Certains facteurs comme l’incertitude économique, la faiblesse persistante des taux d’intérêt, les exigences accrues en matière de capitalisation et l’avènement de nouvelles normes comptables créent d’immenses casse-têtes aux assureurs. Ils remettent aussi en question l’avenir des produits qui comportent une garantie à long terme.

C’est ce qu’on affirmé des experts réunis en table ronde lors du Congrès de l’assurance et de l’investissement 2010, tenu l’automne dernier, au Palais des congrès de Montréal. L’un des experts invités, le PDG de RBC Assurances Neil Skelding, a expliqué que de telles pressions allaient avoir un effet sur la nature des produits désormais proposés.

« Compte tenu de ce qui se passe actuellement du côté des taux d’intérêt, des exigences en matière de capitalisation qui ont été accrues et de la crise financière, l’environnement dans lequel on travaille a beaucoup changé. En 22 ans dans cette industrie, je ne me souviens pas d’avoir vécu une période aussi difficile, sur le plan économique, comme dirigeant d’une compagnie d’assurance vie », dit-il.

Parmi les changements que les assureurs doivent préparer, mentionnons l’instauration des Normes internationales d'information financière (IFRS), dont la première étape s’amorcera en 2010. Philippe Thieren, associé de PricewaterhouseCoopers, estime quant à lui que les produits ne changeront pas à cause des nouvelles normes. À son avis, ce sont d’autres forces du marché, notamment la faiblesse des taux d’intérêt, qui le font.

Le grand enjeu auquel fait face l’industrie canadienne, c’est que « certains de ses produits d’assurance vie sont à très long terme, à plus long terme que tout ce qu’on trouve dans le monde », dit M. Thieren. Il ne croit pas que les nouvelles normes comptables seront à la source du changement, mais il pense qu’elles pourraient précipiter le processus.

En particulier, des produits comme ceux qui sont assortis d’une garantie de 100 ans et certains types de rentes peuvent être en danger de disparaitre. « Ce sont des produits qui subissent aujourd’hui des pressions et qui perdent de leur attrait, à cause de leur tarification », précise M. Thieren.

Une question de viabilité

M. Skelding signale que les concepteurs de produits doivent surtout miser sur la viabilité de ceux-ci. « Les régulateurs nous mettent vraiment beaucoup de pression pour que nous proposions des produits dont on pourra modifier le prix au cours de leur période de validité. Cette tendance se voit partout dans le monde. On peut donc dire adieu, ou presque, à des concepts comme le nivellement des primes d’assurance, quand on consent une garantie de 30 ou de 50 ans dans un contexte comme ce que l’on connait aujourd’hui », dit-il.

Il explique que le régulateur souhaite avant tout s’assurer que, si les choses changent dans dix ans, on pourra modifier la tarification du produit. « Ce n’est pas le genre de proposition qui va essentiellement dans l’intérêt du consommateur. Toutefois, pour la viabilité de l’industrie, il faut l’envisager. De fait, je ne saurais insister assez pour vous faire comprendre que, en tant que concepteurs de produits, nous avons subi de très fortes pressions afin de proposer des produits qui pourront passer au travers une situation comme celle que nous venons de vivre », dit-il.

Il compare cette crise à « un test de solvabilité en direct ». Chez la plupart des assureurs, les modèles ne comportaient pas de scénario comprenant une dégringolade aussi fulgurante du marché des capitaux, fait-il remarquer. La faiblesse actuelle des taux d’intérêt et de l’inflation sur une longue période constitue elle aussi des tests de solvabilité en direct, ajoute-t-il.

« La plupart des produits que nous offrons sur le marché, qui que nous soyons, ont été conçus à une époque où les taux d’intérêt se situaient entre 6 % et 7 %. Si nous ne retournons pas à ces chiffres – ou si nous n’y retournons pas assez rapidement – ces produits ne seront pas viables », dit-il.

M. Skelding presse les conseillers de chercher à comprendre la réalité actuelle des assureurs, « car les gammes de produits sont appelées à changer radicalement. Les assureurs ne peuvent pas offrir de ces ‘garanties incroyables’ qui protègent l’investisseur de tout risque une fois à la retraite », affirme-t-il. Toutes ces pressions auxquelles les assureurs font face « ont comme conséquence que l’on transpose de plus en plus le risque du côté de l’investisseur, ce qui l’éloigne de plus en plus de la compagnie », précise-t-il.

Dans ce marché en mutation, que doit faire le conseiller désireux de bien préparer son client? « Il est important que le conseiller aide l’investisseur à cibler le niveau de risque auquel il accepte d’exposer son épargne-retraite et qu’il élabore un plan qui reflète le revenu attendu si ledit risque se concrétise », signale M. Skelding.

Goshka Folda, directrice générale principale d’Investor Economics, a fait remarquer que la crise boursière a durement frappé les ménages de babyboumeurs. Cette génération avait auparavant profité du plus long marché haussier de tous les temps, ce qui l’a amenée à croire que son bas de laine était en sécurité, a-t-elle rappelé. À cause de la crise boursière, cette génération est maintenant beaucoup plus soucieuse de mettre ses placements à l’abri du risque, ce qui ne pourra que faire plaisir aux conseillers financiers », dit-elle.

Parallèlement, elle estime que la clientèle a vraiment besoin de se faire expliquer les tenants et les aboutissants du risque. « À mon avis, l’importance croissante que l’on accorde à la gestion du risque devra nous inciter tous ‑ y compris les conseillers ‑ à faire davantage d’efforts pour sensibiliser les clients à la véritable nature du risque; il faut se demander quel risque on est prêt à prendre en tant que client et dans quelle mesure on veut se protéger du risque et des coûts qui y sont reliés », dit Mme Folda.

De plus, elle affirme que l’on devrait évaluer de façon beaucoup plus disciplinée et organisée le risque que chacun se dit prêt à prendre. Elle estime d’ailleurs que l’on devrait mettre en place des stratégies de répartition des produits en vertu desquelles on divise le portefeuille des clients parmi un assortiment de produits, ce qui permet de diversifier les risques qui y sont liés.

Mme Folda ajoute que, même si les concepteurs et leurs produits traversent une période difficile, le secteur procure des possibilités remarquables compte tenu de l’envergure et de l’aisance de la génération des babyboumeurs. « Pensons seulement à la quantité d’argent dont cette cohorte dispose. D’ici dix ans, un ménage sur trois sera composé de personnes de 65 ans ou plus. Or, ces personnes détiendront près de 4,50 $ par tranche de 10 $ investis. »