« L’industrie n’a pas été conçue pour faire face à ce genre de risque systémique », affirme Bernard Deschamps en parlant des événements météorologiques extrêmes, dont les inondations, associés aux changements climatiques.

Ce détenteur d’un doctorat en sciences de l’environnement a tenu ses propos durant la discussion* La résilience climatique : l’industrie est-elle prête? Celle-ci a eu lieu en clôture de la récente Journée de l’assurance de dommages à Montréal, organisée par les Éditions du Journal de l’assurance.

Présentement stagiaire de recherche postdoctorale à l’Université Laval, M. Deschamps a travaillé plus de 30 ans en assurance. Il a notamment piloté la création d’une mutuelle qui est devenue depuis le Fonds d’assurance des municipalités du Québec (ou Fonds FQM).

Les assureurs peuvent se tourner vers la réassurance pour couvrir les dommages liés aux sinistres catastrophiques, mais « ce système-là fonctionne jusqu’au moment où le réassureur trouve qu’il s’agit d’un risque systémique et ne veut plus l’assumer », dit-il.

Selon lui, si les assureurs veulent survivre à ces sinistres majeurs liés au climat, « il faut qu’on change notre modèle ». Les produits actuels couvrent les dommages de moindre ampleur, comme les tuyaux qui coulent et les bains qui débordent.

Mais quand il y a des millions d’appareils en même temps qui causent un dégât, « on n’est pas mal moins bon », souligne Bernard Deschamps. On a pu voir les limites de ce système en août 2024 lors des pluies torrentielles issues du passage de l’ouragan Debby à Montréal, où les assureurs ont été submergés par les réclamations.

Pour mitiger leurs pertes, les assureurs augmentent les franchises, réduisent les limites ou refusent de couvrir le risque en disant au propriétaire : « Si tu n’es pas capable de te débrouiller, va voir l’État », note-t-il, ce qui est le cas en France.

Cependant, le système français commence aussi à s’essouffler et il doit désormais augmenter les cotisations au régime public d’assurance, explique M. Deschamps. Et comme au Canada, la France se retrouve avec un bloc de 10 à 15 % des propriétés qui ne sont plus assurables. « Si on ne fait rien, un jour on arrivera avec 35 % ou 40 % de gens qui ne seront plus assurables. Comme assureur, je vais aller chercher ma prime où? », poursuit-il.

Après les inondations de 2017 et 2019, le Québec a révisé le Programme général d’aide financière (PGAF). Il a plafonné les montants d’indemnisation qu’un propriétaire peut toucher à la suite d’une inondation. « Quand tu as atteint un certain nombre de sinistres, tu n’es plus admissible. » En pareil cas, le propriétaire voit la valeur de sa résidence être diminuée de manière importante.

Les assureurs ne pourront pas toujours transférer le fardeau de l’indemnisation sur les épaules des réassureurs ou des gouvernements, de l’avis de M. Deschamps. « L’industrie n’est pas prête, parce que son modèle d’affaires n’est pas fait pour assurer ce genre de risque », insiste-t-il.

Un risque mouvant

Hélène Samson, directrice de l’encadrement prudentiel et des simulations à l’Autorité des marchés financiers (AMF), rappelle que « ce n’est pas nous qui allons intervenir avec nos pelles et nos chaudières pour travailler les rives en période d’inondation. Mais ça fait partie de notre mission d’assurer la résilience, la solvabilité et la pérennité des institutions financières ».

Elle évoque la mission de protection du public de l’Autorité, qui lui impose de sensibiliser la population. « On a vraiment mis le projecteur sur les changements climatiques depuis plusieurs années », dit-elle en précisant que les assureurs de dommages sont sondés à ce sujet depuis 2010.

Les changements climatiques « ne sont pas un risque classique, c’est plus difficilement quantifiable », poursuit-elle. C’est un risque sans frontière et d’ordre systémique, selon Mme Samson. En conséquence, le régulateur a exprimé ses attentes afin que les produits financiers offerts aux consommateurs soient adaptés à cette réalité mouvante des événements météorologiques extrêmes liés au climat.

De son côté, Pierre Dionne, premier vice-président, agent principal et chef de la souscription en assurance de dommages, Amérique du Nord et Caraïbes, pour la société de réassurance Arundo Re, rappelle que deux des pires ouragans de l’histoire des Caraïbes ont eu lieu récemment, aux Bahamas en 2019 et en Jamaïque en 2025.

Ces ouragans avaient des caractéristiques particulières, relève-t-il : la tempête ne se déplaçait pas, elle prenait de la puissance très rapidement avant de laisser tomber des trombes d’eau durant plusieurs jours.

« Au point où on doit se poser la question : est-ce que les Caraïbes vont être encore assurables dans 10 ans? » ajoute-t-il. Selon lui, personne ne peut acheter un bien important, comme une résidence ou une automobile, si on n’a pas la capacité d’en assurer la valeur.

Il y aura des efforts à faire pour convaincre les propriétaires de mitiger leur risque, souligne M. Dionne. Le propriétaire moyen ne va pas « investir 10 000 $ pour protéger son sous-sol pour ensuite se faire accorder un rabais de prime de 100 $ par année par son assureur », dit-il. Les assureurs vont devoir faire un peu plus pour aider les assurés à mieux protéger leurs biens, tout comme les municipalités.

Pierre Dionne cite l’exemple de Calgary, qui subventionne la pose de bardeaux plus résistants aux épisodes de grêle, un sinistre de plus en plus fréquent en Alberta. À Toronto, la ville collabore avec les assureurs pour installer des clapets anti-refoulement d’égout.

Les limites de l’actuariat

Les modèles actuariels sont basés sur la stationnarité : on utilise le passé pour prédire le futur, explique Bernard Deschamps. Ces modèles sont très précis et aident les assureurs à déterminer le montant de la prime en fonction du taux de sinistre, ce qui permet à la compagnie de dégager des surplus avec un certain degré de confiance. « En matière de risques catastrophiques, on n’est pas là du tout », souligne-t-il.

Les compagnies d’assurance sont gérées par des professionnels de la finance, et s’ils ne peuvent estimer le risque auquel ils s’exposent, ils auront la réaction normale de refuser d’offrir la couverture, selon lui.

Pierre Dionne exprime un bémol. « On comprend ce qu’on assure; ce qu’on ne comprend pas, c’est l’impact des changements climatiques dans 5, 10 et 20 ans », dit-il. L’industrie vend une police chaque année et elle peut revoir le produit, en incluant les frais de la réassurance. Ce modèle ne crée pas beaucoup de fidélité de la part des clients.

Selon lui, une police d’assurance perpétuelle, avec une prime fixe et que l’assureur peut modifier de manière occasionnelle, serait une bonne option pour améliorer le taux de rétention. Mais M. Dionne admet que cette solution suscite peu d’enthousiasme dans l’industrie.

Cette vision à court terme est justement le problème, de l’avis de M. Deschamps. « Le fait qu’on soit dans un processus à très court terme, ça fait qu’il n’y a personne qui est incité à investir pour améliorer son risque », dit-il.

Le rabais de prime qu’un assureur a consenti à l’assuré qui a investi pour mitiger son risque peut être offert par un assureur concurrent à un autre client qui n’a pas investi un sou, poursuit M. Deschamps. Cela décourage le premier assureur d’offrir un tel rabais dans l’avenir. Selon lui, tout le monde doit y mettre du sien. « Il faut que la personne qui protège son actif ait un incitatif à le faire », dit-il.

Hélène Samson reprend la citation faite un peu plus tôt par l’animateur de la discussion et président des Éditions du Journal de l’assurance, Serge Therrien, qui rapportait les propos tenus en novembre 2008 par John Strome, alors président-directeur général de l’assureur La Capitale. Ce dernier disait : « En matière de changements climatiques, le statu quo n’est pas une option. »

Cette avenue-là n’est pas plus envisageable en 2026, indique Mme Samson. L’industrie doit mieux se préparer, mais elle doit agir avec la collaboration de tous les intervenants concernés : les réassureurs, les prêteurs hypothécaires, les gouvernements, les municipalités, les régulateurs et aussi les consommateurs.

Comme exemple de partenariat à établir, Mme Samson cite l’exemple de la lutte contre le vol automobile, qui s’est intensifiée depuis le Sommet national tenu à Ottawa en février 2024. « Ça a donné le coup d’envoi à plein d’initiatives », dit-elle.

Le point de bascule

Pierre Dionne souligne que, bon an, mal an, la réassurance verse entre 100 et 130 milliards de dollars américains pour compenser les dommages liés aux sinistres catastrophiques. En conséquence, les quelque 9,2 milliards de dollars (G$) que les assureurs ont versés en dommages assurés au Canada en 2024 sont un montant que l’industrie peut supporter.

La réassurance fonctionne sur le modèle de la diversification du risque à l’échelle mondiale. « Ça fait mal à nos succursales canadiennes », dit-il, mais le modèle fonctionne encore... pour l’instant. Si les tempêtes tropicales continuent à gagner en intensité, la donne peut changer, reconnaît-il.

« Quelle est la limite que même la réassurance ne pourra couvrir? », demande alors M. Therrien. « L’année où il y aura un tremblement de terre majeur à Vancouver, il faudra avoir des conversations avec les assureurs, ça ne sera pas facile », rétorque M. Dionne. Selon lui, si la facture moyenne des réassureurs atteint les 200 G$ par année, le temps sera venu de s’inquiéter.

Pierre Dionne souligne les efforts de lobbying menés par l’Institut de prévention des sinistres catastrophiques (IPSC) depuis 30 ans pour renforcer les codes de la construction et repenser l’aménagement du territoire. « Personne ne les écoute et rien ne se passe », déplore-t-il.

Les assureurs devront mieux informer les consommateurs pour que ceux-ci pressent les gouvernements d’aller plus vite en matière de résilience des bâtiments et des infrastructures. Il faudra « expliquer aux gens que le sinistre favori des assureurs, c’est celui qu’on n’a jamais payé parce qu’on l’a empêché de survenir », ajoute M. Dionne.

Les gouvernements multiplient les annonces pour construire de nouveaux logements, souligne Bernard Deschamps. Il estime fort probable qu’une partie de ces nouvelles habitations soient érigées en zones inondables, car les terrains se font rares dans les villes frappées par la crise du logement.

« Ce sont ces arbitrages-là qui sont difficiles à faire. Au lieu de construire 20 maisons en rangée, il faut les construire en hauteur pour ne pas occuper une zone à risque », note M. Deschamps.

Le signal de prix

La cartographie des zones inondables au Québec, dont on attend la mise à jour imminente, donnera l’occasion au monde municipal de tenir cette conversation avec les contribuables, selon M. Deschamps. Il rappelle que dans le cas des inondations de 2017 et 2019, quelque 54 % des zones sinistrées n’étaient pas incluses dans cette cartographie.

Pour régler le problème, il insiste sur la communication du risque. Rares sont les élus municipaux qui rêvent d’annoncer aux résidants d’un quartier qu’ils ne seront plus assurables et que leur propriété a perdu toute valeur, reconnaît-il. « Le propriétaire préfère peut-être ne pas savoir qu’il habite dans une zone inondable, mais celui qui veut acheter sa maison, il veut le savoir », explique-t-il. Chacun doit avoir le courage de s’informer adéquatement sur le risque de son investissement, sinon on ne peut exiger de l’assureur ou du gouvernement d’éponger la facture lorsque les dégâts surviennent. « La carte ne ment pas », dit-il.

« Tant et aussi longtemps que je ne sens pas le signal de prix, il y a comme une forme d’aléa moral, parce que je transfère le singe sur le dos de la société en général et je n’agis pas », affirme Bernard Deschamps.

Dans le cadre de son projet de thèse de doctorat en sciences de l’environnement, il pouvait compter sur les conseils d’un actuaire parmi les codirecteurs de sa recherche. « Le signal de prix, c’est le dada de l’actuaire », note M. Deschamps.

Pendant longtemps, les gouvernements, la collectivité et, depuis peu, les assureurs ont payé le coût des sinistres subis par les propriétaires qui vivent à proximité d’un cours d’eau. « Le jour où les gens comprendront [le signal de prix], tout le monde, incluant l’industrie de l’assurance, sera obligé de régler le problème, parce que les gens vont nous le demander », insiste-t-il.

* La discussion de cet atelier est toujours disponible en rediffusion sur le Portail de l’assurance.