Selon l'économiste Matthieu Arseneau, de la Banque Nationale Marchés financiers, le Québec continuera d'être le moteur de la croissance de l'économie canadienne en 2020.
M. Arseneau était l'invité de l'activité annuelle organisée par le Cercle finance du Québec et l'Association des économistes du Québec (ASDEQ) où l'on présente les perspectives économiques pour l'année à venir. L'évènement a eu lieu à Québec le mercredi 15 janvier. Les surprises ont été positives en 2019 au Canada, ce qui le rend plus positif pour l'année 2020 que ne l'est son collègue François Dupuis, du Mouvement Desjardins, à l'égard de l'économie mondiale.
Il y a un an, M. Arseneau rappelle que l'on s'inquiétait d'une nouvelle baisse du prix du pétrole canadien et à un ralentissement du secteur immobilier. Les attentes des prévisionnistes ont été déçues à l'égard de l'économie mondiale en 2019, mais cela a été tout le contraire pour le Canada, dont la performance économique a dépassé les prévisions.
Cela explique pourquoi la Banque du Canada n'a pas suivi le mouvement généralisé des autres banques centrales du G20, dont la majorité ont continué d'adopter des politiques de stimulation en 2019. L'économiste s'attend à ce que la Banque du Canada continue de s'abstenir d'intervenir en 2020.
Quelque 320 000 emplois ont été créés en 2019 au pays, dont 88 % sont des emplois à temps complet. Le marché de l'emploi est d'ailleurs de plus en plus serré et il s'attend à ce que les salaires grimpent plus vite que le taux d'inflation de base, qui sera de 2,2 % en 2020.
Avec un taux directeur très bas, le marché immobilier continuera de faire bonne figure. Le taux court n'a pas bougé, mais le taux sur cinq ans a baissé de 3,7 % à 2,8 %, et c'est une bonne nouvelle pour les emprunteurs hypothécaires. Le ministre fédéral des Finances a annoncé l'indexation du montant personnel de base exempté d'impôt, ce qui aura un impact positif. M. Arseneau s'attend à une croissance du PIB de 1,8 % au Canada en 2020.
Il rappelle que des facteurs négatifs, mais temporaires, ont affecté la croissance au quatrime trimestre de 2019, dont la grève au Canadien National, la grève des employés de General Motors qui s'est poursuivie en octobre, et la rupture du pipeline Keystone.
Impact démographique
L'indicateur agrégé qui mesure la confiance des dirigeants d'entreprise a été à la hausse aux deux derniers trimestres de 2019.
Depuis un an, malgré les mesures plus restrictives reliées aux emprunts hypothécaires, le marché immobilier a connu un rebond au Canada. L'indice d'abordabilité à la propriété d'une résidence est également en hausse dans tous les marchés importants, notamment grâce à la baisse des taux hypothécaires cinq ans. À Toronto et Vancouver, l'imposition des nouvelles mesures avait crée un choc important, qui se résorbe.
Selon M. Arseneau, le facteur le plus important qui a favorisé le marché immobilier est la démographie. La croissance de la population canadienne a atteint 1,4 % en 2019, la plus forte de tous les pays de l'OCDE. Quelque 80 % de cette croissance de la population découle de l'immigration. Ces 500 000 Canadiens de plus forment un groupe plus important que le nombre combiné de nouveaux habitants en France et en Grande-Bretagne.
Quelque 60 % des nouveaux arrivants sont issus de la classe « immigrants économiques », ce qui facilitent leur intégration au marché du travail, ce qui est nettement plus élevé que la moyenne des autres pays de l'OCDE (15 %). « Nous sommes donc les plus grands voleurs de talent dans le monde », indique Matthieu Arseneau.
Encore une fois, par rapport à l'OCDE, le Canada dépasse de 30 points de base la moyenne de ses immigrants qui détiennent au moins un diplôme d'études secondaires. Plus de 55 % des immigrants sont âgés entre 25 et 44 ans, et les gens de cette classe d'âge forment les acheteurs d'une première maison et qui donnent de la vigueur au marché immobilier.
Cet appétit des immigrants pour l'immobilier est relié à un endettement plus élevé que la moyenne nationale, mais d'autres données de Statistique Canada montrent que ces immigrants sont plus nombreux que la moyenne à régler leur solde de carte de crédit en totalité chaque mois.
Surperformance au Québec
Le Québec vient de connaitre un septième trimestre consécutif avec une croissance économique supérieure à 2 %, alors que le potentiel de croissance du PIB est estimé à environ 1,3 %.
Le taux d'inflation de base est à 2,2 % au Canada en 2019, le plus élevé depuis dix ans et il approche du niveau où la Banque du Canada intervient en temps normal. Une bonne partie de cette hausse découle de la hausse des salaires, qui est de 4,2 % au pays. À 6 %, cette hausse des salaires est encore plus élevée au Québec en raison du marché du travail très serré, en raison de la rareté de la main-d'œuvre.
Le taux de chômage, historiquement plus élevé au Québec que celui du reste du Canada, est maintenant inférieur depuis bientôt quatre ans. Si le taux du Québec était similaire partout au Canada, Matthieu Arseneau estime que le taux directeur de la Banque du Canada serait de 2,9 %, au lieu de 1,75 % comme il l'est à l'heure actuelle. Ce taux devrait être à 2,3 %, selon la règle de Taylor adoptée par la Financière Banque Nationale.
La croissance du PIB au Québec devrait avoir atteint 2,9 % en 2019, mais elle chutera à 1,8 % en 2020. Autre facteur qui rend l'économiste très optimiste pour l'année qui vient: le taux d'épargne des ménages est à son plus haut niveau depuis le troisième trimestre de 1995! « Même si le marché connaissait un certain ralentissement en 2020, il y a encore de l'espace pour maintenir la vigueur du marché de la consommation », indique M. Arseneau.
Au Québec, les ventes de maison ont été très peu affectées par les mesures de stabilité imposées par le ministre des Finances, et l'année 2019 sera même une année record. L'accès à la propriété demeure plus facile au Québec, et c'est d'ailleurs l'un des facteurs qui attire les immigrants investisseurs. Pour l'équivalent d'une maison valant 1,2 million de dollars US à San Francisco, Matthieu Arseneau montre ce que l'on peut se procurer pour une somme semblable à Vancouver, Toronto et Québec. Les photos montrées, tirées des vrais sites de maisons à vendre dans ces mêmes villes, sont très évocatrices. À Québec, l'immense résidence de deux étages compte au moins sept chambres.
L'endettement des ménages au Québec, à 149 % du revenu disponible, est inférieur à la moyenne nationale (173 %). Il n'y a donc pas de bulle immobilière susceptible de crever dans la boule de cristal de l'économiste.
Une autre raison d'être optimiste est la dette gouvernementale au Québec, laquelle est bien contrôlée. Le Québec est en avance de cinq ans sur sa cible de réduction de la dette par rapport à son PIB. « Il n'y a pas beaucoup de juridictions où l'on peut se vanter que la dette est plus basse que ce qu'elle était avant la crise financière », indique M. Arseneau.
Cependant, la prudence est de rigueur car l'économie du Québec est en surchauffe, estime-t-il, à 3 % de croissance du PIB de plus que son potentiel réel. Il est donc possible que les surplus budgétaires actuels du gouvernement soient liés à cette conjoncture extrêmement favorable. Si le gouvernement va trop loin dans la réduction de la facture fiscale, il pourrait se retrouver rapidement en situation de déficit si les recettes baisses advenant un ralentissement.
Matthieu Arseneau rappelle qu'entre 1971 et 2031, le nombre de travailleurs pour chaque retraité passera de 10 à 2, ce qui pose un certain défi pour la pérennité des services publics. La croissance de la population en âge de travailler passe par l'immigration. Au Québec, la hausse a été de 1,2 %, légèrement sous la moyenne nationale.
Depuis que le taux de chômage est plus bas au Québec que dans le reste du Canada , le solde migratoire interprovincial a nettement pris du mieux. En 2015, le Québec perdait 16 000 personnes de plus qu'il en attirait en provenance des autres provinces. Depuis, ce solde est toujours négatif, mais il se rapproche rapidement de l'équilibre. Matthieu Arsenau prévoit même un solde migratoire positif en 2020, si la vigueur du marché du travail se maintient.
Par contre, le Québec devra améliorer l'intégration des immigrants au marché du travail. Malgré le contexte de la rareté de main-d'œuvre, le taux de chômage des immigrants au Québec demeure toujours plus élevé que celui des gens nés au pays, soit environ 300 points de base. Ailleurs au pays, cet écart est inexistant.
Vigueur du dollar
Matthieu Arseneau s'explique mal l'absence de progression de la valeur du dollar canadien, si l'on considère l'écart dans le taux directeur en vigueur ici par rapport à celui des États-Unis. Il estime que le dollar US est surévalué et qu'il devrait descendre à 1,25 $ CA en 2020.
Son collègue François Dupuis, économiste chez Desjardins, estime de son côté que le dollar canadien se maintiendra en 2020, sans connaitre de réels progrès.
Même si le cycle économique ne meurt pas de vieillesse, rappelle Clément Gignac, les risques d'une récession hantent toujours l'esprit des investisseurs. Selon Matthieu Arseneau, les risques géopolitiques devraient être réduits en 2020 du côté des États-Unis, car le président Trump sollicite un second mandat. « Mais il m'a surpris par cette relance des hostilités avec l'Iran », dit-il. Le caractère imprévisible laisse entrevoir d'autres gestes susceptibles de faire dérailler le climat optimiste actuel, mais l'économiste pense qu'il se calmera en vue de sa réélection.
Quant à François Dupuis, il rappelle que si l'imprévisibilité du président Trump a réduit les risques de surchauffe de l'économie américaine, elle a aussi eu pour effet de miner la croissance économique de l'ensemble des économies développées.
Contrairement à la même activité tenue en janvier 2019, les économistes n'ont fait aucune mention concernant le déficit budgétaire persistant à Ottawa et l'absence de plan de retour à l'équilibre budgétaire au sein du gouvernement Trudeau.