S’il y avait des climatosceptiques dans le milieu municipal au Québec, leurs doutes ont probablement été emportés par les deux grandes inondations qui ont causé des dommages immenses en 2017 et 2019.
Ces deux super crues ont forcé plus de 15 000 personnes à évacuer leurs résidences, allant de plusieurs jours à plusieurs mois, endommagé des milliers de maisons, entrainé la démolition pure et simple de centaines d’autres et obligé leurs occupants à changer de toit. En plus, elles ont causé des millions de dollars en dommages et forcé l’État à verser des centaines de millions de dollars en indemnisations ou aide financière. Sans compter les impacts psychosociaux chez les victimes qui ont été presque aussi énormes que les dégâts matériels.
Ce scénario risque-t-il de se répéter ? Oui, a affirmé Alain Bourque, directeur général de l’organisme de recherche Ouranos, lors du forum municipal sur les inondations tenu à Québec, le 7 novembre, et auquel le Portail de l’assurance était présent.
On prévoit des pluies fortes dans tout le Québec pour l’avenir, dit-il. Les gaz à effet de serre en ajoutent une couche, ajoute-t-il. « C’est comme si l’on donnait des stéroïdes à la nature. »
S’adapter et vivre avec le climat
Selon ses estimations, 500 000 Québécois sont à risque d’être victimes d’inondations. « Dans le passé, ce sont les variabilités naturelles qui entrainaient des inondations. Depuis 25 ans, on assiste à une émergence des changements climatiques. On voit de plus en plus que le climat est à la dérive », souligne M. Bourque.
Est-ce que réduire drastiquement les gaz à effet de serre peut renverser la tendance ? Non, clame le directeur général d’Ouranos, et ce, même si le Canada en venait à respecter l’accord de Paris sur le climat.
« Ça ne changerait rien. Les changements en cours sont inévitables. On devra y faire faire. Il y a des augmentations significatives des précipitations. L’important sera de s’adapter et de vivre avec le climat », dit M. Bourque.
Alexandre Cusson | Photo : Denis Méthot
Alexandre Cusson présidait les débats lors du forum tenu le 7 novembre. Celui qui était alors maire de Drummondville et président de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) a souligné lors de son allocution d’ouverture que villes et municipalités devaient prendre leurs responsabilités face aux défis à venir. Il a rappelé que ce sont elles, qui, au nom d’intérêts économiques, ont souvent permis du développement dans des zones à risques.
« Collectivement, on est conscient qu’on n’a pas toujours été exemplaire. Il n’est pas question de détourner le regard de ce qui saute aux yeux, le cadre règlementaire actuel est dépassé. Ce sont les façons de faire d’autrefois qui rencontrent le climat d’aujourd’hui. C’est cela la réalité qu’on vit. »
M. Cusson a aussi rappelé que les zones inondées ont souvent dépassé largement les secteurs identifiés comme inondables. « Les années 2017 et 2019 nous ont montré qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans nos façons de faire. Pendant les 40 dernières années, on s’est concentré sur la récurrence des inondations. La politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables s’est montrée inefficace ».
Le tout doit changer, a plaidé M. Cusson, qui se présente désormais à la chefferie du Parti libéral du Québec (PLQ). Les municipalités se questionnaient plutôt à savoir combien de fois un terrain peut être inondé en 20 ans ou en 100 ans. Cela ne suffit plus, a-t-il ajouté.
Il faut intervenir en amont pour prévenir les inondations et en aval pour secourir les sinistrés et leur apporter le soutien nécessaire, a-t-il plaidé. Pour y parvenir, les villes et les municipalités, qui ont mis sur pied en mai dernier un groupe d’action municipal, devront se doter de meilleurs outils. Des spécialistes invités au Forum les ont invitées à ne plus choisir la voie de la facilité, mais à sortir des sentiers battus et à se montrer innovantes dans leurs actions et leurs initiatives.
Le cout du changement : 4 G$ sur 5 ans
Une étude commandée par l’UMQ a chiffré le cout de l’adaptation aux changements climatiques pour 10 grandes villes du Québec. En extrapolant pour l’ensemble des municipalités de la province, les experts en sont arrivés au montant de 4 milliards de dollars au cours des 5 prochaines années.
Ce sont des couts importants et les municipalités, reconnaissent les auteurs du rapport, ne disposent pas des ressources financières pour y faire face. L’argent devra venir en bonne partie des gouvernements.
Justement, le Québec en aura à injecter à cette fin. Le projet de loi 44 récemment déposé à la fin d’octobre va permettre au Fonds vert de passer sous le contrôle du ministre de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques, Benoit Charette. Rebaptisé Fonds d’électrification et de changements climatiques (FECC) après l’adoption de la loi, ses milliards, a indiqué le ministre Charrette, serviront principalement à l’adaptation aux changements climatiques, terme sur lequel il est souvent revenu lors de son allocution devant les maires et représentants des municipalités.
Il faut toutefois prendre en compte le cout total des inondations de 2017 et de 2019 demeure méconnu pour le moment.
Lors de son passage au Forum, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a indiqué que son ministère avait versé 58 millions de dollars (M$) en aides financières diverses à la suite des inondations de 2017 et plus de 159 M$ à ce jour pour celles de 2019. Donc, 211 M$ au chapitre de l’assistance financière et de l’indemnisation.
Ce montant est toutefois incomplet. Beaucoup de sinistrés du printemps 2019 continuent, comme à Sainte-Marie-de-Beauce, de se prévaloir des offres de délocalisation de leurs résidences afin qu’elles soient démolies.
Ça ne comprend pas non plus :
• le cout de la santé pour les centaines d’interventions de nature psychosociale auprès des sinistrés;
• les couts de rénovations ou de reconstructions d’infrastructures par le ministère des Transports et celles qui devront être faites pour en déplacer ou en sécuriser d’autres;
• les déboursés (dont les franchises d’assurance) que devront assumer les villes et les municipalités en services et en réparations diverses;
• les pertes fiscales qui vont s’ensuivre à cause de la démolition ou l’abandon de centaines de maisons;
• les couts liés à l’activité économique interrompue par les inondations, la facture qu’a dû assumer Hydro-Québec;
• les dépenses encourues par la Sécurité publique et Urgence Québec, ni les couts de la police et de l’armée prêtée en renforts.
Et bien sûr, ça ne comporte pas les sommes versées par les assureurs privés…
La facture, totale, si elle est un jour déterminée, va dépasser largement le demi-milliard de dollars pour les deux épisodes d’inondations en trois ans, un chiffre qu’Alain Bourque, d’Ouranos, juge très conservateur.
Prêt à recommencer chaque année ?
Même si on ne connait l’addition entière, elle est suffisante importante pour que le gouvernement veuille éviter d’en « éponger » une semblable tous les deux ou trois ans.
« Un constat s’impose : on ne pourra pas recommencer année après année à vivre encore et encore la même situation sans changer nos façons de faire, a dit la ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest. Les dommages physiques, psychologiques, financiers et environnementaux causés par les inondations sont trop importants pour que le statu quo soit encore une option. »
Différentes actions ont été posées par le passé, mais force est de constater qu’aujourd’hui, on doit aller plus loin, a-t-elle ajouté. « Nous allons le devoir de mettre en place ensemble un cadre d’aménagement du territoire plus rigoureux à l’égard des zones inondables. Il faut travailler sur le long terme et non uniquement sur le court terme ».
Il faut mieux s’adapter à mieux vivre avec ces événements, a aussi fait valoir Alain Bourque, d’Ouranos. « L’adaptation n’est pas juste une mesure que l’on prend une fois et ça règle le problème, mais un processus. Au départ, il faut reconnaitre le problème, chose que l’on n’a pas toujours faite, même lors de grandes inondations. Il faut passer à l’action pour l’avenir ».
Une mosaïque de solutions dans un processus d’essais et erreurs
Les experts invités au Forum ont fait part d’une « mosaïque » de solutions. Trop souvent, on prend la voie la plus rapide ou la plus facile en oubliant les solutions les plus innovantes. Ils ont répété le message à plusieurs reprises durant la journée : il est important de ne pas être juste réactif, mais d’agir en prévention. Les actions qui viseraient à travailler exclusivement sur les zones inondables, soutiennent-ils, ne règleraient pas le problème, car souvent, la source se trouve en amont.
De plus en plus, dans un contexte d’adaptation aux changements climatiques, il faudra penser transformation. Cela pourra entrainer de la relocalisation, une tragédie humaine pour nombre de familles déplacées. Pourtant, on règle le problème pour plusieurs décennies. Cette avenue, même si elle est douloureuse pour certains, offre plein de nouvelles possibilités pour la suite.
Les experts ont aussi insisté sur l’importance de mettre en place ces moyens en consultation avec les citoyens et différents partenaires et s’ajuster au fur et à mesure. Malgré tout, a dit Alain Bourque, on va se tromper à l’occasion et dans certains cas, car on est dans un processus d’essais et erreurs.
Le géographe Jérôme Dupras, professeur au département des Sciences naturelles de l’Université du Québec en Outaouais et bassiste du groupe les Cowboys fringants, a insisté devant les élus municipaux sur l’importance des infrastructures naturelles, la nature en ville, des arbres, des milieux humides, qui peuvent servir d’habitats pour des espèces, mais qui ont aussi un potentiel récréotouristique. Alors que l’on devrait se servir de ces milieux naturels, la tendance dans plusieurs municipalités est plutôt de les gruger dans une approche qui a tendance à opposer économie et nature, regrette-t-il.
Un plan d’action à venir en 2020
L’année 2020 devrait être déterminante pour le Québec en matière d’adaptation aux changements climatiques, car le gouvernement Legault va y dévoiler son Plan d’action en matière d’aménagement du territoire relatif aux inondations. Dans ce plan, a exposé la ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest, lors du Forum, le gouvernement va revoir les normes encadrant la gestion des zones inondables, favoriser la diffusion de l’information relative aux risques d’inondations, miser sur le développement d’une approche d’aménagement par bassins versants et soutenir la relocalisation et la protection des secteurs les plus vulnérables face aux inondations en priorisant les aménagements les plus résilients.
Dans l’attente du dévoilement de ce plan, le gouvernement a institué par décret en 2019 des ZIS, des Zones d’intervention spéciale, une mesure transitoire et préventive qui a établi un moratoire sur la construction et la reconstruction des bâtiments inondés situés dans la délimitation du territoire inondé par les crues printanières 2017 et 2019 ou dans les zones inondables 0-20 ans. Tout cela en vue du grand plan d’action de 2020.
« Un dollar engagé en adaptation aux changements climatiques permet d’économiser en termes de mesures réparatrices entre 2 $ et 10 $, a rappelé son collègue à l’Environnement et à la Lutte aux changements climatiques, Benoit Charrette. C’est important d’agir en adaptation ».