Les assureurs canadiens auraient avantage à examiner plus en profondeur leurs méthodes d’analyse de la crédibilité des données, révèle un sondage de deux associations d’actuaires.

Les assureurs canadiens utilisent surtout la théorie de la crédibilité à variation limitée (TCVL) pour évaluer la crédibilité des données d’expérience, révèle un rapport intitulé L’application de la théorie de la crédibilité dans l’industrie canadienne de l’assurance-vie.

Initiative conjointe de l’Institut canadien des actuaires (ICA) et de la Society of Actuaries aux États-Unis, ce sondage de 11 des principaux assureurs vie au Canada a recensé les méthodes de crédibilité utilisées par les actuaires de ces assureurs vie.

L’application de la théorie de la crédibilité est souvent nécessaire pour évaluer la pertinence des hypothèses, comme les niveaux de mortalité et de déchéance pour le bloc de polices d’une société. Outre la TCVL, des assureurs ont mentionné recourir à la théorie de la crédibilité de la plus grande exactitude (TCGE).

Par souci de simplicité

Principal constat, neuf des 11 assureurs sondés ont répondu utiliser la méthode de la TCVL pour déterminer, entre autres, la crédibilité de la mortalité. Les chercheurs ont remarqué que la plupart des sociétés sondées utilisent la méthode de la TCVL, en raison des lignes directrices disponibles de l’ICA et de la simplicité de la méthode. Un assureur a répondu toujours utiliser cette méthode en raison de ses ressources internes insuffisantes pour implanter de nouvelles méthodes.

Mais cette simplicité cache un univers complexe. La plupart de ces sociétés ont indiqué qu’elles appliquaient l’approche par nombre (ou par police) pour calculer les facteurs de crédibilité, alors qu’un nombre restreint de sociétés recourt à l’approche « par montant ». Quatre des assureurs participants ont dit utiliser la méthode normalisée pour calculer les facteurs de crédibilité par sous-catégorie.

Idéal et monde réel

Pourquoi une théorie de la crédibilité ? Dans un monde idéal, un assureur serait en mesure de se fier entièrement à son expérience pour établir ses hypothèses actuarielles, comme celles du taux de mortalité et de déchéance (annulation de police), expliquent les chercheurs dans le rapport.

Mais la réalité rattrape l’assureur lorsque cette expérience n’est pas disponible ou suffisante. Il devra alors s’en remettre à des sources externes de données, ou à son jugement. C’est là qu’intervient la théorie de la crédibilité, qui aide à déterminer si les données d’expérience de l’assureur sont pleinement crédibles ou 100 % crédibles.

Si elles le sont, l’assureur pourra s’en servir pour formuler des hypothèses ou créer des tables. Sinon, la théorie de la crédibilité peut permettre de combiner l’expérience de l’assureur avec celle de l’industrie, par exemple une table d’évaluation prescrite sur le taux de mortalité. L’assureur pourra ainsi établir une estimation plus précise.

Une méthode aux pieds d’argile

La méthode qui s’appuie sur la théorie de la crédibilité à variation limitée a toutefois ses inconvénients. Selon le rapport, elle ne possède pas une base théorique solide. En outre, la méthode de la TCVL exige une expérience de l’industrie qui n’est pas toujours disponible. Dans ce cas, l’assureur pourra devoir s’en remettre à d’autres sources d’information ou au jugement d’un actuaire plutôt que d’appliquer la théorie de la crédibilité à des données partiellement crédibles.

Ils observent aussi que dans certains cas, les données de l’industrie ne sont pas tout à fait crédibles, et que l’assureur doit alors accorder plus de poids à ses données internes. Dans d’autres, les sous-populations (cohortes d’assurés) sur lesquelles reposent ses évaluations sont peu crédibles et doivent être normalisées à l’aide d’une population plus importante, expliquent-ils.

Lois des grands nombres

Quatre assureurs ont déclaré avoir utilisé le nombre de 3 007 décès comme critère de pleine crédibilité, contre 6 014 pour un autre selon qui ce nombre de décès suppose l’existence de polices homogènes, ce qui pourrait sous-estimer la pleine crédibilité réelle. Selon cet assureur, l’ICA utilise 6 014 décès comme pleine crédibilité pour tenir compte de la variabilité des montants de garantie et de la distribution selon l’âge. D’autres assureurs se sont dits préoccupés que le chiffre de 3 007 soit insuffisant lorsque l’on compare des assurés non homogènes.

Un assureur n’applique pas une méthode de crédibilité. Il craint que les normes de pleine crédibilité ne soient pas suffisamment élevées. Utiliser la méthode de la TCVL accorde trop de poids aux données de l’assureur pour de petits nombres de décès.

Le passé n’est pas garant de l’avenir

Les chercheurs notent aussi qu’il est difficile d’appliquer la TCVL aux nouveaux produits pour lesquels la société n’a pas beaucoup d’expérience, même si l’expérience peut être plus représentative que les données de l’industrie.

Même crédible, l’expérience passée peut ne pas représenter l’avenir fidèlement, croient aussi les chercheurs. Cela en raison de changements dans la composition des polices, la conception des produits, la souscription ou le contexte économique. « La solution dans ce cas consiste à ajuster l’expérience historique pour mieux refléter les conditions plus récentes », peut-on lire dans le rapport.

De plus, les assureurs auraient accordé une trop grande importance à l’expérience de mortalité de l’industrie, en raison de la faible crédibilité de leurs données internes. Cela pourrait accroitre la variabilité de ce facteur, au fur et à mesure qu’émergera l’expérience interne des assureurs.

En ce qui concerne le taux de déchéance (annulation de police), la comparabilité aux résultats de l’industrie peut être limitée pour certains produits, dit le rapport. Ainsi, les résultats de l’assureur ne peuvent être combinés à ceux de l’industrie.

IFRS 17 laissé pour compte

L’étude n’a pas tenu compte de l’incidence que la mise en œuvre de la norme IFRS 17 Contrats d’assurance pourrait avoir sur l’approche générale d’établissement des hypothèses, « y compris les pratiques connexes de la théorie de la crédibilité », écrivent les chercheurs. Ils recommandent un examen plus approfondi de cette incidence.

Ils invitent aussi l’industrie à se pencher sur d’autres méthodes, notamment pour déterminer la crédibilité d’un petit nombre d’observations. « Par exemple, la situation où il y a une exposition importante, mais des occurrences limitées de l’évènement d’intérêt », précise le rapport.