Longtemps passés sous le radar des compagnies d’assurance, les casques, gants et bas réfrigérants visant à atténuer les effets secondaires de la chimiothérapie se fraient graduellement un chemin dans les régimes collectifs.
Depuis quelques mois, Assomption Vie et Beneva permettent aux adhérents de certains régimes d’assurance collective de se faire rembourser la location de casques réfrigérants, qui contribuent à limiter la perte de cheveux causée par la chimiothérapie. Assomption Vie va plus loin en couvrant également les gants et les bas réfrigérants, utilisés pour tenter de prévenir les atteintes nerveuses aux extrémités.
Les deux assureurs emboîtent le pas à Desjardins, qui a été le premier assureur au pays à annoncer, en novembre 2025, le remboursement de la location des casques réfrigérants dans ses régimes collectifs offrant la couverture des équipements thérapeutiques.
Jusqu'à 65% des patients soumis à une chimiothérapie peuvent subir une perte de cheveux, appelée alopécie, selon le type de traitement reçu, révèle un rapport publié en janvier 2025 par l'Institut national d'excellence en santé et en services sociaux (INESSS). Certains traitements peuvent également entraîner une neuropathie périphérique, qui se manifeste notamment par des engourdissements, des sensations de brûlure ou une altération de la sensibilité des doigts et des orteils, parfois persistante.
Le froid provoque une contraction des vaisseaux sanguins, appelée vasoconstriction, qui réduit temporairement la circulation sanguine dans les zones ciblées et, par conséquent, leur exposition aux agents chimiothérapeutiques. Ce mécanisme peut contribuer à atténuer certains effets secondaires des traitements, explique Sophie Truesdell-Ménard, fondatrice et présidente de la Fondation Garde tes cheveux.
Un traitement largement méconnu
Le cri du cœur lancé par Sophie Reis, survivante du cancer et utilisatrice des casques réfrigérants, n’a laissé personne de glace lors du Congrès collectif organisé par les Éditions du Journal de l’assurance, en février dernier.
L’entrepreneure, conférencière et autrice du livre Un cancer en cadeau avait alors sensibilisé les congressistes aux avantages des casques réfrigérants. Bien qu’utilisés depuis les années 1970, ces dispositifs demeurent largement méconnus du public et d’une partie du milieu médical.
« Beaucoup de personnes se font dire qu’il n’existe pas de solution contre la perte de cheveux, déplore-t-elle en entrevue avec le Portail de l’assurance. Ce n’est pas communiqué dans le milieu médical et ce n’est pas abordé dans la formation non plus. »
La vice-présidente sortante de la Fondation Garde tes cheveux indique que 8% des personnes atteintes d’un cancer refusent un traitement ou en choisissent un moins efficace parce qu’elles ne veulent pas risquer de perdre leurs cheveux.
La conférence de Mme Reis a contribué à convaincre plusieurs assureurs d'élargir leur couverture collective aux dispositifs réfrigérants, reconnaît en entrevue Marc-André Blondeau, vice-président associé, ventes, assurance collective, chez Assomption Vie.
Celui-ci s’est dit surpris que les casques, bas et gants réfrigérés ne soient pas déjà couverts par un plus grand nombre de régimes collectifs. « Je suis convaincu que c’est en raison d’un manque de connaissances, de sensibilisation et de demandes que nous n’offrions pas cette couverture, soutient celui dont certains proches ont souffert d’un cancer. J’ose espérer que d’autres assureurs vont emboîter le pas. »
Des preuves qui s’accumulent
Sensibilisé par son étroite collaboration avec la Société canadienne du cancer, Beneva reconnaît que la conférence de Mme Reis a accéléré le déploiement de l’offre qui était envisagée depuis plusieurs années. « On avait fait un premier pas en janvier dernier, en élargissant notre compte de gestion santé pour inclure les casques », indique Éric Trudel, vice-président exécutif et leader, assurance collective chez Beneva.
Depuis le 1er septembre 2026, une nouvelle catégorie de frais admissibles, « soutien aux personnes atteintes du cancer », permet de couvrir certaines dépenses liées à la reconstruction post-chirurgicale, aux prothèses externes, aux solutions capillaires, dont les casques réfrigérants, aux soins professionnels ainsi qu’au confort physique, précise Beneva.
M. Trudel aussi reconnaît que les assureurs ont mis du temps avant d’inclure les casques réfrigérants dans leurs couvertures, bien que ces dispositifs existent depuis des décennies. Il attribue notamment ce retard au manque de données scientifiques sur leur efficacité.
« Si on regarde l’INESS, ce n‘est que depuis janvier 2025 qu’un avis mentionnant que les casques étaient efficaces pour lutter contre la perte de cheveux, relève M. Trudel. Ça peut expliquer pourquoi ce n’est que maintenant que des assureurs commencent à l’inclure. »
Pour l’instant, Beneva a choisi de ne pas inclure les bas et les gants réfrigérants dans son offre, faute de données scientifiques jugées suffisamment probantes. « Ce que nos experts nous disent, c’est que leurs effets sont beaucoup moins probants que les casques, précise Éric Trudel. Peut-être qu’un jour on va les ajouter, mais il faudra attendre des données scientifiques qui démontrent davantage leur efficacité. »
Sollicitée pour savoir si elle envisageait d'offrir une protection semblable, UV Assurance a décliné notre demande d'entrevue.
Une question de dignité
La Fondation Garde tes cheveux milite pour que les patients atteints de cancer soient mieux informés de l'existence des dispositifs réfrigérants et de leurs bénéfices potentiels, afin de prendre une décision éclairée.
Elle réclame également leur remboursement par les assureurs privés pour les rendre plus accessibles. Selon la fondation, la location d'un casque réfrigérant coûte en moyenne un peu plus de 2000$ pour quelques mois, sans compter la glace sèche nécessaire à son utilisation.
Selon Sophie Truesdell-Ménard, conserver leurs cheveux permet à certains patients de maintenir une vie plus active malgré la maladie, avec des bénéfices psychologiques qui pourraient aussi contribuer à réduire les absences pour invalidité.
« Psychologiquement, ça fait une énorme différence [de ne pas perdre ses cheveux], souligne Mme Truesdell-Ménard, qui a aussi affronté un cancer. C’est une première victoire dans un plan de traitement. »
Cela leur permet aussi, selon elle, de ne pas être constamment ramenées à leur maladie, tant devant le miroir que sous le regard des autres.
« C’est évident que les traitements contre le cancer ont des effets physiques et psychologiques, confirme Éric Trudel. Si on peut aider de ce côté-là, c’est évident qu’on embarque. Atténuer les effets indésirables de certains traitements, ça fait directement partie du rôle [des assureurs]. »
Marc-André Blondeau est d’accord. « C’est quelque chose qui est essentiel pour assurer la dignité des personnes, croit-il. Certaines personnes ont peut-être pris une décision en raison des coûts [du traitement], ce qui est un non-sens à mes yeux. »
Les efforts de la Fondation Garde tes cheveux semblent porter leurs fruits. Selon des statistiques obtenues auprès du manufacturier de casques Penguin Cold Caps, indique Sophie Reis, à peine trois Québécois avaient fait usage d’un casque en 2020. Six ans plus tard, poursuit-elle, plus d’un millier de patients avaient souscrit au traitement après avoir été informés de son existence. Penguin Cold Caps n’a toutefois pas confirmé ces données au Portail de l’assurance.
Effet domino
Le remboursement des casques réfrigérants gagne aussi du terrain à l'étranger. Aux États-Unis, plusieurs États ont récemment légiféré pour obliger certains assureurs à couvrir ces dispositifs.
New York et la Louisiane ont été les deux premiers États américains à adopter des lois imposant la couverture des casques réfrigérants par certains régimes d'assurance maladie. La mesure est entrée en vigueur le 1er janvier 2026 à New York. En Louisiane, elle s'applique depuis cette date aux nouveaux contrats, tandis que les contrats existants devront être conformes au plus tard le 1er janvier 2027.
La Virginie-Occidentale, le Maryland, le Connecticut et la Californie ont depuis adopté des mesures similaires, qui entreront en vigueur le 1er janvier 2027. Une douzaine d'autres États envisagent également de légiférer ou ont entamé des démarches en ce sens, selon The Rapunzel Project, un organisme américain qui milite pour rendre ces dispositifs plus accessibles aux personnes atteintes de cancer.
De l'autre côté de l'Atlantique, la Belgique rembourse depuis janvier 2023 les frais associés au refroidissement du cuir chevelu, mais aussi des mains et des pieds, permettant à certains hôpitaux d'offrir gratuitement ces soins à leurs patients.
En 2025, le Danemark a annoncé l'intégration du refroidissement du cuir chevelu à son système public de santé, dans le cadre d'un projet pilote devant débuter en 2026. Ce pays en rejoignait d’autres, comme le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la France, l’Allemagne et les États de Scandinavie.