Le départ à la retraite de Luc Pellerin le 24 juin 2022 marquera la fin d’une carrière de 38 ans dans l’industrie de l’assurance pour l’ancien actuaire désigné d’UV Assurance. En entrevue avec le Portail de l’assurance. M. Pellerin a relaté les grandes étapes de cette longue carrière, et exprimé ses vues sur l’avenir de l’industrie.
Alors qu’il vient de décrocher un bac en actuariat de l’Université Laval, Luc Pellerin amorce sa carrière en 1984 à Laurentienne Vie (acquise par Mouvement Desjardins en 1992). M. Pellerin se joint ensuite à une filiale de SSQ Assurance (maintenant Beneva) appelée La Mutualité, et en devient l’actuaire. Il entre au service d’UV Assurance (alors Union-Vie) lorsque l’assureur acquiert La Mutualité en 1994.
Luc Pellerin dit avoir eu un parcours d’actuaire atypique. Après des années de conciliation études-travail entrecoupées par une pause-famille, il obtient son titre de FICA (Fellow de l’Institut canadien des actuaires) en 2000. Ce titre lui permet de devenir ensuite actuaire désigné d’UV Assurance. « Dans le monde des actuaires, je suis complètement en dehors des normes d’avoir obtenu mon Fellowship 16 ans après avoir fini mon bac », lance-t-il.
Durant sa carrière, M. Pellerin a aussi mis à profit ce qu’il appelle son « côté professeur ». Il a été chargé de cours à l’École d’actuariat de l’Université Laval, avant que la fusion avec l’Union-Vie n’entraîne son déménagement à Drummondville en 1994. « J’ai aussi donné des cours de LOMA (Life Office Management Association, aujourd’hui fusionné à LIMRA) sur l’heure du midi chez SSQ, pour préparer les employés aux deux premiers examens LOMA », se remémore l’actuaire.
Enfin, il note le chemin parcouru par UV Assurance. « Quand je suis arrivé en 1994, Union Vie comptait 25 employés ; elle en compte maintenant 180. La valeur de l’avoir des mutualistes est passée de 25 millions de dollars (M$) à 270 M$ aujourd’hui », dit M. Pellerin.
La relève assurée
Pourquoi partir maintenant ? « Je vais avoir 60 ans et je me suis toujours dit que c’est le bel âge pour la retraite », a confié Luc Pellerin. Il dit partir en toute confiance alors que sa relève est assurée depuis mars 2021 par Pierre Parenteau, qui l’a remplacé à son poste de premier vice-président, actuariat et finances, et actuaire désigné. Depuis, M. Pellerin occupe le poste de premier vice-président, stratégie et transformation d’UV Assurance.
Luc Pellerin souligne l’enthousiasme qu’a manifesté son remplaçant à occuper une fonction élargie de l’actuariat aux finances. Pierre Parenteau a été directeur de l’actuariat à Croix Bleue du Québec et Croix Bleue de l’Ontario (Croix Bleue Canassurance). Il a œuvré pour Croix Bleue pendant près de 20 ans avant de se joindre à TD Assurance, chez qui il occupait le poste de vice-président adjoint, actuariat d’entreprise, vie et santé, au moment de rallier les rangs d’UV Assurance.
« Quand Pierre est arrivé, notre stratégie a été de le mettre tout de suite dans ma chaise. Toute l’équipe relevait de lui dès le départ. J’étais sur place pour faire la transition, mais c’est lui qui était décisionnel », relate M. Pellerin. Le futur retraité explique que M. Parenteau est devenu actuaire désigné de UV quelques mois plus tard, en respect des règles de transition édictées par l’Autorité des marchés financiers.
UV en bonne position de capital
Grâce à cette transition harmonieuse, M. Pellerin aurait pu quitter UV Assurance avant le 24 juin. Il explique que son PDG, Christian Mercier, lui a demandé de rester « pour des dossiers de planification stratégique ». Il s’agit du Guide de planification stratégique (GPS). « Nous remettons le GPS à jour chaque année, dit M. Pellerin. Cette année, on est dans une session stratégique des objectifs d’automne, et ces objectifs sont grands ! »
Luc Pellerin croit en effet que la mutuelle de Drummondville se trouve en excellente position de croître, particulièrement en raison de son virage numérique de 2021, et aussi parce qu’elle « a les moyens de ses ambitions », dit-il en faisant référence au ratio de solvabilité d’UV Assurance. Ce ratio excédait les 200 % au 31 décembre 2021, selon le rapport annuel de l’assureur.
M. Pellerin signale que maintenir un tel niveau de capital exige d’être imaginatif, de diversifier les placements et de les gérer plus efficacement. « Notre ratio de capital est depuis toujours au-dessus de 200 % », rappelle M. Pellerin.
Il ajoute qu’un haut ratio de capital est la marque de plusieurs mutuelles. « L’actionnaire d’une compagnie d’assurance veut obtenir du rendement. Le but n’est pas d’avoir du capital qui dort, explique l’actuaire. Une mutuelle n’a pas à donner du rendement chaque année. Son objectif est la pérennité. Elle doit toujours avoir un ratio de capital un peu plus élevé, tout en veillant à faire des investissements qui rapportent. »
Courtage et acquisitions
Acquérir La Mutualité en 1994 a permis à UV Assurance de passer de la distribution captive au courtage, relate M. Pellerin. UV a alors développé un réseau d’agents généraux dont la production ne répondait pas aux exigences des grands assureurs, ajoute-t-il.
Depuis 1994, UV Assurance a aussi réalisé 19 acquisitions. « Nous avons été reconnus dans l’industrie comme consolidateur auprès d’assureurs qui souhaitaient se départir de petits portefeuilles d’assurance de personnes », explique M. Pellerin.
Le rapport annuel 2021 d’UV mentionne la prise en charge d’un portefeuille d’assurance de 13 000 mutualistes de Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie. Luc Pellerin rappelle l’acquisition de plusieurs autres portefeuilles au fil des ans, dont 37 000 polices de Promutuel Vie, et plus de 50 000 polices de l’assureur en faillite Union du Canada. « Nous travaillons actuellement sur plusieurs dossiers de développement, d’acquisition », ajoute-t-il.
Hausse des taux : une bouffée d’air
En 1994, les obligations fédérales à long terme s’échangeaient à un taux d’intérêt supérieur à 9 %, se souvient Luc Pellerin. Il observe que les taux n’ont pas arrêté de diminuer depuis sa nomination d’actuaire désigné il y a 21 ans, un défi pour les assureurs qui investissent une large part de leurs primes dans des placements obligataires.
L’assureur qui vend une police permanente pendant une telle période devra réinvestir les primes à un taux d’intérêt plus bas, et mettre davantage d’argent dans les réserves pour garantir ses obligations envers les assurés, explique l’actuaire. « C’est une dépense pour lui. »
Selon M. Pellerin, la hausse actuelle des taux d’intérêt donnera une certaine marge de manœuvre aux assureurs. À un creux de 0,71 % le 9 mars 2020, le rendement des obligations types du gouvernement canadien à long terme a atteint 3,10 % le 6 juin 2022, selon les données de la Banque du Canada.
Défi IFRS 17
Pendant ce temps, des vents contraires soufflent. « Au 1er janvier 2023, c’est la norme IFRS 17 des contrats d’assurance qui entre en vigueur. Dans les prochains mois, il y aura de gros changements dans la présentation des résultats financiers », rappelle Luc Pellerin.
La nouvelle norme comptable internationale impose une tâche titanesque à tous les assureurs. « Nous sommes en plein dedans : les états financiers de 2022 doivent être préparés sur la base d’IFRS 4 (norme transitoire des contrats d’assurance), explique-t-il. Les états de 2023 doivent quant à eux l’être sur la base d’IFRS 17, et la colonne des résultats de 2022 en IFRS 4 devra être refaite sur la base d’IFRS 17. »
UV Assurance prépare ses systèmes pour le faire, confie Luc Pellerin. Il précise que son poste avait été élargi de l’actuariat aux finances pour faire face aux défis d’IFRS 17. « Plusieurs compagnies d’assurance ont fait de même », ajoute M. Pellerin.
Défi de l’inflation
Les compagnies subiront également l’effet de l’inflation (hausse de 6,8 % en avril 2022) sur leurs dépenses générales et le paiement des médicaments au prix courant (en assurance collective). « Les actuaires auront un beau casse-tête pour équilibrer les états financiers », croit Luc Pellerin.
Il estime que les assureurs pourront dégager une marge positive dans cet équilibre, grâce à la hausse des taux d’intérêt et selon la répartition de leurs placements. « À UV Assurance, nos placements sont plus conservateurs, donc plus concentrés en obligations, comparativement à d’autres. Les taux ont un impact plus positif chez nous, qui offrons surtout des produits d’assurance à long terme », dit M. Pellerin.
Passer à autre chose ?
Luc Pellerin n’entend pas s’impliquer autrement dans l’industrie après son départ. Tout au plus reste-t-il ouvert à effectuer des mandats spéciaux avec UV Assurance. Il se consacrera plutôt à d’autres projets, dont la carrière de son épouse et du temps en famille avec enfants et petits-enfants. « À la retraite, je deviendrai collaborateur de mon épouse, Julie Lambert, et artiste en arts visuels, a-t-il dit. Les artistes ne prennent pas de retraite ! »
Parmi les œuvres de Mme Lambert qui est aussi sculptrice et réalisatrice, un tableau grand format est installé dans le hall d’entrée du nouveau siège social d’UV Assurance. En 2020, la mutuelle fondée en 1889 a confié à l’artiste la tâche d’inventorier, de nettoyer, de réparer, de déménager et d’installer dans son nouveau siège social et ses bureaux de Boucherville plus de 300 œuvres accumulées dans l’ancien. Le rapport annuel 2020 d’UV précise que la tâche lui a pris 400 heures.