Cet été, Michel St-Germain a pris sa retraite de Mercer Canada, mais pas de l’industrie.
Maintenant président de l’Institut canadien des actuaires (ICA), il continuera de plaider pour le développement de solutions qui assurent une retraite financièrement viable aux travailleurs, a-t-il confié en entrevue au Portail de l’assurance.
Préoccupé par la longévité croissante des Canadiens, M. St-Germain insiste depuis longtemps sur la nécessité de bien apparier l’actif et le passif des régimes de retraite à prestations déterminées pour maintenir leur viabilité. Ces régimes permettent à leurs participants de toucher une rente de retraite garantie à vie, établie selon le nombre d’années de service.
Lors de l’entrevue, M. St-Germain a rappelé l’importance des régimes de retraite et des rentes garanties à vie pour atteindre cette fin. Il a aussi expliqué comment la COVID-19 vient compliquer les choses, tant au niveau des régimes que de l’assurance de personnes. Avec des taux d’intérêt au plancher, les retraités devront prendre plus de risques de placements pour atteindre leurs objectifs financiers.
Des retraités audacieux
Dans les pages du Journal de l’assurance de janvier-février 2019, publication sœur du Portail de l’assurance, l’actuaire avait souligné que la prochaine génération de retraités devrait compter davantage sur son épargne personnelle que les babyboumeurs. M. St-Germain avait alors remis en cause le stéréotype selon lequel les retraités craignent le risque d’investissement.
La pandémie a pulvérisé ce qui restait de ce mythe. « La pandémie produit deux effets. Les gens peuvent repousser leur date de retraite, car ils peuvent facilement travailler de la maison et de façon beaucoup plus flexible. Ensuite, les gens devront s’ajuster à des taux d’intérêt inférieurs aux taux d’inflation qu’ont annoncés les gouvernements », dit Michel St-Germain.
Les taux d’intérêt produisent un effet direct sur les régimes de retraite, rappelle l’actuaire. Les retraités ou ceux qui reportent sa date prévue prendront plus de risques pour compenser la baisse des taux d’intérêt et dépasser l’inflation, dit-il. Ils iront vers les actions et aussi les actifs alternatifs et les obligations corporatives, avec un risque de défaut plus élevé, mais aussi un rendement plus élevé, ajoute le président de l’ICA.
« Les gestionnaires de portefeuille devront trouver des opportunités de rendement supérieur en investissant dans une plus grande diversité de placements, pour offrir le meilleur équilibre entre risque et rendement », ajoute M. St-Germain. Il souligne aussi le vent favorable qui transporte les fonds à facteur ESG (facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance), rappelant que les huit plus grandes caisses de retraite canadiennes souscrivent à ces principes dans leurs politiques d’investissement.
Entre autres, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) énonce dans sa politique d’investissement responsable vouloir « apporter une contribution crédible et efficace à l’amélioration du bilan social des sociétés tout en tenant compte du rendement du capital des déposants et en respectant leurs droits et leurs attentes ».
Érosion des régimes garantis
La rente garantie doit se trouver au centre d’une stratégie d’assurance longévité, plaide depuis longtemps Michel St-Germain. Or, il rappelle que l’industrie assiste de plus en plus à l’érosion des régimes à prestations déterminées dans le secteur privé. Avec la longévité qui s’accroit et les taux d’intérêt qui demeurent bas depuis des lustres, la solvabilité de ces régimes devient de plus en plus difficile à maintenir. Les entreprises privées cherchent à libérer leur bilan de ce risque, explique-t-il. Quant aux régimes de retraite à cotisations déterminées, ils transfèrent entièrement le risque de placement sur les épaules des participants.
M. St-Germain salue le fait qu’une situation mitoyenne s’impose de plus en plus. « Les régimes à prestations déterminées resteront en place dans secteur public et pour certaines entreprises privées, principalement dans les milieux syndiqués. » D’autres qui veulent s’en départir migreront tranquillement vers une formule en partage de risques entre les participants et l’employeur, dit-il.
Des régimes imparfaits
Le président de l’ICA salue le dépôt imminent par le gouvernement québécois de son Projet de loi 68 sur les régimes de retraite à prestations cibles. « Ce sera une meilleure solution que d’aller vers un régime à cotisations déterminées », dit l’actuaire.
Selon lui, ces régimes n’ont pas su aider le participant qui doit gérer tout à coup à la retraite une somme considérable accumulée dans son régime, souvent gonflée par un héritage. « Les experts reconnaissent que les régimes à cotisations déterminées ont cette faiblesse. Les planificateurs financiers ont un excellent avenir », ajoute M. St-Germain.
La COVID-19 complique la vie des assureurs
C’est sous la présidence de Michel St-Germain que l’Institut canadien des actuaires a récemment demandé aux gouvernements et aux organismes publics d’accroitre la qualité et la précision des données recueillies sur la COVID-19. Les actuaires soulignaient alors la nécessité d’obtenir des données plus robustes concernant les gens atteints de ce coronavirus. M. St-Germain avait signalé que des données de qualité plus précises permettraient aux actuaires de mieux établir l’impact de la crise sur leurs hypothèses, et à d’autres chercheurs de mieux analyser les scénarios de déconfinement.
Il dit maintenant constater une amélioration. « Les données partagées au Canada, dont au Québec en Ontario et en Colombie-Britannique, sont beaucoup plus cohérentes et constantes. On voit beaucoup moins de correction après-coup des données sur le nombre de décès, d’hospitalisations et de patients en soins intensifs », observe Michel St-Germain.
On ne voit pas le bout de la COVID-19
Ce qui lui apparait plus troublant : « On ne voit pas le bout de tout cela, ce que sera l’effet sur la santé mentale des gens, le taux de mortalité et d’invalidité. En tant qu’actuaires, nous devons entrevoir une fin pour établir des hypothèses. En assurance auto, nous savons que les gens conduisent moins et qu’il y aura moins de voyages. En assurance invalidité, nous savons que les taux seront plus élevés après la pandémie, mais de combien ? Les assureurs essaient de faire des prévisions. »
M. St-Germain ajoute que l’enjeu est différent en ce qui concerne le taux de mortalité. « Nous commençons à constater des décès dans la population assurée. Les chiffres diffèrent toutefois de la population en général. La pandémie n’est pas équitable; elle ne frappe pas également les gens selon leur niveau de scolarité et de revenu. » Or, la population assurée se situe dans le haut de ces unités de mesure, rappelle-t-il.
Pas de rassemblement en 2021
À ce qu’il entend dans les organisations au moment où le pays est confronté à une interminable deuxième vague de COVID-19, c’est que plusieurs mesures de sécurité se prolongeront au-delà du printemps 2021. « Le télétravail durera au moins jusqu’à l’été prochain. C’est ce que j’entends des firmes de consultation et des assureurs. Et il est loin d’être certain que les gens voudront revenir. L’idée de travailler cinq jours semaine au bureau est pas mal disparue. Les gestionnaires ont appris à accompagner leurs employés à distance. »
L’Institut canadien des actuaires donne l’exemple. « Toutes nos rencontres seront virtuelles en 2021 », révèle M. St-Germain. L’avantage est palpable : « Notre réunion du conseil d’administration qui déplaçait 30 personnes dans un hôtel d’Ottawa pendant une journée, dont 20 par avion, se déroulera virtuellement pendant deux jours et demi. »