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Assurance camionnage : il est ardu d’assurer un transporteur allant aux États-Unis

par Justine Montminy | 20 juin 2018 07h00

Photo : maxpixel.net

Plusieurs assureurs se sont retirés du marché du camionnage, particulièrement pour les transporteurs allant au sud de la frontière. Trouver une couverture relève presque de l’exploit, déplorent des courtiers, puisque les primes sont en forte hausse.

Matthieu Préfontaine, président du cabinet de courtage M2 Assurance, a contacté le Journal de l’assurance pour faire part de ses inquiétudes. « Les assureurs se retirent un à un du marché du camionnage au lourd exposé qui se rend aux États-Unis. Ceux qui restent doivent restreindre considérablement leur couverture. En tant que courtiers, nous ne sommes plus capables de magasiner des polices d’assurance. »

Les assureurs craignent la responsabilité civile et les dommages corporels aux États-Unis qui entrainent des réclamations avec des couts très élevés, contrairement au Québec où il existe la notion du no fault. Or, pour les transporteurs, les plus longs trajets rapportent davantage de profits. » Ils priorisent donc les trajets américains. Le risque de perte devient toutefois trop important pour les assureurs, qui se retirent du marché.

Un marché de 3 assureurs

Plusieurs sources ont confirmé au Journal de l’assurance qu’Aviva Canada s’était récemment retirée du marché et que les demandes soumises à l’assureur étaient toutes refusées. Aviva n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevues. Economical s’est aussi retiré l’an dernier. Il ne reste plus que trois assureurs au Québec acceptant de couvrir ses risques : Northbridge Assurance, Intact Assurance et Echelon.

« Ce qu’on voit présentement c’est le retour d’un marché dur, confirme Luc Bouchard, directeur principal, transport et logistique chez Northbridge. L’offre s’amenuise. Des assureurs se retirent du segment. On resserre les critères de souscriptions et de gestion des risques. Les primes augmentent. » L’assureur mentionne par ailleurs avoir reçu le double de soumissions que l’an dernier à pareille date.

« Il y a un an, on avait une possibilité de souscrire de façon quasi illimitée pour les transporteurs allant aux États-Unis, dit Patricia Desjardins, directrice transport et lignes personnelles du grossiste April Canada. Nous pouvions facilement couvrir des transporteurs dont 90 % de leurs voyages se faisaient aux États-Unis. Maintenant, c’est difficile d’obtenir une couverture pour un transporteur qui y va 5 % de son temps. »

Mme Desjardins ajoute qu’au moment du renouvèlement de la couverture d’assurance de polices, si le client passe plus de la moitié de son temps aux États-Unis, il est possible qu’April ne puisse plus les assurer. « Même si on veut aider les courtiers à aider leurs clients, on ne peut pas aller jusqu’à notre perte », dit-elle.

Pour Kathleen Ann Rake, vice-présidente au service à la clientèle et au développement du cabinet Univesta Rake, la crise a commencé à la fin de 2017. « Ça va prendre au moins un an avant qu’on passe au travers de tous les renouvèlements », ajoute-t-elle.

Mme Rake travaille dans l’industrie du transport depuis 28 ans. Elle affirme avoir vu des cycles de marché très dur, mais jamais aussi pire que celui-ci.

« Quand les transporteurs qui vont aux États-Unis trouvent une assurance, lorsqu’ils en trouvent une, la prime est faramineuse. On a remarqué des augmentations de 50 % à 60 %, parfois même jusqu’à 100 %. On voit ça au niveau des flottes de 10 camions et plus. C’est aberrant ! En plus, c’est nous comme courtier qui l’annonce au client, au moment même où on tente de lui vendre une couverture ! » Elle ajoute que ce sont les entreprises de voiturier-remorqueur qui vivent la plus grande détresse.

Dans ses résultats financiers du premier trimestre de 2018, Intact Corporation financière, qui possède Intact Assurance, a par ailleurs indiqué qu’il y a une hausse des primes en assurance camionnage. L’assureur a toutefois précisé au Journal de l’assurance que cette hausse ne s’applique pas à tout le portefeuille. Elle cible les segments les moins performants. « Seul un faible pourcentage a subi une hausse entre 12 % et 18 % », a dit l’assureur. En 2016, Intact avait aussi augmenté ses taux dans ce segment.

Sans assureur, sans ressource

Comme en assurance automobile, les courtiers qui n’arrivent pas à trouver une assurance à leur client doivent envoyer le dossier au Groupement des assureurs automobile (GAA) pour s’occuper des dossiers orphelins. Le GAA a confirmé au Journal de l’assurance une hausse de ces dossiers.

« En 2017, nos dossiers en assurance des entreprises (qui inclut le camionnage) représentaient 30 % des cas. En 2018, on prévoit que le nombre s’élèvera à 50 % », dit la responsable des affaires techniques et du Centre d’information sur les assurances au GAA, Line Crevier.

En camionnage, le GAA s’occupe uniquement de l’assurance en responsabilité civile. Les conséquences peuvent être graves pour une entreprise en camionnage qui ne trouve pas mieux, dit Kathleen Ann Rake.

« On ne peut pas forcer un assureur à fournir l’assurance cargo. Si un transporteur ne trouve pas d’assurance pour la cargaison, même s’il a l’assurance en responsabilité civile, il ne pourra pas pratiquer. Ça se termine là, il n’a plus de ressources. Les entreprises à qui ça arrive doivent fermer », explique-t-elle.

Le GAA dit aussi avoir remarqué une hausse du cout des réclamations, même au Québec. « Le cout moyen des sinistres pour les flottes de véhicule est passé de 7 900 $ en 2013 à 13 500 $ en 2017. Le ratio de sinistre est passé de 57 % en 2013 à 80 % en 2017 », précise Mme Crevier.

Des réclamations plus chères

Au niveau des sinistres, il n’y a pas une augmentation du nombre de réclamations, dit Luc Bouchard, de Northbridge. Le type de réclamation a toutefois beaucoup changé au cours des 24 à 36 derniers mois.

« On voit de plus en plus de perte automobile. La valeur des véhicules augmente, en partie à cause des technologies que l’on retrouve dans les véhicules », dit M. Bouchard. Il ajoute que le cout des réclamations est tributaire du dollar canadien, puisque les pièces de camions sont souvent en dollar américain.

Une perte totale d’un camion, d’une remorque et d’un chargement s’élève environ à 400 000 $, sans la responsabilité civile, estime Kathleen Ann Rake. En cas d’accident, les couts incluant la responsabilité civile peuvent atteindre de 2 à 5 millions de dollars, rapporte Matthieu Préfontaine, de M2 Assurance.

M. Bouchard attribue les dommages causés aux tiers à la pénurie de transporteurs. « On manque de conducteur donc les entreprises sont pressées de mettre les nouveaux conducteurs sur la route. On tourne un peu les coins ronds. » Il ajoute que la congestion des routes peut aussi jouer sur la gravité des accidents

Le Journal de l'assurance a contacté l'Association des routiers professionnels du Québec et l'Association du camionnage du Québec pour en connaitre davantage sur la situation du point de vue des camionneurs. Elles n'ont pas retourné les appels.

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