un risque.

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