Les chiffres et les études le confirment : la santé mentale en entreprise bat de l’aile.

La santé mentale est la première cause d’invalidité courte et longue durée, selon les réclamations en assurance collective chez iA Groupe financier en 2025.

Elle représente 35 % des cas en courte durée, devant les troubles musculo-squelettiques (15 %), les accidents (14 %), les troubles du système digestif (6 %), les tumeurs et cancers (5 %). En invalidité longue durée, l’assureur indique une proportion de 50 % pour la santé mentale et 16 % pour les problèmes musculo-squelettiques.

Selon le Mouvement Santé mentale Québec, 5 des 10 dix principales causes d’invalidité sont liées à des troubles mentaux.

En février, le quotidien La Presse rapportait même que, chez Beneva, le nombre de dossiers d’invalidité longue durée pour la santé mentale avait augmenté plus rapidement que la population assurée.

Un épuisement généralisé

Deux travailleurs sur cinq vivent un stress constant, selon le Baromètre de la santé mentale de TELUS Santé qui compile les quatorze rapports de son Indice de santé mentale publiés en 2024 et au début de 2025. Selon ce bilan, 59 % des employés canadiens se sentent un peu ou extrêmement épuisés et 33 % se disent anxieux et isolés.

Le dernier Indice publié par TELUS Santé, pour septembre 2025, laisse songeur :

  • 35 % des travailleurs affirment se sentir souvent instables et nerveux ;
  • 31 % se sentent isolés ;
  • 29% affirment que leur état de santé mentale nuit à leur productivité ;
  • 27 % se disent déprimés ;
  • 16 % sont pessimistes face à leur avenir ;
  • 10 % font état d’une mauvaise santé psychologique générale.

Même son de cloche de la part de Recherche en santé mentale Canada (RSMC), dans son étude, Santé mentale en milieu de travail 2025, menée en partenariat avec Canada Vie : « 39 % des employés déclarent se sentir en état d’épuisement professionnel, en hausse par rapport à 35 % en 2023 ».

L’influence du milieu de travail sur la santé mentale

Les employeurs ont une grande influence sur la santé mentale de leur personnel.

Sur ce plan, une étude menée dans plusieurs pays – dont les États-Unis, la France et le Canada – et publiée en 2025 par The Worforce Institute (un organisme de recherche lié à la firme Ultimate Kronos Group ou UKG) rapporte que les patrons ont autant d’impact que les conjoints, davantage que les médecins ou psychologues. Parmi les employés d’un peu partout dans le monde, 60 % disent que leur travail est le plus grand facteur influençant leur santé mentale.

Et qu’est-ce qui a le plus d’influence sur la santé mentale des employés au sein des organisations? Le soutien des collègues (65 %) et des gestionnaires directs (59 %), selon l’étude de RSMC. Ils passent devant les programmes de bien-être (55 %), le régime d’avantages sociaux (49 %), le soutien de la direction (48 %) et celui des ressources humaines (38 %).

Dans son Indice de santé mentale de septembre 2025, TELUS Santé souligne que les travailleurs qui affirment que le soutien offert par leur employeur pour le bien-être mental est médiocre (ils représentent 12 % des répondants) ont le pire score de santé mentale, soit au moins 23 points en dessous de celui des travailleurs qui qualifient ce soutien de très bon ou d’excellent et plus de 16 points en dessous de la moyenne nationale.

Des impacts financiers pour les employeurs

La détresse émotionnelle des employés peut aussi avoir une incidence sur la santé financière des entreprises qui les embauchent.

« Les entreprises qui accordent la priorité à la prévention affichent un taux d’épuisement professionnel de 27 %, contre 47 % pour celles qui ne prennent aucune mesure, ce qui se traduit par des économies potentielles de 1,7 million de dollars par an pour une entreprise de 500 employés, soit 3 400 dollars par employé », résume RSMC à propos de son étude effectuée en partenariat avec Canada Vie.

Ce rapport précise que l’épuisement professionnel (burn-out) coûte aux employeurs entre 5500 $ et 28 530 $ par employé annuellement, selon son poste.

Entre tabou et lacunes

TELUS Santé rappelle dans son Baromètre que de nombreux employés estiment être incapables de parler de leurs problèmes au travail. Ces derniers ont un score de santé mentale inférieur de 17 points comparativement à ceux qui se sentent en sécurité de s’exprimer sur cette question.

Dans son Indice de juin 2025, l’entreprise rapporte d’ailleurs que près de la moitié des travailleurs (45 %) « craindraient que leurs perspectives de carrière soient limitées s’ils avaient un problème de santé mentale et que les gens au travail étaient au courant ».

Des chiffres qui font écho à ceux de RSMC. « La moitié (52 %) des employés déclarent avoir vécu des difficultés de santé mentale ayant eu un impact sur leur productivité, mais seulement 1 sur 3 (33 %) l’a divulgué à son employeur, écrit l’organisation caritative nationale dans son étude. Parmi ceux ayant reçu un diagnostic, 42% l’ont révélé au travail. La principale raison invoquée pour garder le silence : la crainte de conséquences négatives sur leur carrière. »

De façon générale, un peu plus de la moitié (53 %) des employés canadiens estiment pouvoir parler de leurs préoccupations sur la sécurité psychologique en milieu de travail. En parallèle, 59 % des travailleurs considèrent que leur lieu de travail est psychologiquement sécurisant, et 67% le considèrent favorable à la santé mentale.

Au Québec, Coesion a demandé à la firme Léger de mener un sondage auprès de petites et moyennes entreprises (PME) un peu partout dans la province pour connaître leurs pratiques organisationnelles en santé et mieux-être. Le rapport, publié en novembre 2025, avance que 52 % des organisations n’abordent pas le sujet de la santé et du mieux-être dans les rencontres avec les employés.

Selon cette étude, 49 % des employeurs ont offert au moins une action ponctuelle ou régulière en santé/mieux-être au cours des deux dernières années, comme des activités de sensibilisation, des conférences ou un défi santé. En revanche, les organisations qui se sont abstenues d’en tenir ont invoqué le faible intérêt ou participation du personnel (43 %), que ce n’est pas une priorité (37 %) et le manque de ressource (32 %).

À l’échelle nationale, plus de trois travailleurs sur cinq rapportent un manque de clarté ou une incohérence dans les communications entourant les programmes de santé et de mieux-être offerts en milieu de travail, indique TELUS Santé. Son rapport de juin 2025 précise que huit travailleurs sur dix indiquent qu’ils reçoivent des communications floues ou pas toujours claires à propos des programmes de santé et de bien-être. 

Des cadres dépassés

Même si les employés font état de leurs doléances, les cadres sont-ils préparés à y faire face?

Plus de la moitié des gestionnaires canadiens ne se sentent pas en mesure d’aborder les problèmes de santé mentale des employés, rappelle TELUS Santé dans son rapport de juin 2025. En outre, un tiers d’entre eux (34%) affirment que leur employeur n’offre pas de formation sur leur rôle dans le maintien d’un milieu de travail psychologiquement sain, et 18% sont incertains.

Les gestionnaires sondés par RSMC sont un peu plus optimistes : « même si 78 % des gestionnaires se sentent à l’aise d’intervenir et 67 % croient avoir les bons outils, seulement 54 % des employé(e)s pensent qu’ils seraient réellement soutenus en cas de détresse », relève l’organisation. Et si la majorité des gestionnaires disent prioriser la prévention de l’épuisement professionnel, « seulement 36 % des employé(e)s estiment que leur organisation offre des programmes concrets à cet effet. »

Les cadres sont-ils mal équipés pour faire face à ce que d’aucuns décrivent comme une crise de la santé mentale dans les milieux de travail?

« Les gestionnaires sont souvent mal outillés, n’ont pas le temps, les ressources ou l’espace pour agir », analyse Vanessa Blanchette-Luong, doctorante en psychologie du travail et chercheuse à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

L’experte considère que la situation est meilleure là où les gestionnaires instaurent des discussions au sein des équipes sur les défis quotidiens. Car les petites équipes créent un collectif où les gens se soutiennent. Pas juste pour ventiler, mais aussi pour réguler et trouver des solutions. « Les cadres sont les gardiens de la productivité, mais soutenir les équipes n’est pas formellement inscrit dans leurs définitions de tâche. Tout un pan de leur travail est invisible. Cette réalité s’applique à tous les types d’organisations », analyse-t-elle.

La santé mentale se joue dans les microdécisions quotidiennes, davantage que dans les politiques de ressources humaines.

« Dans les plus grosses organisations, les gestionnaires sont aspirés vers la productivité, reprend-elle. Ils répondent à des indicateurs. Soutenir les équipes devient difficile. D’autant plus que la santé mentale des cadres est aussi menacée, car ils doivent à la fois répondre à des objectifs de performance et soutenir les équipes. Nombre d’entre eux écoutent davantage leur patron que leurs employés. »

Vanessa Blanchette-Luong constate que les organisations voient la santé mentale au travail comme quelque chose d’individuel. « À l’opposé, nous devrions la considérer comme une réalité organisationnelle et collective, poursuit-elle. Si on offre, par exemple, les formations sur le stress ou la gestion du temps, mais que les objectifs sont irréalistes, on crée un milieu malsain. À l’inverse, en écoutant les employés et en organisant le travail autrement, on n’aurait pas besoin d’organiser des ateliers sur le stress. »

Nombre d’organisations appliquent des recettes, au lieu de se coller aux réalités du terrain et faire confiance aux travailleurs pour qu’ils gèrent eux-mêmes leurs difficultés. En d’autres mots, adopter une approche de gestion de type bottum-up. « Dans les écoles de gestion, on se fie beaucoup aux processus prédéterminés, on formalise les procédures, soutient-elle. Au contraire, il faut offrir davantage de pouvoir et d’autonomie aux travailleurs. »

Toute la recherche démontre depuis des années que les cadres doivent être avant tout à l’écoute, empathiques, humains et proactifs. « Les organisations doivent cesser de promouvoir les meilleurs techniciens aux postes de gestion, commente Manon Poirier, directrice générale de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés du Québec (CRHA). Car les qualités recherchées chez les gestionnaires sont avant tout relationnelles. »

Les futurs cadres acceptent les promotions, car c’est plus payant et valorisant d’être patron. « Mais a-t-on validé leurs aptitudes en gestion de ressources humaines », questionne-t-elle. D’autant plus que neuf gestionnaires sur dix indiquent qu’ils comprennent l’importance d’améliorer leurs compétences et de soutenir ceux qui sont stressés, rappelle une étude de RSMC.

Du temps

Priés de cibler les mesures de soutien à leur santé mentale les plus efficaces, les employés sondés dans l’étude de RSMC mentionnent les congés payés (69 %), les jours de congés pour raisons personnelles (58 %), les horaires flexibles (52 %), loin devant les événements sociaux (26 %) ou les programmes de sensibilisation (22 %). Autrement dit : la conciliation travail-famille ou travail-vie personnelle.

On le devine, cette conciliation pèse lourd dans les horaires surchargés des travailleurs. Et pas juste pour les parents. Par exemple, près de la moitié des personnes proches aidantes québécoises occupent un emploi à plein temps : un sur trois n’ose le révéler à son employeur. La moitié craignent d’être jugé ou de perdre des opportunités professionnelles, révèle un sondage de la firme Léger réalisé pour l’organisme Concilivi, publié en 2026. Conséquemment, la négociation d’accommodements individuels représente une importante source de stress pour 53 % des proches aidants.

Bref, les gens veulent plus de temps pour être moins souvent pris dans les bouchons de la circulation, gérer leur famille, s’occuper de leurs parents vieillissants. C’est le concept de génération sandwich. Ces enjeux s’ajoutent aux préoccupations financières, aux problèmes de couples ou de santé.

D’autre part, certains enjeux familiaux se répercutent en milieu de travail, comme la période de post-partum. Une étude de Statistique Canada rapporte que près de la moitié des mères ont vécu des difficultés sur le plan émotionnel ou mental pendant la grossesse ou après l’accouchement. Et 20 % des mamans ayant accouché en 2024 ont déclaré avoir eu besoin de soins en santé mentale, sans en recevoir.

Besoins fondamentaux

Au-delà de notre culture de performance, qu’est-ce qui provoque la détresse en milieu de travail? Manon Poirier cite sans hésiter la non-reconnaissance de besoins fondamentaux : « La simple charge de travail n’est souvent pas le problème, dit-elle. Si les gens ne se considèrent pas compétents, qu’ils se sentent invisibles, qu’on les prend pour acquis, au lieu de souligner leurs accomplissements, de les impliquer dans les décisions, leur détresse s’accroît. Ce n’est pas nouveau, mais ces phénomènes perdurent dans la société. »

S’ajoute le technostress. Les employés ont peu de chance de se concentrer sur leurs tâches, car ils sont sursollicités par leur environnement technologique, comme l’a démontré la neuroscientifique Sonia Lupien : bureaux sans cloison, accumulation d’alertes sur les ordinateurs et téléphones, appels téléphoniques, textos, courriels en cascade… Elle suggère de créer des plages sans distractions et des périodes où on a le droit de ne pas répondre immédiatement aux messages.

Partout pareil?

Les enjeux de santé mentale en entreprise diffèrent aussi selon la géographie, la taille de l’organisation ou les milieux plus conservateurs.

« Toutes les organisations sont touchées, mais la façon de les aborder diffère grandement, établit Philippe de Villers, président du conseil de CRHA Canada. Les grandes entreprises se concentrent surtout en Ontario et au Québec, où les professionnels RH forment une communauté tissée serrée. On se partage des programmes novateurs, les meilleures pratiques percolent vers les plus petites organisations par des réseaux formels, informels ou professionnels. »

Ce dernier constate que le Québec est un peu en avance sur les questions de santé mentale, comparé au reste du pays. « Au Québec, on parle de ces enjeux depuis longtemps, dit-il. Dans d’autres provinces, on est plus conservateur. »

Cet article est un Complément au magazine de l'édition de mars 2026 du Journal de l'assurance.