Moins en forme et plus susceptibles de souffrir de maladies chroniques ou d’enjeux de santé mentale, les jeunes Canadiens nécessitent davantage de soins que les générations précédentes au même âge. Une nouvelle réalité qui entraîne son lot de coûts et d’organisation pour les assureurs collectifs, mais qui n’est pas inéluctable.
Les adolescents et jeunes adultes formant la génération Z (1997-2012) représentent désormais le groupe d’âge le plus affecté par les problèmes de santé mentale et les maladies chroniques, révèle une étude de Sun Life publiée en début d’année ayant étudié les données en assurance de trois millions de participants aux régimes de quelque 20 000 employeurs.
En analysant ces données, Sun Life a réalisé que les demandes de règlement pour des prescriptions d’antidépresseurs ont cru deux fois plus rapidement pour la génération Z que pour les autres, et ce, sur une période de trois ans. Les problèmes de santé mentale comptaient pour leur part pour plus de la moitié des demandes de congé d’invalidité chez les jeunes adultes.
Chez Manuvie, on dresse des constats similaires. « Au cours des cinq dernières années, nous avons remarqué une hausse de 19% des réclamations en invalidité long terme chez les jeunes travailleurs de 18 à 34 ans. C’est inquiétant », souligne en entrevue Darren Gilroy, vice-président de l’invalidité et de l’assurance collective.
Les enjeux de santé mentale sont en cause dans la majorité des cas, ajoute-t-il. Entre 2019 et 2025, le nombre d’invalidités à long terme pour des problèmes de santé mentale a crû de 52% chez les 18-34 ans, alors que la hausse était de 30% pour la même période chez les 35 ans et plus, indiquent les données de Manuvie. Les absences à court terme chez les 18-34 ans ont aussi augmenté de 30% sur cette période quinquennale.
Un tabou qui s’estompe
Il ne faut pas nécessairement conclure à une augmentation dramatique de la détresse psychologique chez la nouvelle génération : le phénomène peut au contraire être le reflet que le tabou entourant les enjeux de santé mentale s’estompe.
« Il faut voir les deux côtés d’une même médaille, avance Marie-Chantal Côté, vice-présidente principale pour Sun Life Santé, en entrevue. On ne se réjouit pas qu’il y ait plus de besoins, mais on pense que la nouvelle génération utilise des solutions plus rapidement. »
Une autre étude, cette fois menée par Recherche en santé mentale Canada et Greenshield et publiée en novembre 2025, indique que l’incertitude et l’insécurité financière ainsi que la difficulté à dénicher un bon emploi sont des stresseurs importants chez les jeunes.
Le niveau de détresse psychologique est aussi plus élevé chez les jeunes adultes racisés ou les membres de la communauté LGBTQ2+, mentionne la même recherche.
« En 2025, 10,5% de toutes nos réclamations en matière de santé mentale concernent nos membres de 25 à 34 ans, après les 35-44 ans, indique John Paul Girard, chef de l’assurance pour Greenshield, au Portail de l’assurance.
Plus d’obésité et de maladies chroniques
Le portrait réalisé par Sun Life a aussi mis en lumière que la prévalence des maladies chroniques est en hausse chez les jeunes adultes, dont le rythme de vie est davantage sédentaire. Jumelé à une mauvaise alimentation, ce mode de vie contribue à l’augmentation du taux d’obésité.
Selon Statistique Canada, c’est maintenant près d’un jeune adulte sur trois âgé de 18 à 39 ans qui est considéré obèse. « Le changement le plus marqué a été observé chez les jeunes adultes âgés de 18 à 39 ans, où l'obésité est passée de 22% au cours de la période de 2016 à 2019 à 33% au cours de celle de 2022 à 2024 chez les hommes, et de 17% à 29% chez les femmes », écrit l’organisme gouvernemental dans un rapport sur la prévalence de l’embonpoint et de l’obésité au pays.
Chez Sun Life, les demandes de règlement pour des médicaments contre le diabète ont augmenté de deux à quatre fois plus rapidement chez les 30 ans et moins que pour le reste des adultes.
Les données fournies par Manuvie brossent un portrait similaire : les réclamations en lien avec l’obésité, tous âges confondus, ont crû annuellement de 9% depuis 2021, pour une augmentation globale de 40% en cinq ans. Les médicaments pour traiter l’obésité prescrits pour des patients de 24 ans et moins ont toutefois fait l’objet de 52% de réclamations supplémentaires en 2024 par rapport à 2023. En 2025, ces réclamations ont aussi bondi de 40%.
« Cela semble confirmer que les jeunes adultes ont recours à ces traitements plus rapidement que les autres groupes démographiques. Cela signifie qu’ils ne font pas juste demander de l’aide : ils sont conscients qu’il s’agit d’une maladie chronique », soulève M. Gilroy.
La prévention pour réduire les réclamations
Dans son étude, Sun Life indique que lorsque les travailleurs actuels de la génération Z atteindront la quarantaine et la cinquantaine, « la prévalence des maladies chroniques pourrait être considérablement plus forte que celle que l’on observe dans le groupe actuel des 40 à 59 ans ». De plus, « leur état de santé pourrait être nettement pire ».
Mais des nuances s’imposent. Les assureurs sondés par le Portail de l’assurance sont optimistes.
« Nous savons que la moitié des Canadiens vivent avec au moins une maladie chronique, dont 80% pourraient être évitées avec un mode de vie sain et de meilleures habitudes », souligne John Paul Girard, de Greenshield.
« Toutes les données nous montrent que la prévention et les dollars investis rapidement ont un rendement plus élevé à long terme », souligne quant à elle Marie-Chantal Côté de Sun Life Santé.
Celle-ci mentionne aussi qu’en moyenne, les assurés qui recourent aux services d’un coach en santé mentale réduisent la durée de leur invalidité à court terme de cinq à six semaines. Combinées, toutes les mesures préventives offertes par les régimes d’assurance permettent d’empêcher que la moitié des invalidités court terme s’allongent, ajoute la gestionnaire.
En ce sens, Sun Life fait la promotion de la résilience organisationnelle auprès de ses clients employeurs. Il s’agit d’implanter une série de mesures qui favorisent le bien-être des employés, que ce soient des ressources mises à leur disposition ou un environnement de travail bienveillant qui permet de mieux gérer leur stress.
Chez Manuvie, les réclamations des assurés qui prennent part à une thérapie cognitivo-comportementale sont 17% inférieures, en moyenne, à celles des assurés qui n’ont pas recours à ce service.
« Nous avons lancé un service de conseil en santé mentale en 2024. […] Après la participation des membres du régime à nos programmes, nous avons constaté une réduction de 70% des demandes d'indemnisation pour invalidité », indique Darryl Gilroy.
La technologie comme salut
L’étude de Recherche en santé mentale Canada et Greenshield démontre par ailleurs que les coûts, les longs délais et la difficulté à trouver le bon service sont les obstacles qui empêchent les jeunes adultes d’obtenir les soins de soutien dont ils ont besoin en matière de santé mentale.
L’application mobile de Greenshield, à travers laquelle les assurés ont accès à plusieurs services, est principalement utilisée par les 25-34 ans, mentionne toutefois John Paul Girard. « En fait, les 34 ans et moins constituent 45% de tous les utilisateurs », précise-t-il.
Les jeunes adultes ont de plus en plus recours aux services de télémédecine ou à leur programme d’aide aux employés (PAE) en ligne. « On parle beaucoup de la connectivité comme quelque chose de néfaste, qui rend sédentaire, mais ça a aussi des avantages, relativise Mme Côté. On réussit à rejoindre les gens là où ils sont. Ils peuvent utiliser les services quand ils le désirent et c’est quelque chose qui leur ressemble plus. »
« Peut-être qu’un jeune homme de 22 ans sera plus à l’aise de parler de ses symptômes de façon numérique avant de penser à consulter en personne », illustre-t-elle.
Les services en ligne sont aussi une manière de prévenir l’aggravation de certaines problématiques, souligne Darren Gilroy. « Une clé est d’offrir des services avant même une invalidité, particulièrement avec une jeune clientèle plus à l’aise avec le numérique. Ils pourront échanger avec un thérapeute sur leur téléphone ou profiter des fonctionnalités facilement accessibles sur leur application comme des conseils en nutrition ou en mise en forme ou du contenu bien-être », énumère-t-il.