Évaluer des risques alors que les prévisions faites en début d’année ne tiennent déjà plus au deuxième trimestre se rapproche d’un sport extrême. « Pour les gens de moins de 40 ans, l’inflation demeure un phénomène inconnu », note Don Forgeron

Ce dernier, président et chef de l’exploitation du Bureau d’assurance du Canada, a fait ce constat à l’ouverture du 25e symposium sur les affaires financières tenu le 28 avril dernier par l’organisme. M. Forgeron discutait avec Colin Simpson, chef des finances d’Aviva Canada, sur l’évolution du marché en assurance de dommages.

Parmi les défis auxquels les assureurs sont confrontés, M. Forgeron note les problèmes de la chaîne d’approvisionnement et l’inflation galopante. Avant la pandémie, l’industrie était déjà confrontée à une augmentation des réclamations en dommages dont la valeur dépassait nettement la hausse de l’indice des prix à la consommation (IPC). La hausse de l’IPC de 6,7 % sur un an enregistrée en mars 2022 a des impacts importants à plus d’un égard. 

Les coûts de rénovation et de reconstruction sont désormais plus élevés et ont augmenté de près de 30 % comparativement à 2019. Les coûts de remplacement des pièces ou des véhicules sont aussi en augmentation, tant pour les véhicules neufs ou usagés que pour les flottes. Les consommateurs ont profité de baisses ou de ristournes estimées à 2,5 milliards de dollars (G$) depuis le début de la pandémie.

« C’est difficile de prédire ce qu’il va se passer avec l’inflation, alors que même la Banque du Canada avoue avoir été surprise par l’ampleur et la durée de cette tendance inflationniste », indique M. Forgeron. 

Grande incertitude 

La pandémie de COVID-19 n’ayant pas disparu des radars, les difficultés des chaînes d’approvisionnement et la guerre en Ukraine ajoutent des facteurs d’incertitude. « Nous devons nous assurer que les gouvernements et les régulateurs comprennent l’impact de l’inflation sur les coûts d’exploitation et l’état des marchés », ajoute Don Forgeron. 

Les changements climatiques, les normes IFRS-17, sont aussi d’autres éléments préoccupants, reconnaît Colin Simpson, qui dirige le comité des finances du BAC. Parmi les facteurs qui perturbent son sommeil, ce dernier pense à ses collègues et aux employés des assureurs. « Que pouvons-nous faire pour maintenir la performance dans le contexte des changements mentionnés et passer au travers des défis comme la grande démission et les départs massifs à la retraite ? », dit-il. 

Don Forgeron confirme que les patrons des membres du BAC lui disent que la rétention et le recrutement de talents sont cités plus souvent que jamais auparavant lorsqu’il est question des défis qui les confrontent.

IFRS-17 

Selon le président du BAC, les efforts du groupe de travail sur les normes IFRS-17 ont permis d’obtenir des annonces intéressantes dans le récent budget de la ministre fédérale des Finances. La nouvelle présentation de l’information financière par les assureurs canadiens force le gouvernement à modifier la Loi de l’impôt sur le revenu pour tenir compte des répercussions de la nouvelle norme comptable internationale. Des règles d’assouplissement transitoires et les modifications afférentes sont proposées pour protéger l’assiette fiscale minimale. 

Le Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF) s’adapte à l’accélération des changements qui frappe l’industrie, constate M. Forgeron. Ce ne sont pas tous les assureurs qui ont des équipes dédiées à participer aux consultations portant sur les changements climatiques ou le risque cybernétique. « Il faut faire la différence entre ce qui est faisable et ce qui est absolument essentiel », dit-il.

Colin Simpson souligne que le BSIF entend les demandes de l’industrie, mais il est parfois difficile de modifier l’approche et de faire la balance entre ce qui est demandé, ce que les assureurs peuvent faire et l’ampleur des changements qui peuvent être mis en vigueur.

Inondations 

À propos des inondations, l’industrie travaille conjointement avec le gouvernement fédéral et les provinces pour créer un programme national de résilience aux sinistres. Don Forgeron se dit encouragé par les annonces gouvernementales faites jusqu’ici, car on ne parle pas seulement de mutualiser les risques majeurs, mais de créer un véritable programme pancanadien. Cela inclut la cartographie des zones inondables et la relocalisation des populations les plus touchées par les inondations. 

Sur la mutualisation des risques majeurs, le BAC espère des annonces sous peu. Il propose un partenariat public-privé à cet égard et le modèle proposé devrait satisfaire les gouvernements, les assureurs et les consommateurs, affirme M. Forgeron.

L’assurance devra faire sa part lorsque le programme national sur les inondations sera créé, car « nous sommes l’interlocuteur direct du consommateur. Nous pouvons l’informer des risques, lui donner des conseils de prévention et lui offrir le bon produit », note-t-il.

Cybersécurité 

Quelques jours auparavant, le transporteur Sunwing était aux prises avec une panne informatique qui paralysait ses activités. La hausse des attaques cybernétiques est très préoccupante pour les assureurs, indique Colin Simpson. « Nous collectons une quantité importante de données sur nos clients et il faut en assurer la sécurité, ce qui n’est pas facile dans cet environnement en perpétuel changement. » 

Les dépenses à cet égard sont en forte hausse, mais les besoins sont encore plus élevés. « Il n’y a pas d’économies à faire sur ce plan-là, le travail doit se faire », dit-il.

Cependant, il y a encore trop peu d’assureurs prêts à couvrir ce risque en assurance commerciale. « Encore une fois, une partie de ce marché pourrait sortir du Canada », insiste Colin Simpson. Selon lui, les assureurs canadiens doivent développer leur expertise en ce domaine, mieux comprendre les attentes des consommateurs et concevoir des produits qui correspondent à leurs besoins. 

Les institutions financières victimes d’une brèche informatique sont un souci pour le régulateur et il est normal de s’en préoccuper. « La sécurité de notre système financier est un pilier de notre économie et il faut rassurer les consommateurs et les régulateurs à cet égard », insiste M. Forgeron. 

Don Forgeron ajoute que le risque cybernétique, les inondations ou les séismes soulèvent de nouvelles questions à l’égard de la pertinence de l’industrie de l’assurance. « On l’a vu avec les inondations de la fin de 2021 en Colombie-Britannique : une part de moins en moins élevée des dommages est couverte par l’assurance. »

Macroéconomie 

Les quelque 200 participants au webinaire du BAC ont ensuite eu droit à une présentation macroéconomique faite par Katherine Judge, économiste en chef de la Banque CIBC marchés des capitaux

Mme Judge a présenté ses prévisions sur les taux d’intérêt et d’inflation. On commence à entendre des rumeurs de stagflation, le cauchemar des banques centrales, soit un pays en récession où l’inflation demeure élevée. Il faut pondérer ce pessimisme pour le Canada, dit-elle. L’économie canadienne est nettement moins dépendante qu’elle ne l’a déjà été à l’égard du prix de l’énergie.

Néanmoins, le risque de récession en 2023 est désormais plus élevé qu’il ne l’était il y a encore quelques mois, en raison de la hausse des taux d’intérêt requise pour juguler les pressions inflationnistes, selon Katherine Judge. Elle dit ne pas croire que le réajustement des taux d’intérêt par les banques centrales causera une récession, car elle prévoit que l’inflation reviendra à un rythme plus normal d’ici la fin de 2022.

Mme Judge anticipe une nouvelle vague de la pandémie à l’automne 2022, ce qui contribuera à ralentir la demande, à diminuer l’inflation et à réduire les pressions sur une nouvelle hausse des taux par les banques centrales. 

Depuis la crise financière de 2008, la progression du PIB a été largement alimentée au Canada par l’endettement des ménages plutôt que par les dépenses de consommation. En conséquence, la hausse du taux d’intérêt a deux fois plus d’impact au Canada, en raison de l’impact sur la dette. Une hausse des taux de 200 points de pourcentage aura un impact majeur sur les défauts de paiement des soldes hypothécaires. 

Depuis deux ans, les entreprises ont fait de bonnes affaires et ont réussi à indexer leur prix en refilant la facture aux consommateurs, lesquels avaient de l’épargne disponible. La situation sera moins rose dans les prochains trimestres, selon l’économiste en chef de la CIBC.

BSIF et climat 

Le symposium s’est conclu avec deux autres sessions. La première, animée par Alodie Brew, de PwC, mettait en vedette Chris Townsend, directeur principal, service actuariel et chef du groupe IARD au Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF).

Le BSIF a publié, le 21 avril dernier, son regard annuel sur le risque pour 2022-2023. La cyberattaque importante et le repli du marché de l’habitation ont déjà été traités par les experts précédents, souligne M. Townsend. 

Le repli du marché de l’immobilier commercial représente une exposition systémique à l’échelle du secteur financier. Le sort des immeubles de bureaux et de commerce de détail est incertain. La valeur des immeubles commerciaux pourrait s’en ressentir et influencer la rentabilité des gestionnaires de ces portefeuilles, selon le BSIF. 

Sur le climat, le régulateur ne publiera pas de ligne directrice spécifique, précise Chris Townsend, mais il surveille déjà la situation des institutions financières concernant leur exposition aux risques de sinistres naturels. La transparence et la divulgation sont au cœur des demandes du régulateur faites aux institutions financières. 

Le symposium s’est conclu avec une table ronde portant sur la stratégie de résilience aux changements climatiques. Selon Moira Gill, vice-présidente adjointe à l’environnement chez TD Assurance, la rapidité des changements climatiques force tous les intervenants à agir rapidement. « Peu importe la manière par laquelle on y arrive, il faut tracer la voie dès maintenant et parcourir le trajet rapidement », dit-elle.

Les données et les moyens sont encore insuffisants même chez les assureurs. Mme Gill souligne qu’elle a réussi à former son équipe ESG seulement en 2021. « Il y a tellement de choses à faire dans un si court laps de temps, alors que l’incertitude règle », dit-elle. 

L’assureur Intact a publié son plan de transition climatique en cinq points le 14 avril dernier, rappelle Mandy Dennison. Les assureurs sont au front à cet égard et la période actuelle de transition offre de nouvelles occasions d’affaires, ajoute la responsable de l’ESG chez Intact. 

Même si on arrive à atteindre les cibles d’ici 2030, le travail à accomplir reste important, car les changements climatiques se feront sentir jusque dans la deuxième moitié du 21e siècle. La souscription, la tarification et l’évaluation des risques climatiques devront être raffinées en temps réel. « Le passé n’est pas un indicateur du futur, surtout en cette matière », insiste Mme Dennison.