L’investissement durable dans des entreprises qui respectent les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) deviendra la norme en 2021. Parmi d’autres, Gestion de placements Manuvie dit anticiper une croissance des investissements durables, qui s’accompagnera d’une reprise économique au deuxième semestre de 2021.
« Nous nous attendons à une augmentation de la demande de solutions à l’égard des émissions de carbone de la part des investisseurs », a déclaré Paul Lorentz, président et chef de la direction de Gestion de placements Manuvie, dans son bulletin Connaissances mondiales du premier semestre de 2021.
Selon lui, de grands thèmes se profilent en 2021, dont l’analyse prospective du risque climatique à l’égard des investissements dans les secteurs de l’environnement, des services sociaux et de la gouvernance (souvent appelés principes, facteurs ou critères ESG).
Cette tendance s’était amplifiée dans plusieurs secteurs des fonds de placement dès 2020. Des analystes l’ont observé dans les ventes nettes des fonds négociés en bourse (FNB). Directeur, négociation des FNB de CIBC Marchés des capitaux, Elmer Atagu a dit avoir vu une différence considérable entre les ventes des fonds ESG et celles des fonds non-ESG en 2020. Il a partagé ses observations lors d’une table ronde sur les fonds à revenu fixe du Virtual ETF Economic Forum, présenté par BMO le 3 février 2021.
« Les fonds ESG ont généré des ventes nettes pendant que les fonds non-ESG ont subi des sorties de fonds. Nous avons aussi vu les investissements liés à l’ESG croitre significativement en 2020 », révèle M. Atagu. Selon ses données, cette tendance a culminé au troisième trimestre de 2020. « Nous pensons que de l’argent frais alimentera cette performance », dit-il. Une bonne part de ces sommes viendront selon lui des ménages qui ont amélioré leur situation financière depuis le début de la COVID-19.
Obligations vertes et accord de Paris
Elmer Atagu mentionne également les facteurs politiques de nature à soutenir la tendance. « Le nouveau président des États-Unis est très motivé à lutter contre les changements climatiques, et le gouvernement canadien s’apprête à lancer ses premières obligations vertes, qui serviront à financer des infrastructures vertes. Le thème ESG est définitivement là pour rester », lance M. Atagu.
Pour sa part, Gestion de placements Manuvie exhorte les investisseurs à choisir leurs placements selon les critères de l’accord sur les changements climatiques conclu en 2015 à Paris, qui contient d’excellentes balises d’investissement à long terme. Parmi ces balises : réduire rapidement les émissions de carbone.
Les pays qui adhèrent à l’accord de Paris s’engagent en effet à parvenir à un monde « climatiquement neutre » d’ici le milieu du siècle. Ils se donnent l’objectif de limiter le réchauffement climatique à moins de 2 °C, si possible à 1,5 °C, par rapport au niveau préindustriel. Donald Trump avait annoncé le retrait des États-Unis le 1er juin 2017. Dès son investiture, le 20 janvier 2021, le nouveau président Joe Biden a signé un décret annonçant le retour de la première puissance mondiale dans l’accord.
Les auteurs de la section sur le climat du bulletin de Gestion de placements Manuvie croient que les investisseurs gagneront à adopter une telle philosophie. Il s’agit de Margaret Childe, chef, recherche et intégration des critères ESG, Canada, et de Patrick Blais, gestionnaire de portefeuille principal, actions fondamentales canadiennes.
« Dans un contexte où les gouvernements prennent de plus en plus de mesures règlementaires pour contrer les changements climatiques, nous croyons que les sociétés qui ont un plan efficace pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre seront les mieux placées pour dégager un rendement supérieur à celui du marché », pensent-ils.
Ces sociétés génèreront des flux de trésorerie disponibles durables plus élevés et un meilleur rendement en trésorerie du capital investi, croit Gestion de placement Manuvie. « De plus, ces sociétés sont susceptibles de mettre davantage l’accent sur l’innovation tout en renforçant leur crédibilité auprès des investisseurs, des clients et des employés, et en bénéficiant d’une meilleure gestion de la marque », indique le bulletin.
De la mode à la norme
Les titres de sociétés à moyenne capitalisation et de sociétés qui respectent les critères ESG sont prometteurs, a dit François Rancourt, vice-président de district à Placements Mackenzie, lors d’un webinaire organisé à la fin de 2020 par le cabinet Expertiz Gestion de patrimoine.
Dans l’ensemble, il croit que plusieurs entreprises de petite et de moyenne taille qui ont souffert du confinement en 2020 reviendront de l’avant en 2021. Depuis 1981, les cycles de surperformance alternent entre grande et moyenne capitalisation, révèle un comparatif entre l’indice Russell des moyennes capitalisations et l’indice S&P 500 (500 plus grandes capitalisations). « Malmenées en récession, les petites et moyennes capitalisations jouent défensif. En sortant de la récession, ce sont souvent les compagnies les plus malmenées qui rebondissent le plus », observe M. Rancourt.
Selon cette comparaison, le cycle de surperformance des grandes capitalisations s’étirait depuis 51 mois à la fin de 2019. Cette tendance se poursuit à ce jour, mais M. Rancourt croit que l’heure des moyennes capitalisations pourrait être venue.
En ce qui concerne les placements axés sur les critères ESG, la tendance qui s’est intensifiée en 2020 elle là pour rester. « Au début, c’était une mode, un beau discours. Maintenant, on commence à voir apparaitre une structure de grands gestionnaires d’actifs dans le monde. Les facteurs ESG deviennent une norme qui s’impose de plus en plus. »
En 2019, 60 % des actifs gérés par les grandes caisses de retraite étaient soumis à un filtre ESG, a observé François Rancourt. Il s’agit d’un filtre qui guide les décisions de placement des gestionnaires de la caisse : il exclut par exemple les titres d’entreprises polluantes ou socialement controversées.
Pour sa part, le fonds d’actions mondiales de l’environnement Mackenzie est axé sur le thème de l’environnement depuis 2007. Il couvre des secteurs tels que l’énergie et les technologies propres, l’agriculture durable, l’eau et les transports électrifiés.
Lors de sa présentation, M. Rancourt a rapporté que ce fonds est composé d’un univers de 700 sociétés représentant 7 billions de dollars (1 billion équivaut à 1 000 milliards). Selon lui, les stratégies ayant pour thème l’environnement offrent une exposition au virage énergétique supérieure à la plupart des autres stratégies ESG. « En 2018, l’actif en placements qui intègrent des critères ESG dans le portefeuille comptait pour 17,6 billions de dollars dans le monde », a-t-il ajouté en citant les données de Global Sustainable Investment Alliance Review.
Les titres énergétiques traditionnels comme ceux du secteur pétrolier produisent des rendements inférieurs par rapport aux titres liés aux secteurs de l’énergie propre, dont l’énergie solaire et éolienne, et de l’efficacité énergétique, observe François Rancourt. « Une ampoule au DEL peut durer de 10 000 à 50 000 heures, alors qu’une ampoule à incandescence dure beaucoup moins longtemps. L’ampoule au DEL pollue parce qu’elle utilise du plastique, mais polluera 10 fois moins qu’une autre parce qu’on doit la changer 10 fois moins souvent. »
En général, l’intégration de critères ESG porte davantage sur le comportement des sociétés, alors que les placements dans le secteur de l’environnement se concentrent sur ce que les sociétés produisent et vendent, indique Global Sustainable Investment Alliance Review.
Exclure ou ne pas exclure
PDG de la société torontoise ESG Global Advisors, Judy Cotte veut réduire l’écart entre les connaissances des entreprises et les attentes des actionnaires en matière de critères ESG, comme l’indique son site Web. Lors d’une table ronde d’Inside ETFs Canada présentée à la fin de 2020, Mme Cotte a expliqué que l’investissement responsable peut être abordé sous différents angles.
Par exemple, certains gestionnaires utilisent les critères ESG pour évaluer le risque d’un placement. D’autres les utilisent pour exclure des titres qui ne correspondent pas aux critères ESG. La PDG distingue en outre trois approches : l’intégration des critères ESG dans les stratégies de placement; l’investissement socialement responsable (ISR); et l’investissement thématique.
« L’intégration des facteurs ESG est l’approche la plus commune. Vous pouvez détenir le titre de tout genre de compagnie, pourvu que vous compreniez à quels facteurs ESG elle est confrontée, et que vous les preniez en compte dans sa valorisation », a expliqué Mme Cotte.
Selon cette approche, aucune société n’est exclue. Cette approche cherche principalement à obtenir un meilleur rendement. Elle ne se concentre pas sur les valeurs.
En revanche, l’ISR applique des filtres. « L’investissement socialement responsable exclut les secteurs controversés comme l’alcool, le tabac, les armes, les combustibles fossiles », énumère la PDG d’ESG Global Advisors.
Aussi appelé « investissement d’impact », l’investissement thématique veille quant à lui à construire un portefeuille d’entreprises dont les produits ou services tentent de résoudre des problèmes sociaux ou environnementaux. Il s’agit de dégager une valeur d’investissement, mais aussi un effet positif mesurable, souligne Mme Cotte.
Selon elle, un fonds peut être étiqueté « durable » ou « responsable », mais il importe de comprendre son approche. « S’il s’agit d’un fonds négocié en bourse qui intègre les facteurs ESG, vous devez vous demander s’il ne fait que sous-pondérer les entreprises qui performent mal ou s’il surpondère aussi celles qui font bien », dit Judy Cotte.
Corrélation avec la qualité
Autre conférencier à ETF Inside Canada, Guillermo Cano a observé que le spectre des entreprises qui appliquent les critères ESG est large. Directeur administratif, solutions d’actions de MSCI Research, M. Cano dit que les sociétés qui publient de l’information à ce sujet ne sont pas que de grandes entreprises.
« Nous avons remarqué que les entreprises qui publient des données ESG sont de toutes tailles, de toutes formes et de tous secteurs d’activité. Les entreprises de qualité avec une faible volatilité des bénéfices et peu d’endettement sont habituellement celles qui publient des données ESG. Il y a une corrélation entre ESG et qualité », a noté M. Cano.
Les sociétés qui appliquent des critères ESG sont-elles toutes par définition des sociétés qui présentent une moins grande volatilité? Pas nécessairement, a répondu M. Cano. « Vous devez regarder sous le capot pour voir comment les principes ESG sont utilisés », ajoute-t-il.
Une agence évalue le risque d’inflation sociale
Pour sa part, AM Best semble résolue à regarder sous le capot des compagnies d’assurance. L’agence de notation de crédit et de solidité financière a récemment annoncé qu’elle divulguerait les risques ESG qui ont joué un rôle clé dans l’attribution d’une note.
AM Best prendra en compte la manière dont l’assureur intègre les critères ESG dans sa souscription et sa gestion du risque de catastrophe, sa politique d’investissement, ses produits et ses scénarios de simulation de crise.
L’agence tiendra aussi compte du potentiel de litige lié aux critères ESG et de l’incidence de « l’inflation sociale » sur les résultats financiers de l’assureur. La gouvernance et la culture du risque sont aussi des éléments déterminants.
Les assureurs ont encore du chemin à faire pour intégrer les critères ESG, selon un récent sondage d’AM Best. « Bien que la plupart des répondants reconnaissent qu’une bonne compréhension et une bonne intégration des critères ESG sont de plus en plus essentielles à la viabilité à long terme de leurs activités, il reste un décalage marqué entre reconnaitre l’importance de ces risques et agir pour les atténuer », révèle le sondage.
« Les consommateurs exigent que les entreprises prennent position sur les enjeux de société; ils sont plus disposés à s’engager envers celles qui partagent leurs valeurs », dit Stefan Holzberger, directeur de la notation d’AM Best. D’après M. Holzberger, ne pas agir en fonction des critères ESG pourrait entrainer un problème de réputation pour les organisations et l’industrie de l’assurance en général. Il ajoute que les organismes de règlementation obligent les assureurs et les réassureurs à divulguer la façon dont ils tiennent compte des critères ESG dans leurs activités, surtout en Europe.