Les tensions géopolitiques, alimentées notamment par le président américain Donald Trump, sont en voie de redéfinir l’ordre mondial. Ou à tout le moins en modifier profondément les paramètres, surtout d’un point de vue économique. Aucune industrie n’est à l’abri, y compris celle des assurances.
C’est l’un des constats qui a émergé du panel : La géopolitique est maintenant devenue un accélérateur majeur d’incertitude. Quels sont les impacts sur les entreprises? L’événement a étéorganisé dans le cadre de la Journée de l’assurance de dommagespar les Éditions du Journal de l'assurance le 31 mars dernier au Palais des congrès de Montréal.

L’incertitude sur l’échiquier mondial est entre autres attribuable à l’imprévisibilité des États-Unis, dont les actions varient au gré des humeurs de son président Donald Trump, indique alors Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
« Il le dit lui-même dans son livre The Art of the Deal : il se vante de décider avec ses tripes et son instinct, rappelle le politologue. C’est quelqu’un qui gouverne comme ça : il peut arriver le matin avec une petite idée de ce qu’il va faire, mais il peut changer d’idée en cours de [journée]. C’est donc difficile de prévoir, y compris pour son entourage, qui ne s’entend pas sur ce qui doit être fait en politique étrangère. »
Une économie intégrée sous pression
Cela peut expliquer en partie les tergiversations et les nombreux rebondissements qui ponctuent la guerre en Iran depuis le début de l’année.

« On n’est pas près d’une solution, relève Martine Hébert, sénatrice, économiste et ancienne déléguée du Québec à Chicago et New York. Et il y a des conséquences excessivement importantes sur l’économie mondiale qui risquent de perdurer dans le temps. »
Hausse du prix de l’énergie, inflation persistante, politiques tarifaires et prudence accrue des banques centrales composent un environnement incertain. Résultat : plusieurs entreprises hésitent à investir, craignant que des décisions politiques viennent compromettre leurs stratégies.
« Les gens d’affaires sont inquiets et préoccupés par la situation actuelle », résume Mme Hébert.
Cependant, les ententes inscrites à l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) ne peuvent être déconstruites du jour au lendemain, fait-elle valoir. Qui plus est, l’économie continentale est intégrée depuis des décennies.
« Ça fait des années que les industries se développent à l’intérieur du cadre [d’un accord de libre-échange], rappelle la sénatrice. Dans beaucoup d’industries, des produits manufacturés sont conçus aux États-Unis, des pièces sont fabriquées au Canada et sont ensuite assemblées au Mexique. Le produit finit retourne ensuite sur le marché américain. »
« Ce n’est pas vrai qu’on peut changer une chaîne de production du jour au lendemain et que ça ne coûte rien », renchérit-elle.
Néanmoins, l’économiste est d’avis que le Canada devrait revoir sa dépendance à son imposant voisin en diversifiant ses marchés à l’international. Augmenter la demande pour les produits et services canadiens à l’étranger mettrait une pression sur les Américains qui ont besoin de nos ressources, croit-elle.
« Nous avons des minéraux critiques, des ressources naturelles, de l’eau potable, énumère-t-elle. Nous avons aussi des expertises, comme en énergie, en défense ou au niveau maritime. »
Hormis la prépondérance du client américain, le manque de main-d’œuvre est ce qui freine l’essor économique canadien selon Martine Hébert. Pour elle, l’immigration doit s’arrimer aux besoins du marché et les gouvernements ne devraient pas diminuer le nombre de nouveaux arrivants au détriment de l’activité économique nationale.
Investir dans un contexte de volatilité
Du côté des placements, la volatilité des marchés constitue un défi majeur. Les assureurs, qui gèrent d’importants portefeuilles, doivent ajuster leurs stratégies.

Quand vient le temps d’investir pour garantir les indemnités des assurés tout en réduisant les pertes financières, les assureurs et actuaires font preuve de pragmatisme. « Il faut simplement s’ajuster, croit Louis Gagnon, chef de la direction, Canada, chez Intact Corporation financière. Il faut que le retour sur investissement soit plus élevé parce que le risque est plus élevé. »
« On regarde les endroits possibles où investir, poursuit-il. On est présentement au Canada, aux États-Unis et en Europe. […] C’est sûr que présentement, aux États-Unis, le coût du capital est plus élevé. On l’a vu avec le [One] Big Beautiful Bill, la tentation des Américains de contrôler davantage leurs marchés est bien présente. »
La prudence est donc de mise. « Ce n’est pas un moment où l’on peut parler d’opportunités. Il faut rester calme et bien comprendre les impacts sur notre secteur », lance-t-il.
Climat et risques à long terme
Si l’année 2025 a été relativement clémente en matière de catastrophes naturelles, 2024 a marqué un record avec plus de 9,2 milliards de dollars en pertes assurables.
Or, malgré ces signaux, plusieurs gouvernements ont ralenti leurs efforts en matière de lutte contre les changements climatiques, ont souligné les panélistes.
« Les États-Unis ont donné le ton dans ce changement de cap radical, affirme Martine Hébert. Ils ont aboli les milliards prévus pour investir dans la transition énergétique, dans le transport climatique… et on en voit les conséquences. »
Ce relâchement dans les efforts pourrait avoir d’importantes conséquences sur les sinistres et les indemnités que verseront les assureurs.
« Il faut être prêt à y faire face », indique Louis Gagnon.