Études et spécialistes dressent un constat préoccupant : les adolescents québécois sont moins nombreux à se dire en bonne santé mentale qu'il y a quelques années. Avant d'en mesurer les effets sur les réclamations, encore faut-il comprendre le phénomène. Portrait des principaux facteurs qui contribuent à la hausse de leurs troubles de santé mentale.

La plus récente Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire indiquait que seulement 37% des adolescents jugeaient avoir une « santé mentale florissante » en 2022-2023. Six ans plus tôt, ils étaient 10% de plus à se sentir bien. Parallèlement, les diagnostics de troubles anxieux, de dépression et de troubles alimentaires continuent d'augmenter.

Dre Karine Gauthier

Un phénomène qui inquiète la présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, Dre Karine Gauthier. « Sur le terrain, on a aussi ressenti une augmentation des demandes d’aide », note celle qui travaille auprès d’une clientèle jeunesse.

Selon des données de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), les diagnostics de troubles anxieux chez les adolescents, particulièrement chez les filles, sont passés de 9% en 2010-2011 à 20% en 2022-2023.

Durant la même période, le nombre d’adolescents diagnostiqués dépressifs est passé de 4,9% à 7,4%. Les troubles déficitaires de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDA, TDAH) ont presque doublé, passant de 13% il y a 15 ans à 25% aujourd’hui.

« Même si les diagnostics de TDAH continuent d’augmenter, ce n’est pas toujours un bon diagnostic, alerte toutefois la psychologue. D’ailleurs, depuis quelques années, on en décèle beaucoup plus au Québec qu’en Ontario. Ça signifie qu’on a une problématique de surdiagnostic. »

Stressés au quotidien

Selon la Dre Gauthier, un tel diagnostic est parfois posé sans tenir suffisamment compte du contexte dans lequel évolue l'enfant.

« Il vit peut-être une situation difficile à la maison ou de l’intimidation, par exemple, illustre-t-elle. Si ce qu’il vit le tracasse, c’est peut-être la vraie raison de son manque de concentration. »

Mélanie Boucher

Depuis l’avènement des réseaux sociaux, les jeunes n’ont plus de refuge à l’abri du jugement d’autrui. « L’image qu’ils projettent quand ils sont à l’école, ça les suit jusque dans leur chambre, là où ils devraient être capables d’avoir leur intimité », souligne Mélanie Boucher, directrice générale de la Fondation Jeunes en Tête, qui propose divers ateliers pour soutenir la santé mentale des adolescents.

« Les jeunes vivent énormément de pression, renchérit-elle. Ils ont l’impression de devoir être parfaits partout : à l’école, avec leurs amis, parfois au travail, mais aussi quand ils sont à la maison. »

Cette pression de maintenir une bonne image a aussi un effet sur l’adoption de comportements alimentaires à risque, comme des diètes ou des jeûnes prolongés ou non encadrés, se faire vomir, prendre des laxatifs ou des coupe-faim, le fait de sauter des repas ou de se surentraîner. L’enquête de l’INSPQ mentionne aussi que trois élèves du secondaire sur quatre (76%) ont utilisé « souvent ou quelquefois » une ou plusieurs de ces pratiques dans les six mois précédant le sondage dans l’objectif de perdre du poids. Cinq ans auparavant, cette statistique était de 10% inférieure.

Malheureusement, nombreux sont les jeunes qui préfèrent cacher leur détresse à leurs parents, que ce soit pour ne pas les décevoir ou pour ne pas être perçu comme un fardeau.

« Ils voient les nouvelles autant que les adultes : ils sont connectés constamment et ils savent qu’il y a des listes d’attente pour consulter, que ça coûte cher au privé, relève Mme Boucher. Dans un contexte familial où il n’y a pas d’aisance financière, ils sont au courant que ça peut mettre un poids sur les finances familiales. »

L’effet pandémie

La pandémie de la COVID-19 a énormément influencé la santé mentale des enfants. L’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire indique que « près de 41% des élèves considèrent que leur santé mentale s’est détériorée en raison de la pandémie. »

Cela ne surprend pas Dre Gauthier, qui croit que « les jeunes ont perdu leurs repères » durant la pandémie. « Ils en parlent encore », observe-t-elle de ses consultations auprès de la jeune clientèle.

« La pandémie a mené à l’arrêt temporaire de leur fréquentation scolaire, où ils ont la plupart de leurs interactions sociales, poursuit la psychologue. Chez les jeunes, qui sont en plein développement, cette socialisation permet de s’individualiser en dehors de la famille et de créer leur propre identité à travers leur cercle d’amis. Ils ont été privés de tout ça durant la pandémie, en plus de subir un stress ambiant. »

La faute aux écrans?

Durant la pandémie, et plus particulièrement durant les épisodes de confinement, beaucoup de jeunes se sont davantage tournés vers la technologie pour garder contact avec leurs amis et pour maintenir une certaine ouverture sur le monde.

Les écrans, particulièrement les réseaux sociaux, figurent parmi les principaux facteurs associés à la dégradation de la santé mentale des jeunes.

L’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire révèle que 25% des jeunes passent quatre heures ou plus par jour devant un écran pour se divertir ou pour communiquer avec ses amis. « Chez les jeunes, un temps d’écran élevé est associé à des symptômes dépressifs, de même que l'usage particulier du cellulaire. L’effet des écrans sur leur santé mentale dépend aussi de leurs habitudes de sommeil et de la teneur de leurs interactions sur les médias sociaux », prévient l’INSPQ.

En plus d’une hausse de la sédentarité ainsi qu’une augmentation des troubles oculaires et musculosquelettiques attribuables à un usage très fréquent des écrans, l’INSPQ souligne que la consommation intensive de certains contenus sur les réseaux sociaux peut mener à des problèmes d’estime de soi, de l’anxiété et même des troubles alimentaires chez les adolescents. C’est sans compter la désinformation qui peut circuler sur différentes thématiques reliées à la santé ou à la nutrition, qui peuvent entraîner des comportements à risque pour la santé.

Benoit Bilodeau

Le phénomène rappelle une tendance que les assureurs observent déjà chez leurs aînés de la génération Z, actuellement âgée entre 18 et 30 ans. « C’est la génération qui a grandi avec Internet et qui a appris à vivre avec les téléphones intelligents et les réseaux sociaux. C’est la première génération où la technologie est aussi omniprésente », soulève Benoît Bilodeau, vice-président, courtage et consultation, pour le Québec chez Beneva.

Cette détérioration de la santé mentale des jeunes ne préoccupe pas seulement les psychologues et les écoles. Elle transforme aussi progressivement le portrait des réclamations en assurance collective.

Heureusement, il n’est jamais trop tard pour agir. « Plus tôt un enfant apprend à reconnaître des signes d’une moins bonne santé mentale, mieux il apprendra à gérer ses émotions. Ce sont des outils qu’on lui donne pour la vie et qui lui éviteront peut-être des rechutes dans le futur », affirme Mélanie Boucher.