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Les multiples pressions forcent les assureurs à réduire leurs garanties

par Vicky Poitras | 20 juin 2012 15h29

Les assureurs de personnes canadiens ont fait face à un nombre important d’embuches règlementaires et comptables au cours des derniers mois. Le tout n’a pas eu d’impact sur la stabilité du secteur, mais les assureurs ont dû revoir la tarification de bon nombre de produits, voir même en retirer, dans certains cas.Ces pressions, jumelées aux bas taux d’intérêt et à la volatilité des marchés boursiers, ont rendu les assureurs particulièrement frileux envers les garanties à long terme. La garantie de retraits minimums a subi des révisions majeures et des produits ont été retirés du marché. Les assureurs ont même reconsidéré leur offre d’assurance vie individuelle permanente.

Dans des marchés baissiers combinés à des bas taux d’intérêt, les assureurs peinent à obtenir des rendements qui leur permettent de couvrir leurs engagements à long terme. Jadis préoccupés par le risque de mortalité, ils doivent maintenant faire face à de nouveaux risques qui entrainent leurs cotes de crédit vers le bas.

En outre, les risques financiers, exacerbés par la situation économique difficile, amènent le Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF) à augmenter ses exigences de capital envers les assureurs. Le capital à conserver est désormais déterminé à partir d’une formule établie sur le risque. Les assureurs faisant affaire à l’extérieur du Canada doivent maintenant avoir des réserves pour couvrir les affaires souscrites à l’étranger.

Les analystes interrogés par le Journal de l’assurance estiment que les compagnies d’assurance vie sont bien capitalisées. Ils observent toutefois que les exigences du BSIF nuisent à leur capacité concurrentielle dans certains marchés, notamment aux États-Unis. Ces exigences expliquent en partie pourquoi la Financière Manuvie et la Financière Sun Life se sont retirées de certains marchés américains, ajoutent-ils. On s’attend à ce que les exigences du BSIF gagnent encore en sévérité ou que le régulateur change ses balises en matière de réserves.

De plus, les règles comptables actuelles ne permettent pas aux assureurs canadiens de lisser leurs engagements financiers sur une longue période. Ils doivent plutôt les reporter à leur valeur marchande chaque trimestre, ce qui infuse une bonne dose de volatilité dans leurs résultats.

« Si les taux d’intérêt chutent de 50 point de base (0,5 %) lors du dernier jour d’un trimestre, ça peut en faire un trimestre horrible. Au trimestre suivant, ils remontent de 50 point de base. C’est alors un trimestre fantastique. Les normes comptables qu’applique le Canada font en sorte que les bénéfices des assureurs vie sont très volatils », résume Tom MacKinnon, directeur chez BMO Marchés des capitaux.

Ce problème magnifie l’impact des exigences de réserves sur les assureurs. « Les exigences de capital se fondent sur les résultats financiers des assureurs », dit Donald Chu, directeur de la notation des institutions financières chez Standard & Poor’s. « Si leurs résultats financiers affichent une perte en deçà de leur ratio de capital, ils sont forcés de réagir. Lorsque les marchés s’effondrent, ils doivent lever du capital au pire moment possible, ce qui n’est pas exactement ce que vous souhaitez que fasse une compagnie. »

Il semble facile, à première vue, de blâmer les nouvelles normes internationales d’information financière (IFRS) pour un tel problème. Implantée en janvier 2011, la première phase des IFRS exige que les assureurs précisent si leur passif se compose d’assurance, d’investissement ou de contrats de services.

Les assureurs continuent toutefois de comptabiliser une grande part de leur passif selon l’ancienne méthode canadienne de l’appariement de l’actif et du passif, signale A.M. Best. Ses analystes croient que la volatilité affichée par les assureurs dans leurs résultats de 2011 provient de cet usage plutôt que de l’implantation des IFRS.

La phase II des IFRS préoccupe davantage les assureurs. Attendue en 2015, les règles qu’elle propose déconnectent le passif de l’actif qui sert à payer les engagements de l’assureur. A.M. Best rapporte que les assureurs contestent cette déconnexion, qui affecterait leur modèle d’affaires, leurs clients, leurs actionnaires et les marchés des capitaux. Elle forcerait les assureurs à retirer certaines gammes de produits, surtout ceux à long terme.

Vulnérable au marché

Pour l’instant, la volatilité demeure une conséquence des méthodes de comptabilité utilisées. La vulnérabilité des assureurs à la volatilité peut aussi s’expliquer par leur volonté croissante d’accepter des risques qui les exposent aux marchés boursiers.

Mario Mendonca, analyste et directeur chez Canaccord Genuity, observe pour sa part qu’avant la crise, le bénéfice des assureurs se comportait normalement. Il s’expliquait d’après les réalisations de l’assureur durant un trimestre. Aujourd’hui, dit-il, « les bénéfices sont à la merci de ce qui se produit sur les marchés et les taux d’intérêt ».

D’autre part, les analystes de Standard & Poor’s disent que cet appétit pour le risque a fait basculer le modèle d’affaires du secteur vers les revenus à court terme et les profits. D’un modèle de mutuelle, les assureurs sont passés à des gammes de produits au comportement moins prévisible et se sont axés sur les intérêts des actionnaires.

Couvrir la volatilité

Pour parer à la baisse des marchés boursiers qui ont mis à risque plusieurs de leurs garanties, les assureurs se couvrent en achetant des contrats à terme ou des options pour neutraliser les pertes.

Sun Life et Manuvie se sont toutes les deux retirées du secteur des rentes variables aux États-Unis. Elles s’efforcent aussi d’y réduire leurs nouvelles affaires en assurance vie individuelle permanente, ou même de s’en retirer. Il y a toutefois un problème, dit M. Mendonca. « Chaque fois que vous essayez de réduire la volatilité en retirant un produit ou en vous couvrant plus, vous affectez votre capacité à produire des bénéfices ».

Selon Standard & Poor’s, le cout de la couverture des risques a augmenté de façon notable. De plus, retirer de son portefeuille les risques posés par les marchés boursiers et les taux d’intérêt réduit la capacité de la compagnie de profiter d’un retour de balancier. « Le principal défi des assureurs est de protéger les bénéfices contre ces risques, sans brimer la capacité de produire des bénéfices, dit M. Mendonca. Ce qui n’a pas encore été fait ».

Les analystes interrogés par le Journal de l’assurance s’attendent à ce que les assureurs coupent dans les couts, retirent des caractéristiques et des garanties, réduisent les prestations offertes et retarifent leurs produits de façon importante dans le futur.

Un autre risque auquel les assureurs devront faire face est la longévité. Ce risque est plutôt méconnu des assureurs, en comparaison avec la mortalité, soit le cout à la mort d’un assuré.

Les produits axés sur le risque de longévité représentent aujourd’hui une des plus grandes occasions d’affaires pour les assureurs, dit Michael Goldberg, vice-président, directeur et analyste en services financiers chez Desjardins Valeurs mobilières. Or, comment concevoir un produit qui ne contient pas trop de garanties à long terme, mais qui offre une bonne valeur, s’interroge-t-il. « En assurance vie, la prestation est fixe. En risque de longévité, elle est variable. Vous ne savez pas combien elle coutera. Une rente viagère en est un exemple. Avec les taux bas comme ils sont, c’est une mauvaise offre de valeur », dit-il.

Même chose pour les produits de soins de longue durée, dit M. Mendonca. L’assurance soins de longue durée destinée aux personnes âgées était censée être un produit populaire, mais avec les bas taux d’intérêt, il est très difficile de faire fonctionner le produit.

De plus, apparier l’actif et le passif pour équilibrer le bilan est difficile lorsque le passif est incertain. La comptabilité à la juste valeur peut alors entrainer d’importantes variations dans les bénéfices. Pendant un temps, les compagnies se sont accommodées de cet écart, dans l’espoir que les taux augmentent, dit M. Chu. En acceptant cet écart dans un environnement comptable basé sur la juste valeur marchande, le poids du passif est multiplié par la durée du contrat – parfois plus de 40 ans – et reconnu immédiatement dans le trimestre courant.

Selon M. Chu, la comptabilité canadienne les force à regarder les pertes de chaque année, toutes les années, et de les ramener au trimestre courant. « Si vous deviez perdre 1 million de dollars (M$) par an pour les prochains 30 ans, vous devez immédiatement présenter dans vos résultats cette valeur comme profit ou perte, dit-il. Cela incite les assureurs à ne pas prendre cette sorte de risque. »

Occasions futures

Malgré tout, les assureurs demeurent dans une position enviable au Canada, même s’ils ne sont pas les préférés des investisseurs. Ils sont de bonne taille et leurs bénéfices sont stables.

Le marché de l’assurance est mature, mais les tendances démographiques jouent en faveur des assureurs canadiens, dit M. Goldberg. Les gens pourront se fier de moins en moins sur les gouvernements pour leur fournir certains bénéfices d’assurance, dit-il. Ils devront s’en procurer eux-mêmes, et les assureurs sont les seuls à pouvoir leur fournir.

Plusieurs assureurs prennent aussi de l’expansion hors du Canada, notamment en Asie, dont en Chine, en Indonésie et aux Philippines, plutôt que de recourir aux acquisitions. Des assureurs tels que Sun Life et Manuvie y réalisent de bonnes ventes et leurs bénéfices y sont en croissance. Dans les régions sous-développées, elles vendent des produits rudimentaires avec « une armée de vendeurs ». Lorsque le marché se développe, elles vont vers les produits de retraite et d’autres modes de distribution. Autre tendance, les assureurs se déplacent des produits garantis à long terme vers la gestion de patrimoine. Ces produits leur apportent plus de revenus de frais de gestion.

Malgré les chocs qui pourraient survenir dans les marchés, il semble que les titres des assureurs ne dégringoleront pas davantage. M. Mendonca croit que leur prix à la baisse n’a d’ailleurs rien à voir avec les données fondamentales sous-jacentes. « Dans une perspective d’acheteur, il est dur d’imaginer que les titres des assureurs soient moins chers », dit-il.

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