Selon l’économiste en chef de Placements Mackenzie, Alex Bellefleur, la nouvelle politique de la Réserve fédérale des États-Unis (Fed) à l’égard de la cible d’inflation est l’un des éléments les plus déterminants qui lui font croire que le cycle actuel de croissance économique se prolongera.

Alex Bellefleur, vice-président chez Placements Mackenzie, utilise un angle différent pour arriver aux mêmes conclusions que ses collègues de Pimco et de RBC. Il a essayé de se montrer plus positif que ses prédécesseurs à la tribune du colloque sur la retraite, tenu récemment à Québec par le Cercle finance du Québec.

Selon M. Bellefleur, la Réserve fédérale des États-Unis a modifié son approche à propos de l’inflation. Il s’agit du facteur le plus important qui détermine la politique monétaire. Dans sa mesure de l’inflation, M. Bellefleur exclut du panier de biens les éléments les plus volatils, tels que l’alimentation et l’énergie.

La Fed a pour mandat de s’assurer de la stabilité des prix, à raison d’un taux d’inflation de 2 % par année, dans le contexte où le marché de l’emploi est à son meilleur. Or, depuis 2009, le taux d’inflation a été en moyenne de 1,5 %, soit 50 points de base sous la cible. Cet écart ne semble pas énorme, mais sur 10 ans, avec l’intérêt composé, ça représente quand même une différence équivalente à 7 ou 8 % du PIB nominal, indique-t-il.

La crainte de l’inflation est disparue

De manière plus concrète, la crainte d’une inflation supérieure à 3 % est virtuellement disparue. La dernière fois que cela est arrivé, c’était en 1992.

Quand, en 2009, la Fed a commencé à assouplir sa politique monétaire et à pomper beaucoup d’argent dans le système financier, les économistes prédisaient deux issues possibles à cette stratégie : soit l’on se trouvera comme dans les années 1970, avec une croissance économique faible et un taux d’inflation élevé, soit l’on sera comme dans les années 1990, avec une croissance élevée et un fort taux d’inflation.

Or, le résultat a été plutôt similaire aux années 1960, soit une croissance élevée et un taux d’inflation faible, « ce qui est à peu près le meilleur résultat qu’on pouvait espérer », indique Alex Bellefleur.

Malgré les critiques incessantes de Donald Trump à l’égard de la politique monétaire de la Fed, le président de la Réserve, Jeremy Powell, a fait deux choses très importantes en 2019, rappelle M. Bellefleur. D’abord, le 4 janvier, M. Powell a dit que la Fed allait se montrer patiente, ce qui a envoyé un signal très fort aux marchés sur l’absence de nouvelle hausse du taux directeur.

Puis, le 4 juin, la Fed a confirmé qu’elle révisait son modus opérandi à l’égard de l’inflation. Selon Alex Bellefleur, la Fed semble avoir enfin accepté l’impact du vieillissement démographique et son caractère déflationniste. L’autre aspect nouveau et désormais intégré dans sa lecture de l’économie est l’impact des nouvelles technologies sur le commerce. Ces innovations réduisent les couts de transaction, ce qui a aussi un effet déflationniste.

La Fed se montrera donc plus accommodante à l’égard de la cible d’inflation à 2 %, en acceptant des écarts pour viser plutôt une moyenne sur quelques années. Cette approche lui laissera de la marge pour procéder à de nouvelles baisses du taux directeur. « Je ne serais pas surpris si la Fed revenait aussi avec des mesures d’assouplissement quantitatif d’ici la fin de 2020 », dit-il.

La courbe de Phillips est morte

Historiquement, le taux de chômage avait une influence directe sur l’inflation. Plus le marché du travail était vigoureux, plus l’inflation grimpait. Un grand nombre de chômeurs poussait l’inflation à la baisse.

Cette relation, appelée la courbe de Phillips, est disparue, constate Alex Bellefleur. Le taux de chômage aux États-Unis est à 3,6 % alors que l’inflation se maintient à 1,5 %. Les prévisions de croissance demeurent modestes, autour de 1,8 %, mais on est loin de la récession, précise-t-il.

La baisse des taux a déjà eu de l’effet sur le marché immobilier et les premiers acheteurs sont de plus en plus nombreux. « C’est un autre signal de relance économique, et non de fin de cycle, et c’est pourquoi je demeure assez positif », ajoute M. Bellefleur.

Les problèmes vécus sur les marchés par Uber, Lyft et WeWork, des entreprises qui « brulent de l’argent », ont refroidi l’enthousiasme des investisseurs. L’indice de performance du secteur technologique comparativement au marché boursier approche du niveau atteint à la fin des années 1990, juste avant l’éclatement de la bulle techno. L’aversion au risque dans ce secteur pourrait contaminer l’ensemble des titres boursiers, mais cela représente davantage un risque de marché qu’un risque économique, estime Alex Bellefleur.

Il a présenté la répartition tactique des investissements de la firme, où l’on note une surpondération légère des actions et des titres à revenu fixe. Cela s’explique parce que Placements Mackenzie a modifié la durée des obligations pour les prolonger dans le temps.

Les attentes de rendement au cours des cinq prochaines années, selon les différentes classes d’actifs, sont un peu plus faibles que celles de la dernière décennie. Ces rendements pourraient être plus importants si les banques centrales maintiennent les assouplissements qu’il anticipe.

La dette

Lors des échanges qui ont suivi les présentations des trois experts, l’animateur Clément Gignac a fait remarquer à Alex Bellefleur, le plus jeune du groupe, qu’il n’avait jamais connu d’inflation élevée au Canada.

Une question d’un membre de l’assistance a soulevé le problème de l’endettement. Patrice Denis, de Pimco, note que les obligations BBB occupent une place de plus en plus grande du côté de la dette des entreprises. Les investisseurs ont tout intérêt à surveiller ce segment, car si cette sphère gigantesque subit une décote, « nous aurons tous un problème », dit-il. Il note aussi que les placements privés occupent aussi une bien plus grande part de l’endettement des entreprises.

Alex Bellefleur classe les émetteurs de dettes souveraines en deux catégories : les États qui ne contrôlent pas la valeur de leur devise, comme la Grèce ou l’Italie, et ceux qui contrôlent leur devise, comme les États-Unis ou le Japon.

Le ratio de la dette sur le PIB dépasse 225 % au Japon, ce qui est très élevé comparativement aux autres pays de l’OCDE. Or, c’est la banque centrale japonaise qui détient les deux tiers de la dette du gouvernement. Il y a 10 ans, on aurait craint que la banque centrale du Japon imprime de l’argent et provoque une hausse de l’inflation. « Aux dernières nouvelles, l’inflation est à 0,3 % au Japon », note-t-il.

La pression déflationniste est tellement forte que les banques centrales peuvent se lancer dans des opérations inhabituelles. La Fed fait de même en empilant des obligations américaines dans son portefeuille, et l’inflation est à 1,5 %. Si elle persiste dans cette voie, cela pourrait poser un risque d’inflation, mais le contraire est démontré depuis une décennie, souligne M. Bellefleur.

De 2016 à 2018, il y a eu un resserrement quantitatif d’environ 1000 milliards de dollars US (G$) de la part de la Fed. Cette réduction de son bilan par la Réserve fédérale explique en partie les difficultés vécues dans le financement interbancaire, lesquelles ont forcé la Fed à revoir sa politique, explique M. Bellefleur.

Ce qu’il faut surveiller d’ici 12 à 18 mois

Parmi les classes d’actifs à surveiller pour les investisseurs institutionnels dans un horizon de 12 à 18 mois, Patrice Denis recommande tant les obligations US 10 ans que les actions américaines. « Quand on regarde les indices boursiers, on note qu’il y a dans le marché américain un plus grand nombre de titres dont la valeur n’est pas reliée aux cycles économiques », dit-il.

À la RBC, Jean-Pierre Cadorette sélectionne les actions des marchés émergents, dont le potentiel de croissance est reconnu par le Fonds monétaire international. Alex Bellefleur souligne que l’interventionnisme de la Fed devrait effectivement profiter à cette classe d’actifs, de même qu’aux devises des pays émergents.

À propos des marchés émergents, Clément Gignac reconnait avoir augmenté la part de ces titres dans le portefeuille qu’il gère à l’Industrielle Alliance.