La volatilité des marchés, les risques climatiques – en particulier les risques de transition –, la démographie, la vitesse de la transformation numérique et la hausse des cyberattaques qui en résulte, et même les cultures d’entreprise figurent à la liste des éléments auxquels le Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF) s’intéresse à court et à moyen termes. Tous ces sujets ont été abordés dans une causerie donnée par Neville Henderson, surintendant auxiliaire du BSIF responsable du Secteur de la surveillance des sociétés d’assurances de l’organisme de réglementation, à la 30e conférence annuelle virtuelle de KPMG sur l’assurance, intitulée Reimagining Insurance.
Au cours d’un échange avec Chris Cornell, associé et leader national, Audit et Assurance, de KPMG Canada, les intervenants ont également abordé les attentes concernant la mise en œuvre des normes internationales d’information financière (IFRS 17) et les défis que doivent actuellement relever les organismes de réglementation et les entreprises pour attirer et recruter un personnel compétent.
Défis en matière de recrutement et de rétention
« Un élément avec lequel nous nous débattons, même dans mon secteur, c’est le nombre de retraites anticipées, signale Neville Henderson. Il est vraiment difficile de comprendre les raisons pour lesquelles les gens devancent leur retraite, quoiqu’un certain nombre aient mentionné un problème d’épuisement. Le milieu de travail a été très exigeant durant la pandémie, et ils ne voient pas comment les choses pourraient s’améliorer après. Les gens croient en fait que la transformation du milieu de travail ira dans le sens contraire : les heures de travail seront plus longues, plutôt que réduites. » Il fait remarquer que la situation a entraîné une perte considérable d’expertise en matière de supervision. « C’est difficile à remplacer. On ne la trouve pas sur le marché de l’emploi. »
M. Henderson ajoute que, à l’instar des entreprises, sonorganisme de réglementationa hâte de former du personnel et de pourvoir les postes vacants. Il est cependant difficile de trouver des candidats ayant ne serait-ce qu’une connaissance rudimentaire de l’industrie. On peut certes embaucher des personnes sans expérience mais motivées, et leur apprendre le travail et la culture organisationnelle de A à Z. Or, « nous constatons que, une fois les bonnes personnes choisies et formées, elles suscitent la convoitise des autres employeurs. La rétention pose alors problème », dit-il, ajoutant que la façon dont les entreprises organiseront le retour au travail aura une incidence de taille sur les effectifs qu’elles sauront retenir.
En entreprise, surtout du côté technique, celles qui ont besoin d’expertise concernant la mise en œuvre des IFRS 17 et qui doivent exécuter des scénarios de test touchant les changements climatiques ont également du mal à trouver du personnel. « De telles personnes sont recherchées et bien payées, souligne-t-il. Il est difficile de les déplacer. »
Les IFRS 17
Relativement aux IFRS 17, M. Henderson mentionne que, malgré les problèmes de personnel, la plupart des entreprises respectent les échéanciers et devraient pouvoir atteindre leurs objectifs.
« Je sais que ce travail a demandé un suivi exigeant ; ce fut tout un défi, qui a en outre été associé à des coûts, dit-il. Nous sommes conscients que cette mise en œuvre a nécessité des ressources très demandées sur le marché, ce qui les rend difficiles et coûteuses à obtenir. Il y a de réels défis à relever pour que le travail soit fait aux dates prévues, et bien sûr, tout le monde a plein d’autres choses à faire en même temps. »
Cela dit, il affirme que son organisme reste déterminé à travailler avec les parties prenantes « pour soutenir une solide mise en œuvre des IFRS 17. À nos yeux, c’est essentiel », conclut-il.
« Une partie du travail qu’il nous reste à faire consiste à finaliser les lignes directrices relatives au capital et à effectuer un test de préparation à la transition pour nous assurer que les déclarations et les systèmes produisent des résultats adéquats. Nous diffuserons plus de détails à ce sujet au printemps. »
Au rythme de la transformation numérique
La rapidité de la transformation numérique est, quant à elle, « un cauchemar réglementaire ». La COVID-19 a accéléré la transition des opérations vers les plateformes numériques et les fournisseurs tiers ; or, cela augmente la portée et les répercussions du cyberrisque sur les entreprises. Ajoutons à cela les progrès rapides de l’intelligence artificielle (IA), de l’apprentissage automatique, ainsi qu’en matière de stockage et d’analyse des données, et voilà que l’on crée, selon lui, un paysage en constante évolution, le tout pour les institutions comme pour les autorités réglementaires.
L’évolution rapide de la transformation numérique s’est également accompagnée d’une augmentation du nombre de cyberattaques contre les entreprises. « Les attaques elles-mêmes sont de plus en plus raffinées, et les criminels qui les lancent sont de plus en plus habiles. Certains sont liés à des autorités gouvernementales ; ils disposent donc de ressources importantes pour les soutenir. Je ne pense pas qu’une institution ait développé une immunité contre le cyberrisque, estime-t-il. Il faudra que les régulateurs et le marché unissent leurs compétences pour se protéger contre les attaques. Il n’y aura jamais de panacée. »
Il annonce que son organisme prévoit de mener une consultation sur de nouvelles lignes directrices concernant la gestion des risques technologiques et les cyberrisques. Il sera également question de produire une directive révisée concernant l’externalisation et les risques liés à des tiers. Cette directive, dit-il, sera publiée au début de l’année 2022. « À notre avis, le cyberrisque est un problème sans fin. Le secteur ainsi que les régulateurs devront continuellement colmater les brèches et modifier leur réaction au fur et à mesure que les criminels changeront leurs façons d’attaquer. »
Selon lui, le risque de souscription en cyberassurance est également devenu une priorité stratégique pour le régulateur. « La dépendance croissante à la technologie rend les assurés plus vulnérables aux risques. L’interconnectivité d’aujourd’hui crée un labyrinthe de dépendances entre les entreprises et leurs partenaires », précise-t-il.
« Il faut garder le libellé des polices à jour, car la technologie évolue très rapidement. Certains assureurs le font déjà, mais nous encourageons tous les assureurs à tenir compte de la vitesse à laquelle les choses évoluent, ainsi que de l’augmentation et de la vaste panoplie de risques lorsqu’ils étudient et modifient leurs objectifs et pratiques en matière de gestion des risques. »
Changements climatiques et risques de transition
En ce qui concerne les mesures que le régulateur souhaite voir adopter par les assureurs pour faire face aux risques que les changements climatiques font peser sur leurs activités, M. Henderson constate que la plupart des dossiers liés au climat sont également en constante et rapide évolution.
« La transition vers un environnement à plus faibles émissions de carbone et de gaz à effet de serre sera appuyée par les institutions ayant des engagements à long terme qui sont eux-mêmes soutenus par des actifs à long terme, dont une grande partie est investie dans les combustibles fossiles ou dans des industries dépendantes des combustibles fossiles », rappelle-t-il.
« Les risques de transition sont en fait les plus difficiles à quantifier ; ils dépendent fortement de la rapidité avec laquelle le transfert se fait. Un changement plus lent peut aider les entreprises à gérer la transition, mais il augmente le risque de conséquences financières plus graves. Une transition rapide peut compliquer les opérations et perturber les stratégies d’investissement, mais pourrait s’avérer moins coûteuse à long terme. »
Il croit que, à l’avenir, les entreprises seront probablement plus nombreuses à faire appel à l’expertise et au soutien du secteur au fur et à mesure que l’on identifiera des risques liés au climat. L’incapacité à identifier et à divulguer les risques liés au carbone peut susciter l’inquiétude des investisseurs.
« Le BSIF surveille la situation, assure-t-il. Nous attendons des entreprises qu’elles établissent leur exposition au risque climatique. Nous avons demandé à certaines d’entre elles de soumettre leur vulnérabilité à des tests de stress et d’établir des plans pour gérer leur future exposition. »
Volatilité du marché
Le régulateur prévoit également d’étudier les comportements en matière de gestion du changement dans ses prochaines études et de poursuivre les travaux amorcés à la fin 2019, pour ajouter des composantes culturelles à son processus de supervision. Enfin, il s’attend à une importante volatilité du marché, dans la foulée de la pandémie.
« Nous avons examiné les rapports sur la situation financière et les résultats des tests de stress pour déterminer l’impact potentiel compte tenu des niveaux de capitaux disponibles, explique-t-il. Nous croyons que le secteur est résilient et qu’il parviendra à traverser la période de volatilité postpandémique. Néanmoins, je crois bien que la pandémie aura des conséquences durables qui façonneront les décisions commerciales des années à venir. »