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Des psychologues accueillent froidement le programme public de psychothérapie

par Alain Thériault | 12 décembre 2017 13h30

Photo : Freepik

Après un accueil chaleureux d’une dizaine d’ordres professionnels du secteur, le programme public de psychothérapie du ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec, Gaétan Barrette, suscite maintenant des réserves. L’Association des psychologues du Québec (APQ) craint que les 35 M$ annuels récurrents promis par M. Barrette ne fassent que redonner ce dont il a privé le réseau public durant ce qu’elle qualifie de quatre dernières années d’austérité.

L’investissement promis par le gouvernement doit permettre d’établir des trajectoires de service et un cadre de référence, de former du personnel et d’inscrire des psychothérapeutes. Environ 3 % de la population pourra bénéficier du programme, soit l’équivalent de 600 000 rendez-vous par an, dont 260 000 de haute intensité pour des personnes plus atteintes. Le programme s’inspire d’une initiative britannique à l’œuvre depuis une dizaine d’années.

 « Nous saluons la venue d’une centaine de postes de psychologues au secteur jeunesse, bien qu’ils soient principalement restreints aux jeunes pris en charge par le Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) ou ayant des démêlés avec la justice. Mais qu’advient-il du secteur adulte, où une cruelle pénurie de psychologues se fait sentir depuis plusieurs années et les listes d’attente s’allongent de plus en plus », s’interroge l’AQP dans son communiqué.

Pas plus de deux rencontres et demie par an par patient

En entrevue avec le Journal de l’assurance, le président de l’APQ, Charles Roy, a dit avoir évalué que 35 M$ en un an pour 600 000 rendez-vous correspond environ à un plafond annuel de 145,83 $, « soit guère plus de deux rencontres et demie par an ».

« Nous craignons que le programme véhicule l’idée que le public accèdera à de la psychothérapie alors que la formule est réduite. Trois rencontres suffiront à certains alors que d’autres en auront besoin de dix. C’est un service minimal où il y aura beaucoup d’exclus », a ajouté M. Roy. Selon lui, plusieurs personnes ont besoin de s’exprimer, non de s’imbriquer dans un protocole.

L’association exige en outre que ses membres soient davantage consultés dans cette démarche. « Comme nous sommes les premiers concernés par l’implantation de ce programme public, nous exigeons d’être au cœur de cette initiative. Il s’agit là d’une condition essentielle au succès d’une telle entreprise », a insisté l’APQ.

Les limites du modèle britannique

L’APQ soulève aussi les risques de trop s’inspirer de la Grande-Bretagne, car elle considère que ce modèle comporte des lacunes importantes.

« Tout d’abord, il oblige la référence médicale pour l’accès à la psychothérapie : le modèle ne tient pas compte de la réalité québécoise alors que la Loi 21 a confirmé aux psychologues l’acte réserve de l’évaluation des troubles mentaux. Les psychologues sont nettement mieux formés que les médecins au chapitre de la psychothérapie : pourquoi devraient-ils faire le détour par le médecin pour pouvoir traiter les personnes ? C’est un inutile ajout de couts qui en plus, limite l’accès au programme, compte tenu de la grande difficulté de la population à avoir accès à un médecin », souligne l’APQ.

Chaine de montage

L’association se dit également préoccupée des protocoles formatés et abrégés de ce modèle, parce qu’ils « réduisent le travail des psychologues à celui de techniciens en santé mentale ». « Une telle approche conduit à la perversion des soins par le déni des réalités de la souffrance émotionnelle, de la dépendance et de la vulnérabilité des personnes, tout en tournant le dos à la complexité requise pour faire face aux personnes en détresse. »

L’APQ compare cette standardisation à la méthode Lean et aux chaines de montage, craignant la déshumanisation des services psychologiques. « Les personnes ne sont pas de petites machines dont on répare les rouages brisés en se limitant au traitement du symptôme. Mettre un diachylon sur le bobo n’est pas suffisant », s’insurge-t-elle. L’APQ rappelle que le réseau a affaire à une clientèle vulnérable qui n’est pas aussi facile à traiter « qu’un problème de chaine de montage ».

Accueil mitigé de syndicats

D’autres groupes ont réservé un accueil mitigé envers le programme public de psychothérapie, notamment, le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), qu’il qualifie de cadeau aux cliniques privées.

« D’une part, le SCFP salue l’idée elle-même, qui permettra à des personnes en détresse de recevoir des services de psychothérapie remboursés par la RAMQ. D’autre part, il déplore que le programme s’applique seulement aux cliniques privées et non aux CLSC, et qu’une référence d’un médecin soit nécessaire pour y accéder », a déclaré le SCFP.

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