Au Québec, des dizaines de milliers de personnes ne savent toujours pas en 2024 que le milieu où ils vivent est situé dans un secteur inondable. Beaucoup de propriétaires et de résidents riverains l’apprendront lorsque le projet de modernisation des zones hydriques lancé à la mi-juin par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCCFP) aura été complété. 

Le retard de la province dans la connaissance de ses zones inondables est illustré par des chiffres émanant du ministère. Le MELCCFP estime que la future cartographie touchera à terme 77 000 logements. Or, actuellement, à peine 22 000 sont classés en territoires inondables. Plus de 50 000 propriétaires vont réaliser qu’ils s’y trouvent une fois l’exercice terminé. On aura alors un portrait entier du Québec à risques d’inondations. 

Un pas dans la bonne direction 

« On va dans la bonne direction », se réjouit Pascale Biron, professeure à l’Université Concordia et spécialiste de la cartographie des zones inondables.

Durant des décennies, des villes se sont montrées permissives pour permettre le développement résidentiel dans des secteurs riverains en raison des revenus fonciers qu’il générait. Leurs habitants risquent aujourd’hui d’en payer le prix. Pascale Biron dit qu’il ne faut toutefois pas s’attendre à ce que la future carte entraîne une désertion des secteurs à risques par leurs habitants. 

« Il faut être réaliste, on ne pourra pas délocaliser tous les gens qui vivent dans ces zones, commente-t-elle en entrevue ; ils sont trop nombreux et à certains endroits, il n’y a pas assez de terrains vagues pour les reprendre. Il faut trouver un compromis entre la sécurité des personnes et la réalité du terrain ». Ce compromis va souvent passer par des travaux de prévention des inondations. 

Une meilleure préparation 

Marc Fafard, vice-président provincial du Regroupement des organismes de bassins versants du Québec, applaudit lui aussi le fait que le Québec disposera d’une cartographie nationale des zones inondables.

Elle n’empêchera pas la répétition de sinistres extrêmes comme la province en connaît de plus en plus, mais elles vont amener, dit-il, une meilleure préparation et une meilleure adaptation aux changements climatiques et permettre aux gens de faire des choix éclairés : achète-t-on une propriété dans une zone à risques, devrait-on rénover pour faire face à une crue des eaux ? Avec la future cartographie, ils vont savoir à quoi s’en tenir à propos des inondations. 

Les assureurs auront le gros bout du bâton 

Il n’y a pas que les municipalités, les MRC et les propriétaires d’immeubles riverains qui seront des joueurs clés de la future carte. 

« Il est évident que les premiers qui auront le gros bout du bâton, ce sont les assureurs, croit Marc Fafard, qui s’est exprimé en son nom personnel au Portail de l’assurance. Ils vont lire les nouveaux barèmes, voir où se situe leur client par rapport au potentiel d’événements et de risques et pourront lui dire : “Vous êtes dans un secteur très précaire. On va pouvoir vous assurer, mais vous allez payer en conséquence pour continuer d’obtenir la couverture”. »

Ceux qui vont s’acheter une propriété située sur le bord d’une rivière ou d’une étendue d’eau connaîtront le code de couleur de leur secteur par niveaux de risques : rouge foncé, rouge clair, orange ou jaune. Certains auront matière à se réjouir. C’est le cas, dit Marc Fafard, de ceux qui vont réaliser qu’ils sont situés du bon côté et que la rivière ne tendra pas à monter vers eux. Mais pour d’autres qui vont apprendre qu’ils sont à haut risque, la pilule sera difficile à avaler. 

Tragédies en devenir  

M. Fafard s’attend ce qu’il y ait beaucoup de tragédies en devenir lors du renouvellement de polices d'habitation. Il utilise même l'image de tremblements de terre que causeront les nouvelles cartes dans la tête des assurés puisqu'il pense que des assureurs pourraient exiger une fondation de 15 pieds de béton pour éviter une infiltration majeure. Sans ce type de mesure de prévention, il croit que des assureurs pourrraient refuser d'assurer. 

Il prévoit que des riverains devront quitter leur maison parce qu’ils n’auront pas les moyens de faire les transformations exigées par l’assureur ou de payer la prime demandée. Dans certains cas, leur résidence ne vaudra presque plus rien en raison de son emplacement. Pour certains dont la maison fait partie de leur fonds de pension, ce pourrait être une tragédie. 

« Les assureurs vont mener le bal », est convaincu Marc Fafard, mais il ne critique pas leur réaction. Il dit même la comprendre. Il vaut mieux selon lui que le gouvernement s’en mêle et produise cette cartographie afin que les assureurs et les municipalités puissent s’aligner pour éviter que le Québec entier ait à payer pour le débordement de certaines rivières. 

Des travaux seront toujours possibles 

« Les citoyens en zone inondable ou en zone de mobilité pourraient continuer de réparer et de rénover leur bien, avec des possibilités accrues de moyens d’adaptation pour diminuer leur vulnérabilité », dit le texte du règlement publié en intégralité dans la Gazette officielle du Québec du 19 juin. Mais tout dépendra de la nature des travaux et de la zone concernée. La construction d’immeubles neufs sera toutefois interdite dans la plupart des zones.

Est-ce que les mesures contenues dans le projet de réglementation auront vraiment pour effet de diminuer significativement les dommages aux bâtiments et réduire les indemnisations ?

« Ça pourrait avoir cet effet si les gens sont au courant qu’ils sont situés dans des zones à risques élevés ou moyens, répond Pascale Biron et qu’ils réagissent en conséquence en réalisant des travaux d’aménagement et de prévention. Plus on se préparera et moins il devrait y avoir de dommages en théorie. Mais il faut faire attention à la pensée magique et croire qu’on va effacer toute possibilité qu’il y ait des dégâts majeurs même en s’y préparant. Mais c’est quand même mieux que de ne rien faire. » 

Les cartographies de nouvelle génération de zones inondables seront publiées progressivement à partir du moment où le cadre réglementaire modernisé entrera en vigueur, nous a précisé le MELCCFP. Elles seront rendues disponibles sur une plateforme gouvernementale à laquelle l’ensemble des citoyens, des municipalités et des autres parties prenantes auront accès.