Dans les quatre derniers mois de 2025, la firme Geosapiens a annoncé l’établissement d'ententes avec l’agent général Revau et l’assureur Co-operators. À la demande du Portail de l'assurance, Geosapiens a présenté le fonctionnement de sa plateforme et son utilité pour les souscripteurs en matière d'évaluation du risque d'inondation.

Hachem Agili

L’entrevue avec le président et chef de la direction de ce fournisseur des solutions de modélisation des risques climatiques, Hachem Agili, a eu lieu dans les bureaux de Geosapiens à Québec. Depuis sa fondation en 2017 après les premières grandes inondations qui ont touché le Québec méridional, notamment en Outaouais et en Montérégie, l’entreprise travaille sur la modélisation hydrologique de l’inondation. « On a vu un vrai manque au niveau de la disponibilité de données. Dans l’industrie de l’assurance, tout le monde parle de problème de précision, de fiabilité de données pour la prise de décision, la tarification, la gestion des réclamations », raconte M. Agili.

L’inondation est le risque le plus coûteux en réclamations pour les assureurs, et c’est le cas au Canada et ailleurs dans le monde, ajoute-t-il. La première compagnie d’assurance à s’intéresser aux efforts de l’entreprise a été Co-operators. Le modèle développé par Geosapiens couvrait la majeure partie du Québec et de l’Ontario, dans la vallée du Saint-Laurent et la région des Grands Lacs. « Ils ont testé le modèle et ils ont vu la différence », dit-il.

Par la suite, Co-operators a investi dans le développement de l’entreprise afin de l’aider à modéliser le risque d’inondation en couvrant la totalité du Canada. « Nos modèles sont beaucoup plus précis, beaucoup plus fiables que ce qui existe sur le marché aujourd’hui. Nous sommes la seule compagnie canadienne qui offre ce genre de produit. Tous nos compétiteurs viennent des États-Unis ou du Royaume-Uni », souligne Hachem Agili.

Selon lui, la précision de l’évaluation fournie par le modèle de Geosapiens permet de tarifer le risque de manière adéquate. « Si le taux est trop haut ou trop bas, c’est dangereux pour l’assureur », dit-il. Si elle est trop basse, la tarification n’aura pas généré les capitaux suffisants en cas de sinistre et l’assureur devra puiser dans ses réserves pour dédommager les assurés.

En revanche, si elle est trop élevée, la tarification ne sera pas concurrentielle. Le produit sera moins accessible et abordable pour la clientèle, ce qui réduira le volume d’affaires de l’assureur, explique M. Agili.

Plus de variables

Ce ne sont pas toutes les propriétés qui sont à proximité d’un cours d’eau qui sont à risque d’inondation. « On a une collègue qui habite à moins de 200 mètres d’une rivière, mais le dénivelé entre sa propriété et le cours d’eau n’était pas considéré par l’assureur qui refusait de prendre le risque. Notre modèle permet de considérer la topographie », souligne Hachem Agili.

Le modèle de Geosapiens servant à évaluer le risque d’inondation, qu’il soit pluvial, fluvial ou côtier, couvre le territoire canadien de manière exhaustive, peu importe la taille du cours d’eau ou du bassin versant. Une cote de risque est suggérée, ce qui permet à l’assureur d’associer une prime à chaque propriété.

Des exemples

La plateforme permet de tenir compte des infrastructures, par exemple la présence de digues. En Colombie-Britannique en 2021, les rivières atmosphériques en succession ont provoqué un grand volume de précipitations et plusieurs digues n'ont pas résisté, rappelle Hachem Agili.

Au Québec, la même situation a été vécue avec la digue de Sainte-Marthe-sur-le-Lac en 2019. « Nous utilisons les données de ces événements pour alimenter notre modèle d’inondation pluviale », dit-il. « On compare nos modèles de prédiction avec les données des assureurs basées sur leur historique de réclamations. »

Pour les catastrophes naturelles, « les assureurs veulent éviter la concentration de clientèle dans un seul endroit, parce que le risque est très corrélé à la géographie », ajoute M. Agili. Avant d’accepter un nouveau risque, le souscripteur peut ainsi vérifier le volume de clients que l’assureur couvre dans un secteur donné.

« En ville, le risque de conflagration quand il y a un incendie est très important, c’est un facteur à ne pas négliger quand on veut diversifier le risque comme celui du feu », explique-t-il. Pour chaque cote de risque, le souscripteur peut faire une capture d’écran et la conserver dans le dossier du client.

Les experts de Geosapiens travaillent à la fois sur le contenu, soit l’analyse des données existantes qui fournit une cote de risque en fonction du péril, et le contenant, soit l’intégration de la plateforme en fonction des capacités et des besoins de l’entreprise cliente.

Hachem Agili souligne la grande expertise de son équipe composée d’ingénieurs, de géomaticiens et de statisticiens, notamment celle de son chef de la recherche, Chiranjib Chauduri, spécialiste de la modélisation des risques hydroclimatiques.

« Notre but est d’offrir aux assureurs la valeur la plus fidèle du risque que représente un client donné. Par la suite, chaque assureur gère cela en fonction de sa stratégie d’affaires. Certains sont prêts à assurer tout le monde, d’autres veulent être plus sélectifs », indique M. Agili.

Les partenaires

Frédéric St-Jean Mercier

Joint par le Portail de l’assurance, Frédéric St-Jean Mercier, chef des technologies de l’information (TI) de Revau, indique que la solution proposée par Geosapiens « apporte beaucoup plus de précision que celles des compétiteurs ». Les souscripteurs du grossiste sont capables d’aller plus loin dans l’analyse du risque d’inondation.

Par ailleurs, « c’est une compagnie québécoise qui est quand même assez dynamique. Pour nous, c’est important. Cela nous permet aussi de collaborer avec eux pour faire du codéveloppement », poursuit-il. L’application de Geosapiens a ainsi été adaptée pour mieux s’intégrer à la plateforme NGIN que les souscripteurs de Revau utilisent pour analyser le risque proposé par les courtiers.

Ce genre de collaboration n’aurait pas été possible, selon lui, avec les solutions offertes par les grandes sociétés internationales spécialisées dans la gestion de risque. « Il est plus difficile de faire évoluer des plateformes qui sont utilisées partout dans le monde », précise-t-il.

Au moment où l’annonce du partenariat a été faite en septembre 2025, cela faisait déjà un an que Revau utilisait les données fournies par Geosapiens. « L’entente nous permet d’aligner nos technologies respectives pour qu’elles fonctionnent de manière harmonieuse », dit-il.

Les souscripteurs ont donc accès aux données cartographiques et peuvent passer d’un système à l’autre pour évaluer, par exemple, le risque propre à chaque établissement de la même entreprise. Les différentes couches de la plateforme de Geosapiens permettent de distinguer les différents types de périls.

« Le souscripteur utilise le même outil pour préparer son analyse du dossier, et ça accélère le processus. Le gain de temps est assez significatif », précise le chef des TI de Revau.

La capacité de répondre plus rapidement à la proposition du courtier est une bonne chose, mais l’avantage se trouve aussi du côté de la précision des données. « On représente différents assureurs. C’est certain que plus on amène des données dans notre processus de souscription, plus on augmente notre capacité d’analyse et on peut obtenir une tarification plus juste pour le risque. »

Pour un grossiste en souscription comme Revau, cette sélection améliorée des risques permet de limiter les pertes. « Nous voulons nous assurer que nous souscrivons de bons risques pour les assureurs que nous représentons », dit-il.

La couverture de l’ensemble du Canada offerte par Geosapiens est utile pour un grossiste comme Revau. En plus, son partenaire a des velléités de développement d’une solution pour le marché des États-Unis, où Revau est installée depuis 2025. Le partenariat entre les deux firmes pourrait alors être renforcé pour développer les capacités du grossiste dans ce marché, conclut-il.

Chez l’assureur

Mathieu Giguère

Du côté de l’assureur de dommages Co-operators, le recours aux experts de Geosapiens se limite pour l’instant au risque d’inondation. Lors d’un entretien avec le Portail de l’assurance, Mathieu Giguère, vice-président, intelligence d’affaires en assurance de dommages et chef de l’analytique de l’assureur, explique la nature du partenariat établi avec la firme de Québec.

« Nos souscripteurs ne travaillent pas avec la plateforme qu’ils vous ont montrée. On utilise leur modèle d’évaluation du risque d’inondation », dit-il. Le résultat obtenu est utilisé avec d’autres outils auxquels Co-operators a accès. « Cela nous permet de faire notre propre appréciation du risque pour ensuite l’incorporer dans nos systèmes de tarification. »

L’assureur peut aussi utiliser le modèle pour évaluer l’impact du risque d’inondation sur son bassin de clients, de manière à diversifier le risque de pertes en évitant d’assurer une trop grande quantité de clients dans un même secteur.

Co-operators comptait déjà d’autres fournisseurs de systèmes de modélisation pour les inondations, et leur efficacité est variable selon la région où le client est implanté. « Cela me permet d’avoir un petit peu plus de crédibilité ou de précision compte tenu des différentes régions que je regarde au Canada », note M. Giguère.

La capacité de Geosapiens de fournir une cote de risque à la grandeur du Canada est un avantage pour Co-operators, poursuit-il. « On est une compagnie canadienne. Notre mission, c’est la sécurité financière des Canadiens et de leur communauté. »

Si, pour une même adresse, les différents modèles produisent une évaluation très variable du risque, le souscripteur doit creuser davantage pour trouver l’appréciation du risque la plus réaliste. Quand on lui demande s’il est satisfait de la précision des données fournies par l’entreprise de Québec, Mathieu Giguère répond : « Absolument! »

L’assureur ne peut pas négliger les données provenant des fournisseurs internationaux de plateformes d’évaluation du risque, poursuit-il. « Mais chez Geosapiens, leur focus est au Canada. Nous sommes une compagnie qui assure des Canadiens, et non pas à travers le monde », note M. Giguère.

Avec son équipe CHARM (Climatic hazard advance risk modeling), Co-operators développe sa propre expertise en matière d’analyse des risques climatiques. La connaissance développée grâce à la collaboration avec ses différents partenaires est utile à la compagnie et aux assurés, ajoute Mathieu Giguère.

« Notre objectif est vraiment d’aider la compagnie, mais également les Canadiens en général, à mieux comprendre le risque climatique puis arriver à le réduire le plus possible. Il faut arrêter d’être dans un cycle d’indemnisation des pertes assurées, mais plutôt dans un cycle de prévention. »