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L’augmentation imprévisible de la longévité oblige les régimes de retraite à repenser la gestion du risque

par Alain Thériault | 11 octobre 2017 07h00

Photo : Freepik

Selon l’Institut canadien des actuaires, un homme de 65 ans a maintenant une espérance de vie de 87 ans. Cette hausse et l’incertitude quant aux futures améliorations forcent les actuaires à revoir leur gestion du risque de longévité.

Le rapport de l’Institut sur les nouvelles hypothèses d’amélioration de la mortalité a été soumis à une consultation qui s’est terminée le 30 juin 2017. La nouvelle table présume d’une espérance de vie d’environ 1 % à 1,5 % plus élevée que celle réalisée en 2014, tant pour les hommes que pour les femmes, selon un bulletin de Morneau Shepell, récemment publié à ce sujet, et dont le Journal de l’assurance a obtenu copie. La firme-conseil indique que l’incidence sur la valeur d’une rente serait d’environ 0,5 %.

Morneau Shepell souligne qu’il s’agit de la première table de mortalité à reposer à la fois sur les travaux de spécialistes en assurance vie et en régimes de retraite. Selon son bulletin, la nouvelle table de mortalité innove parce que le taux d’amélioration de la mortalité à long terme s’est inspiré des taux utilisés pour les projections des régimes publics au Canada, aux États-Unis et en Angleterre. La mesure précédente s’inspirait uniquement des projections du Régime de pension du Canada.

Un risque exacerbé

Membre de la commission des rapports financiers des régimes de retraite de l’Institut canadien des actuaires, Thierry Chamberland est aussi actuaire-conseil, associé chez Aon Hewitt. Il a accordé une entrevue au Journal de l’assurance au nom de l’Institut.

Dans une présentation sur le risque de longévité, lors de l’Annual Employee Benefits Conference de 2017, il a rappelé que les tendances démographiques exacerbent ce risque. Selon l’indice GAP 2013 de Center for Strategic and International Studies qu’il cite, les régimes publics payables à la population de 60 ans et plus atteignaient 9,3 % du PIB canadien en 2010. Ils en atteindront 11,8 % en 2020, 14,2 % en 2030, et 15,8 % en 2040.

Mercer Canada vient pour sa part de publier un rapport sur les changements rapides qui bouleversent l’industrie. Selon le rapport publié en 2017 sous le titre Brace for (or Embrace) The Change in The Canadian Retirement Landscape, 5 000 personnes arrivent à la retraite chaque semaine au Canada. Le rythme devrait passer à 8 000 par semaine, dès 2020.

Appelés à jongler avec ce risque accru, les actuaires de retraite des régimes à prestations déterminées saluent ces nouvelles tables. Mathieu Tessier, directeur des relations clients, solutions de prestation déterminée, de Financière Sun Life, signale que les tables finales s’appliqueront à toutes les compagnies d’assurance, pour tous les produits viagers, dont les rentes. « L’Institut souhaite éventuellement prescrire les nouvelles tables pour les régimes de retraite », a ajouté l’actuaire.

M. Tessier rappelle que l’arrimage entre assurance vie et retraite se faisait déjà depuis plusieurs années au Royaume-Uni, entre autres. « Il vient nous donner un grand coup de main pour aider les promoteurs de régime qui désirent se départir de leur risque de longévité. Elles sont une première étape cruciale qui signe le début d’un travail en continu qui facilitera les mises à jour régulières. Cet aspect est important, car la recherche médicale bouge extrêmement vite », dit-il.

Responsable du domaine avoirs au Québec chez Mercer Canada, Michel Fortin rappelle qu’il est plus facile de gérer des taux de mortalité déterminés dans une table uniforme à travers le Canada que de prédire le futur. « La mortalité est une hypothèse de base, environ 87 ans pour les hommes de 65 ans et plus dans ce cas-ci. La longévité est quant à elle l’amélioration future de l’espérance de vie. C’est la plus grande inconnue », lance-t-il.

L’Institut reconnait les limites de ses travaux en regard de la longévité. « Il est plus difficile de regarder devant nous. Il y a très peu de données disponibles pour étudier l’amélioration de la mortalité à un niveau plus fin que la population générale et pour déterminer si l’hypothèse de meilleure estimation pour la population générale pourrait ou devrait être modifiée pour différents segments de la population », peut-on lire dans son document de consultation.

Les auteurs signalent que très peu de données existent pour permettre de segmenter des populations à partir d’indicateurs tels le niveau socioéconomique, le sexe ou les habitudes de vie des participants de régime. Or, le document rappelle que des variables comme les futures avancées technologiques et médicales pourraient avoir un impact important sur la longévité des citoyens canadiens. « L’incertitude est encore plus prononcée pour les âges les plus avancés (90 ans et plus), âges auxquels très peu de données sont disponibles », indique Morneau Shepell.

Des partenariats se créent

Pour mieux cerner le risque de longévité, Mercer s’est associé à la firme internationale spécialisée dans la modélisation du risque Risk Management Solutions (RMS), a révélé Michel Fortin. « L’espérance de vie s’est améliorée de façon accélérée. Est-ce que cela va continuer, s’interroge-t-il ? Avec RMS, nous développons un outil qui nous permettra d’établir plus précisément les pronostics de longévité d’un individu, pour mieux assurer la pérennité des régimes collectifs. »

L’évolution des habitudes de vie, de la technologie, de la médecine, les initiatives de santé publique, l’environnement, la génétique peuvent en effet changer la donne. RMS inclura ces vecteurs dans le développement de son modèle.

« Avant, l’industrie se limitait à une distinction homme-femme. Nous irons plus loin : l’individu amorce-t-il sa retraite en mode normal ou en invalidité ? Quel est son code postal ? Et le montant de sa rente ? Il est reconnu que les retraités qui touchent un revenu plus élevé ont une meilleure espérance de vie. Et qu’en est-il du taux de morbidité chez les jeunes ? L’obésité est un bon exemple d’inconnu. Il s’agit présentement de la plus grande tendance en santé », explique Michel Fortin.

Mercer lancera son modèle de la mortalité au Canada au tournant de 2017-2018, a-t-il révélé. « Plutôt que de n’avoir qu’une table de mortalité générale, nous aurons un raffinement des hypothèses de longévité. » Sun Life a aussi mis une équipe de longévité sur pied. Elle s’abreuve aux données fournies par RMS.

« Nous voulons modéliser le risque à partir d’informations sur la recherche à l’échelle mondiale. Il ne s’agit pas seulement de segmenter la population, mais aussi de comprendre les causes de décès. Nous voulons comprendre comment elles pourraient s’améliorer dans le futur, comme cela a été le cas dans les dernières décennies avec les maladies cardiovasculaires », dit Mathieu Tessier.

Il ajoute que le risque de longévité s’exprime à très long terme. Il peut ainsi causer des surprises.

« Des améliorations de la mortalité imprévues, survenues lors des quatre dernières décennies, ont entrainé des augmentations du passif des régimes de retraite de 20 % à 25 %. Personne ne sait si nous avons la bonne réponse aujourd’hui. Les grandes causes d’amélioration pourraient être des avancées médicales comme la médecine de précision et l’immunothérapie, l’encadrement autour de la vieillesse, qui pourrait maintenant être traité comme une maladie… Ou alors au contraire, une force externe pourrait décimer des populations, tels de nouveaux maux inconnus et difficiles à traiter. »

Augmentation des passifs des régimes à prévoir

Mathieu Tessier estime que le passage à la nouvelle table de mortalité devrait entrainer en moyenne une augmentation des passifs des régimes de retraite de 0,5 %. Elle pourra varier selon l’âge et le sexe des participants, entre autres. Un an d’amélioration non prévue de la longévité peut augmenter le passif d’environ 3 % à 4 %.

On retrouve ainsi de plus en plus de modèles fondés sur les facteurs socioéconomiques, afin de mesurer la longévité attendue, souligne Thierry Chamberland. Le Royaume-Uni fait figure de précurseurs en ce domaine. « Cette approche n’existait pas ici, il y a cinq ans. L’environnement dans lequel nous vivons influencera beaucoup notre espérance de vie. Nous répartirons par exemple la population d’un régime selon les codes postaux, pour avoir une table de base plus personnalisée », dit Thierry Chamberland. Lors de sa présentation, il a expliqué que l’utilisation des codes postaux est une caractéristique fortement corrélée aux facteurs socioéconomiques et géographiques qui peuvent influencer l’expérience de mortalité : richesse relative; région urbaine ou rurale; proximité des hôpitaux et d’autres services communautaires; géographie; origines culturelles; zone industrielle ou non.  

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