La santé financière des régimes de retraite canadiens à prestation déterminée bat des records, au point où nombre d’employeurs ont désormais congé de cotisation. Pourtant, le conflit iranien fait craindre pour un choc économique mondial. Où est l’erreur?

Au moment d’écrire ces lignes, le baril de pétrole Brent dépassait les 115 $US, un sommet après une flambée de de 30% en quelques heures, qu’on n’avait pas vu depuis le début de la guerre en Ukraine il y a quatre ans. Cette flambée est reliée au blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20% du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL) mondiaux, sur fond de conflit iranien.

Parallèlement, l’Indice Mercer sur la santé financière des régimes de retraite dépassait les 132% de solvabilité à la toute fin de 2025. Il ne fait que grimper depuis le début de 2022.

Au 31 mars 2026, le ratio de solvabilité médian se situait à 123% pour les 435 régimes de retraite canadiens à prestations déterminées (PD). Ainsi, 60% des régimes affichent une solvabilité de 120% ou plus, et 13% sont encore en déficit. Que signifient ces données?

« Les régimes sont en bonne santé financière et très souvent en surplus. On n’a pas vu ça souvent dans les 20 dernières années », exprime Mathieu Tessier, vice-président, relations avec la clientèle et innovations, solutions prestations déterminées chez Sun Life.

Ce dernier rappelle que l’Indice Mercer se situait sous les 100% entre 2008 et 2022. « Nous sommes passés proches du provisionnement plusieurs fois durant cette période où nous étions en déficit, reprend-il. Depuis 2021, nous avons franchi la barrière des 100%. Après avoir été à la traîne pendant des décennies, il y a désormais suffisamment de fonds dans les régimes pour honorer leurs promesses aux participants. »

Hausse des rentes collectives

M. Tessier remarque qu’un régime encore exposé aux marchés boursiers sans couverture adéquate des taux d’intérêt pourrait se retrouver avec un excédent moindre et même un déficit. « C’est pourquoi des promoteurs de régimes ont décidé de réduire le risque en souscrivant des rentes collectives gérées par des assureurs, reprend-il. En convertissant le portefeuille obligataire en contrat de rente collective, on élimine les risques de crédit liés aux variations de taux, ainsi que le risque lié à la longévité de la population couverte par le régime. »

Le volume du marché canadien des rentes collectives est passé de 11 milliards de dollars (G$) en 2024 à 6,8 G$ en 2025, rapportent LIMRA et Sun Life. Ce chiffre concerne 115 promoteurs de régimes PD regroupant 30 000 participants. Ainsi, 35 promoteurs auraient transféré le risque à des assureurs, pour une valeur de 1,3 G$.

F. Hubert Tremblay, membre du partenariat et actuaire chez Mercer, considère qu’avant 2020, les employeurs devaient massivement combler des déficits de solvabilité importants par des cotisations d’équilibre et des paiements spéciaux à grande échelle, selon les règles qui varient selon les juridictions (provinciales et fédérales). « Aujourd’hui, c’est normal qu’on en arrive à des congés de cotisation, analyse-t-il. La loi le permet. » D’autant plus que la réglementation fiscale l’impose lorsque l’excédent d’un régime atteint un certain seuil…

M. Tremblay voit, comme tout le monde, la fluctuation actuelle des marchés financiers liée aux enjeux géopolitiques. Mais il retient surtout la forte résilience des régimes. « Les mesures clés sont connues : l’impact sur les marchés des actions, les taux d’intérêt et l’inflation, dit-il. Les promoteurs des régimes se sentent malgré tout confortables avec le niveau de risque actuel. »

Avec la taille des coussins actuels, les promoteurs ne sont pas pessimistes, en dépit de l’actualité. M. Tremblay ne croit pas que les prestations soient en péril, malgré un possible ressac des marchés. « Par le passé, on a connu des chutes de 15% à 20% à partir d’une solvabilité de 100% ou moins. Aujourd’hui, nous sommes à 123% », souligne-t-il.

Pas tous pareils

« Il est important de ne pas mettre tous les régimes dans le même panier. Certains sont ouverts et accueillent de nouveaux participants, d’autres sont fermés. En conséquence, ils n’ont pas les mêmes politiques de gestion de risque ou de placement », soutiennent Claude St-Laurent, associé adjoint dans l’équipe de retraite et gestion des actifs, et Isabelle Clément, associée dans la pratique de retraite, chez Normandin Beaudry.

On comprend que les régimes fermés sont davantage allergiques au risque.

M. St-Laurent et Mme Clément soutiennent que l’industrie a retenu les difficiles leçons des années 1990 en établissant des coussins suffisants pour faire face à de possibles déficits de solvabilité. Les congés de cotisation actuels représentent, en quelque sorte, un heureux retour du balancier.

« Les surplus accumulés dans les années 1990 avaient été dépensés lors des crises de 2001 et 2008, rappelle Claude St-Laurent. Plusieurs régimes ont été fermés. Les promoteurs de ceux qui ont été maintenus ont appliqué plusieurs stratégies pour se donner des coussins. »

Rappelons que durant cette période, nombre d’employeurs, surtout privés, avaient choisi de remplacer leurs régimes à prestation déterminée pour des régimes à cotisation déterminée, pour lesquels ils n’ont pas à combler de déficit de solvabilité.

Les congés de cotisation actuels n’inquiètent pas Isabelle Clément, malgré la volatilité actuelle des marchés. « Ça s’inscrit dans un cadre de gestion de risque robuste, soutient-elle. Les promoteurs se sont assurés qu’ils pouvaient livrer les prestations promises aux participants. L’industrie a appris des crises de 2000 et 2008. Il y a eu plusieurs changements législatifs. Les régimes sont évalués avec des hypothèses qui se rapprochent davantage des marchés que dans les années 1990, où il y avait une certaine déconnexion. »

L’environnement actuel est exceptionnel, reconnaît Claude St-Laurent. Les marchés surprennent, malgré des crises comme la guerre en Ukraine ou l’endettement des gouvernements, qui accumulent les déficits. « Dans ce contexte, on doit se doter d’une vision à long terme, d’une bonne diversification d’actifs, et éviter de succomber à ses émotions ou de tenter [d’anticiper] le marché », retient-il.

Ils observent que les responsables des régimes sont aujourd’hui imprégnés de prudence. Ont-ils été traumatisés par les crises financières du passé? « Il y a eu un apprentissage dans toute l’industrie », concluent-ils.