Durant les années 80 et 90, nombre de motoneigistes au Québec s’inquiétaient pour l’avenir de leur activité : le vieillissement de la clientèle et des bénévoles qui entretiennent les sentiers balisés, la perte anticipée de droits de passages sur les terres privées et le coût croissant des véhicules ainsi de l’essence qui rendaient ce sport onéreux laissaient entrevoir des jours sombres pour la motoneige. Plusieurs anticipaient un déclin au cours des décennies qui allaient suivre.
Ces signes se sont révélés trompeurs. Non seulement la motoneige n’a pas connu de recul depuis les années 80, mais le nombre de véhicules immatriculés dans la province a connu une véritable explosion au cours des dernières décennies.
Des chiffres obtenus par le Journal de l’assurance auprès de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) révèlent qu’après un creux de 73 714 véhicules immatriculés en 1985, la motoneige a connu une croissance presqu’à chaque année et leur nombre a presque doublé en 30 ans.
En 1990, 113 758 motoneiges étaient en circulation dans la province, 149 000 en l’an 2000, 175 000 en 2010 et le plateau de 200 000 a été atteint et dépassé pour la première fois en 2018. L’hiver 2018-2019, qui avait commencé au début novembre et s’est prolongé jusqu’à la mi-avril dans plusieurs régions, a probablement permis de battre ce record.
L’industrie se montre optimiste pour le futur : si les chutes de neige demeurent suffisantes à chaque hiver, on s’attend à ce que les ventes de véhicules se maintiennent et même qu’elles continuent leur progression avec l’apparition de nouveaux modèles et des motoneiges électriques.
Des concessionnaires qui roulent à plein régime
Le leader mondial de la motoneige, le fabriquant québécois BRP, refuse de divulguer ses chiffres de ventes, mais sur le terrain, certains concessionnaires roulent à plein régime. A Québec, Robert Gingras, directeur des ventes terrestres d’Adrénaline Sports, un concessionnaire Ski-Doo, vit cet engouement à chaque hiver et observe une progression continue des ventes depuis près de dix ans.
Le directeur des ventes terrestres du concessionnaire Adrénaline Sport de Québec, Robert Gingras. Photo : Denis Méthot.
En 2012, le magasin de Québec et celui de Clermont vendaient au total 400 motoneiges par an; cette année, les ventes devraient dépasser les 700 exemplaires. Les promotions printanières de Ski-Doo qui se déroulent du 15 février au 15 avril sont particulièrement prisées des acheteurs : Adrénaline Sports a écoulé 200 motoneiges durant cette courte période en 2019.
Cette flambée des ventes s’est accompagnée d’une flambée… du coût des véhicules eux-mêmes. Robert Gingras, qui travaille dans cette industrie depuis près de 30 ans, se rappelle que dans les années 80, on pouvait se procurer une Formula MX neuve pour moins de 2 000 $ et qu’une motoneige de sentier bien équipée pouvait coûter entre 3 000 $ et 4 000 $.
Aujourd’hui, les modèles les moins chers démarrent à environ 9 000 $, mais le prix moyen d’une motoneige en 2020 s’établit entre 13 000 et 15 000 $. Le coût d’un modèle particulièrement équipé et raffiné au plan technologique frôle les 21 000 $. Ces prix n’arrêtent pas les mordus.
Comme on le voit dans le domaine de la moto où les femmes veulent de moins en moins être passagères et aspirent à conduire leur propre machine, des couples s’achètent deux motoneiges. « C’est une question de choix, mentionnent des experts; des gens préféreront faire de la motoneige au Québec en hiver plutôt que de faire des voyages dans le Sud ».
Facteurs de croissance
Qu’est-ce qui explique cette augmentation de la popularité de la motoneige ces deux dernières décennies ? Le Québec offre le plus vaste réseau de sentiers de motoneiges entretenus au monde. Cette énorme toile provinciale compte 33 000 km de sentiers balisés et entretenus par des bénévoles de 199 clubs, mais ce réseau est demeuré à peu près le même depuis 2010.
Durant la même décennie, le nombre de membres de la Fédération des clubs de motoneigistes du Québec (FCMQ) qui acquièrent des droits d’accès annuels (330 $ en prévente en 2019-2020, 410 $ par la suite) pour circuler dans les sentiers est passé de 76 000 à 98 000, une hausse de 22 000. C’est une augmentation importante, mais qui n’explique pas à elle seule la croissance des ventes dans l’industrie.
Selon les chiffres de la SAAQ, il y aurait 100 000 motoneiges supplémentaires immatriculées au Québec qui théoriquement, ne circulent pas dans les sentiers. Alors, d’où provient cet entichement accru pour la motoneige ?
Le président de Motoneige.ca, Denis Lavoie. Photo : Denis Méthot.
Au cours des 20 dernières années, beaucoup de choses ont changé, explique Denis Lavoie, président du site Motoneige.ca. Il cite en premier les changements survenus au plan technologique au niveau des moteurs. Au fil des années, les manufacturiers ont développé des moteurs 4 temps et même 2 temps plus propres et plus économiques, tout en étant très fiables.
Les châssis ont également évolué grandement. En 2013, Ski-Doo a révolutionné toute l’industrie en introduisant ses châssis REV qui ont fortement amélioré le confort de ses passagers. En peu de temps, tous les autres fabricants, Polaris, Artic Cat et Yamaha, ont imité Ski-Doo.
Les manufacturiers ont aussi élargi leur gamme de modèles pour les adapter à différentes clientèles et différents usages, utilitaires, sentiers, performance, hors-piste, montagne, enfants. Tous les intéressés, peu importe leur motif pour faire de la motoneige, y trouvent leur compte et même plus. Chez BRP, les acheteurs peuvent commander à l’avance leur motoneige personnalisée parmi 350 configurations différentes!
Par ailleurs, les suspensions ont été considérablement été améliorées sur un grand nombre de véhicules, ce qui a aussi contribué à augmenter l’agrément de conduite. Au niveau sonore également, il y a eu de grandes avancées. Finis les tam-tam qui faisaient un bruit infernal, dit Denis Lavoie. Les gouvernements ont resserré les lois afin d’interdire les échappements modifiés et les assureurs sont très chatouilleux sur les modifications mécaniques. On a même vu des technologies visant à réduire le bruit de la chenille.
Grâce à ces multiples améliorations combinées à d’efficaces campagnes de marketing dans les médias traditionnels et les réseaux sociaux, la motoneige a fortement élargi sa clientèle traditionnelle.
Motoneiges utilitaires et de montagnes
L’autre grand élan s’est produit avec l’avènement de lignées de motoneiges de montagnes qui ont rendu le sport plus attrayant pour les plus jeunes car ces engins à longues chenilles leur permettent désormais de partir à l’aventure hors des sentiers battus, explique Denis Lavoie.
Au Québec, la pratique de la motoneige hors-piste et en montagne est encadrée par des législations très sévères, notamment dans les parcs provinciaux où tout écart est fortement pénalisé, mais cela n’empêche pas des milléniaux d’en raffoler.
Les concessionnaires observent cet attrait pour la montagne et le hors-sentier depuis plusieurs années. Dans plusieurs régions qui se prêtent à ce genre d’aventures, les ventes de motoneige utilitaires et de montagne dépassent largement celles des motoneiges de sentiers (touring). Chez Adrénaline Sports, dit Robert Gingras, les Summit, Freeride, Expedition et Skandic représentent aujourd’hui 60 % de toutes ses ventes. Les « touring », que se procurent une clientèle généralement plus âgée, sont moins en demande auprès des acheteurs.
La FCMQ ne semble pas voir cette énorme popularité de la motoneige hors-sentier comme une menace à sa propre pérennité. « Nous croyons que la motoneige hors-piste attire la plus jeune clientèle qui, avec le temps, deviendra les adeptes des sentiers », dit Marilou Perrault, directrice des opérations à la Fédération.
Innovations et motoneige électrique
Soixante ans après le lancement du premier Ski-Doo fabriqué par Joseph-Armand Bombardier à Valcourt, la motoneige continue d’évoluer au plan technologique.
Le 13 janvier dernier, BRP a dévoilé son nouveau modèle Summit 850 E-TEC Turbo, qui possède le premier moteur à deux temps turbocompressé au monde. Cette nouvelle technologie lui assure une puissance optimale à des altitudes allant jusqu’à 2 400 mètres (8 000 pieds), ce qui n’a jamais été réalisé auparavant sur une motoneige deux-temps fabriquée en usine. Peu d’exemplaires étaient toutefois disponibles lors de son lancement et moins d’une quarantaine avaient été livrés à des concessionnaires québécois.
Avec de pareilles percées, quand les motoneiges électriques vont-elles apparaître et se répandre dans le paysage québécois ? « La question n’est pas « si » BRP se lancera dans les véhicules électriques. La question est « quand », a lancé son président José Boisjoli, lors de la présentation de son club BRP 2020 en septembre 2019. L’entreprise de Valcourt y a alors dévoilé six prototypes électrifiés, un scooter, trois véhicules à trois roues, une motomarine et un kart. Mais pas de motoneige.
Si le géant québécois semble avoir de la difficulté à mettre au point une motoneige électrique, un petit va peut-être en commercialiser une avant lui.
Trois jeunes ingénieurs diplômés de McGill qui participaient à un concours d’ingénierie il y a quelques années ont développé un modèle électrique, qu’ils commercialisent aujourd’hui sous le nom de Taiga TS2. Cette motoneige électrique, affirment ses concepteurs, serait capable de parcourir près de 140 km et la batterie peut être rechargée à 80 % en seulement 20 minutes. Elles seront vendues près de 20 000 $ canadiens. La livraison des modèles qui ont été commandés est prévue vers la fin de 2020.
La nouvelle génération de motoneiges est déjà en marche.