L’Association canadienne des compagnies d’assurance de personnes (ACCAP), section Québec, et de grandes centrales syndicales font en quelque sorte front commun autour des honoraires élevés des pharmaciens québécois.
L’ACCAP réclame leur encadrement lors des consultations prébudgétaires 2026-2027 du ministre des Finances, Éric Girard, et les syndicats le font dans le cadre du projet de loi 15 sur la modernisation du système professionnel.
Les honoraires des pharmaciens sont règlementés pour le régime public, mais les tarifs pour les assurés du privé peuvent être fixés librement. L’ACCAP a analysé avec ses membres les écarts entre les deux régimes. Pour des médicaments et services identiques, l'association observe que :
- Les pharmaciens facturent des honoraires près de deux fois plus élevés aux Québécois assurés par un régime privé que ceux du public.
- Pour les médicaments innovateurs et biologiques, les régimes privés paient en moyenne 171% de plus que le régime public pour ces honoraires, soit près du triple du réseau public.
- Pour les biosimilaires, les régimes privés déboursent en moyenne 15 fois plus pour les honoraires des pharmaciens qu’au public.
Des coûts 12% plus élevés pour les Québécois
« Au Québec, les assureurs ne disposent d’aucun mécanisme règlementaire leur permettant de refuser des honoraires abusifs », affirme l’ACCAP dans son mémoire. Bien qu'il n’existe pas de mécanisme réglementaire formel dans les autres provinces, ajoute l’association, les assureurs peuvent néanmoins encadrer ces honoraires.
« Cette situation se traduit par des coûts environ 12% supérieurs pour les assurés québécois comparativement à ceux de l’Ontario, soit plus de 400 millions de dollars par année pour exactement les mêmes services et les mêmes médicaments. »
À moyen et long terme, cela pourrait inciter certains employeurs québécois à réduire ou abandonner leurs régimes collectifs, ce qui alourdirait la pression sur le régime public, croit l’ACCAP.
Les craintes des syndicats
C’est exactement ce que craignent des centrales syndicales.
Dans une lettre parue dans La Presse le 1er mars 2026 sous le titre Un encadrement des honoraires de pharmacie s’impose, la Fédération interprofessionnelle de la Santé du Québec (FIQ), la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) et plusieurs syndicats affiliés à la Confédération des syndicats nationaux (CSN) énoncent le déséquilibre important entre les régimes privés et publics.
Ces syndicats demandent au législateur d’accorder au gouvernement le pouvoir réglementaire d’encadrer les honoraires facturés aux assurés du privé afin de rétablir l’équité entre les deux régimes. C’est un facteur sur lequel le gouvernement peut agir, insistent les cosignataires de la lettre.
L’encadrement, une étape nécessaire et urgente
« Sans cet encadrement, les régimes collectifs risquent de se fragiliser, entraînant une hausse des coûts, une diminution des protections et, ultimement, un recul de l’accessibilité aux traitements », écrivent les syndicats.
Le projet de loi 15 doit garantir que les protections d’assurance demeurent abordables et adéquates, disent-ils
« Encadrer les honoraires de pharmacie dans les régimes privés est une étape logique, nécessaire et urgente », soutiennent les syndicats.
La réaction de l’ACCAP
Questionnée à ce sujet par le Portail de l’assurance, l’ACCAP-Québec affirme n’avoir jamais eu d’échanges formels avec les centrales syndicales sur la question des honoraires des pharmaciens. Elle rappelle d’ailleurs que des employeurs ont aussi soulevé cet enjeu dans l’espace public.
L’Association dit accueillir favorablement le fait que d’autres acteurs reconnaissent l’importance d’agir sur les facteurs qui contribuent à la hausse des coûts des médicaments, incluant les honoraires des pharmaciens.
« Le fait que cette préoccupation soit partagée par plusieurs intervenants pourrait certainement contribuer à nourrir la réflexion du gouvernement », croit l’ACCAP.
Un encadrement existe, disent les pharmaciens
Le Portail de l’assurance a tenté d’obtenir une entrevue avec le président de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP), Benoit Morin. Notre demande a été déclinée, mais ses commentaires nous ont été transmis par courriel :
« Contrairement à ce qui est allégué, les honoraires en pharmacie sont encadrés. Le Code de déontologie impose de réclamer un prix "juste et raisonnable", et un mécanisme disciplinaire existe à l’Ordre des pharmaciens du Québec en cas d’abus. Il y a donc un encadrement professionnel et des recours pour les patients, en plus des règles de concurrence applicables au marché. »
Faute de pouvoir recruter, plusieurs pharmacies québécoises se voient forcées de recourir à des pharmaciens de remplacement ou à des agences privées. Des pharmacies chercheraient-elles à compenser les coûts de ces services en facturant des honoraires élevés aux assureurs?
« Il est important de ne pas confondre les honoraires professionnels facturés aux assureurs avec la rémunération du pharmacien, répond l’AQPP. Ces honoraires ne varient pas non plus selon que le pharmacien est permanent ou remplaçant. »
Le coût des médicaments
Selon l’AQPP, le facteur le plus déterminant dans le coût des médicaments demeure leur prix, particulièrement ceux des médicaments de spécialité onéreux, et dont la croissance est très rapide.
Cette catégorie alourdit de plus en plus la facture globale, ce qui exerce une pression importante sur les primes, bien davantage que les honoraires liés aux ordonnances courantes, explique l’association de pharmaciens.
« De plus, pendant qu’on discute de plafonds pour les pharmaciens, on évite de parler des profits de l’industrie de l’assurance, ajoute-t-elle : si l’on impose des plafonds, les primes baisseront elles réellement pour les assurés? »
L’AQPP dit avoir récemment sollicité l’ACCAP à plusieurs reprises afin d’engager un dialogue constructif sur ce dossier, mais ces démarches seraient restées sans suite.