Des plateformes venues d’Europe et des États-Unis courtisent les assureurs canadiens dotés de systèmes traditionnels. Elles leur offrent une technologie basée sur l’infonuagique et l’intelligence artificielle (IA), qui leur permettra de faire migrer vers une nouvelle plateforme des décennies de données accumulées dans des systèmes d’arrière-guichet (back-office).
La tendance est mondiale, mais le secteur de l’assurance accuse un retard au Canada, même si l’assurance de dommages a un peu rattrapé le sien. En assurance collective, la tâche est colossale, en raison de la complexité de ces produits. La migration peut durer plusieurs années.
Des assureurs se sont retroussé les manches, tant petits que grands. Mutuelle située à Drummondville, UV Assurance a achevé la migration de tous ses groupes d’assurance collective vers un nouveau portail adhérent et administrateur en 2024. L’assureur avait amorcé son chantier technologique en 2018.
Pour les grands, la transition peut être encore plus longue. Manuvie a entamé en 2017 la migration de ses vieux systèmes de gestion des réclamations en assurance collective au Canada. L’assureur a choisi la plateforme V3locity, de l’entreprise de technologie de l’assurance (communément; « assurtech ») américaine Vitech Systems Group. La transition est toujours en cours.
« Il s'agit essentiellement du traitement des demandes de remboursement [ou réclamations] de l’assurance collective. Manuvie s'efforce de prendre en charge tous ses groupes sur la plateforme », révèle Jill Davidson, directrice générale des affaires canadiennes à Vitech, en entrevue avec le Portail de l’assurance. Manuvie a été l’un de ses premiers clients au Canada.
Mme Davidson dit que plusieurs groupes de Manuvie ont déjà migré vers V3locity. « Nous prenons en charge un grand nombre de blocs d’affaires collectives différents sur une même plateforme; cela nécessite une transition », explique-t-elle au sujet du délai. « La capacité d'utiliser l'intelligence artificielle dans la migration de tous les blocs d’affaires en vigueur en maintenant les coûts bas et en améliorant la qualité des données est un élément clé de la transition », ajoute la directrice générale de Vitech au Canada.
Le jeu en vaut la chandelle, selon un communiqué publié par Manuvie dans la section RADAR du Portail de l’assurance, le 27 juin 2025. Sans mentionner explicitement l’assurance collective, l’assureur y estime à 600 millions de dollars (M$) les bénéfices qu’il a tirés des initiatives de leadership numérique client en 2024, à l’échelle mondiale.
Marché en expansion
L’assurance collective est notre deuxième secteur d’affaires le plus mature.
– Mathieu Beauchesne, responsable de l’assurance à GFT Canada
Intégrateur de plateformes, GFT Canada constate à même ses revenus la tendance des assureurs à faire migrer leurs systèmes en assurance collective. La filiale de la multinationale européenne GFT Technologies s’est taillé une place au Canada à titre d’intégrateur de la plateforme californienne de Guidewire, destinée aux assureurs de dommages.
Bien que l’assurance de dommages soit l’activité la plus mature de GFT Canada, l’implantation de plateformes autres que Guidewire représente maintenant les deux tiers de ses revenus, dévoile Mathieu Beauchesne, responsable de l’assurance à GFT Canada, en entrevue avec le Portail de l’assurance.
M. Beauchesne ajoute que l’assurance collective occupe la plus grande part de ces autres secteurs, « avec un peu d’assurance vie individuelle », entre autres. « L’assurance collective est notre deuxième secteur d’affaires le plus mature », confie-t-il.
L’aventure de GFT Canada en collectif a commencé avec un mandat que lui a confié Beneva (alors SSQ Assurance et La Capitale) il y a environ huit ans, en assurance de dommages et en assurance collective, mentionne Mathieu Beauchesne. « L’assurance collective a ensuite grossi graduellement », note M. Beauchesne. Il ajoute qu’en 2025, GFT Canada a remporté l’appel d’offres qui fait de lui l’intégrateur de la plateforme de Vitech au Canada. Jill Davidson a confirmé cette information.
Vitech a de la concurrence. C’est d’abord dans la technologie de gestion des réclamations en assurance collective que Fineos s’est fait un nom au Canada en tant que plateforme de migration. Arrivée aux États-Unis il y a 25 ans, l’entreprise de technologie de l’assurance basée en Irlande a déniché son premier client au Canada auprès de RBC Assurances quelques années plus tard.
Fineos compte maintenant 15 clients au Canada. Par exemple, Securian Canada a retenu les services de Fineos en juillet 2023 pour implanter sa plateforme d’administration des réclamations en invalidité. Anciennement Première du Canada, Securian Canada avait acquis en décembre 2021 le portefeuille des marchés spéciaux de Sun Life, composé de régimes d’associations, de groupes d’affinités et d’assurance créances collective.
Fineos compte aussi parmi ses clients le Régime d’assurance des enseignants de l’Ontario (RAEO), la Société d’assurance publique du Manitoba et l’Alberta Teachers’ Association. « Nous considérons le marché canadien important pour la croissance et les opportunités futures. Nous y avons connu une croissance au cours des 20 dernières années, principalement dans le domaine des réclamations », confie le directeur général et fondateur de Fineos, Michael Kelly, en entrevue avec le Portail de l’assurance .
L’ascension ne s’est pas faite en un jour, selon les propos de M. Kelly. Axé sur le service à la clientèle, le premier système développé par Fineos à la fin des années 1990 a facilité son entrée dans le créneau de la gestion des réclamations dès l’année suivante, relate M. Kelly. La crise financière de 2000 a toutefois freiné l’ardeur des assureurs à moderniser leurs systèmes se rappelle-t-il.
Le fondateur de Fineos raconte qu’un sommet d’envergure mondiale organisé par Fineos à Toronto en 2014 lui a permis de présenter les résultats d’une étude qui a relancé l’intérêt des assureurs. Il a révélé que la plupart des assureurs roulaient sur de vieux systèmes, qui ne permettaient pas d’avoir une vue d’ensemble de la clientèle et des assurés en assurance collective. M. Kelly a alors vu l’opportunité de développer une plateforme basée sur l’infonuagique pour répondre à cette lacune.
Chantiers : vastes et complexes
Les chantiers de migration sont souvent complexes. Il arrive par exemple que Fineos et Vitech soient retenus par un même client qui confie à chacun une partie de la tâche de migration. C’est le cas de Beneva.
Beneva a adopté la plateforme de Vitech en 2022. Dans un communiqué, Beneva a précisé qu’il utilisera les applications de V3locity dédiées à l’implantation de nouveaux groupes, l’administration des polices, la facturation et le libre-service numérique. L’assureur fait appel à Fineos pour la gestion des réclamations.
Desjardins Assurances a adopté Vitech en 2024. Seul Vitech a publié un communiqué à cet égard. Il y mentionne que V3locity prendra en charge l'administration des politiques, la facturation et les portails libre-service numériques pour les employeurs, les employés et les courtiers. Dans son rapport annuel de 2024, Mouvement Desjardins mentionne parmi ses réalisations avoir déployé de nouvelles fonctionnalités numériques pour les membres et clients en assurance collective, telles que l'adhésion au régime en ligne et le rehaussement des services de réclamation en ligne pour tous les soins de santé.
À Beneva, Éric Trudel, vice-président principal et leader de l’assurance collective, explique en entrevue avec le Portail de l’assurance que l’assureur a choisi les fournisseurs qu’il considère être les meilleurs dans chacune des quatre grandes fonctions qui composent son nouvel écosystème :
- Vitech (V3locity) pour l'administration des contrats, la facturation, l'inscription des groupes et des adhérents, le paiement des commissions et le maintien de l'infrastructure;
- Fineos pour les réclamations et les prestations vie, maladies graves, décès & mutilation accidentels et invalidité;
- TELUS santé pour le règlement des réclamations et des prestations telles que les soins dentaires;
- Global IQX Sales & Underwriting Workbench, de Majesco, comme outil de vente et de souscription de nouvelles affaires et de renouvellements.
M. Trudel ajoute que La Capitale travaillait déjà avec TELUS Santé et Fineos. « Avec eux, nous avons revampé l’offre et bâti des fonctionnalités pour le nouvel écosystème », précise-t-il.
Y aller progressivement
Les assureurs peuvent choisir d’implanter une nouvelle plateforme de différentes façons, selon les propos de deux dirigeants de Levio, Marc Giguère et Patrice Valade, présents à l’entrevue avec Jill Davidson, de Vitech. Fondée à Québec en 2014, Levio se spécialise dans le conseil en transformation numérique et possède des bureaux canadiens à Montréal, Toronto, Ottawa et Charlottetown, ainsi qu’à Paris et en Inde. La firme est incorporée aux États-Unis sous le nom Levio Consulting.
Partenaire, conseiller stratégique et chef de la pratique de Levio, Patrice Valade dit que certains assureurs voudront faire migrer leur portefeuille d'affaires parce qu'ils ont acquis un autre système. « Ils estiment que cette migration leur permettra de gagner en efficacité et de générer un retour sur leur investissement », précise-t-il.
D’autres assureurs iront progressivement, ajoute-t-il. « Des assureurs pourraient préférer attendre le renouvellement du groupe d’un client avant de l’intégrer dans le nouveau système », ajoute M. Valade.
Beneva a choisi d’implanter graduellement son écosystème technologique. « Nous y allons prudemment, car notre priorité est que l’opération se fasse en douceur, sans nuire au service aux membres et partenaires », explique Éric Trudel.
Il dit que depuis décembre 2023, de nouveaux groupes d’assurance collective sont administrés dans ce nouvel écosystème. « Nous en sommes à une cinquantaine de groupes et continuons d’en ajouter chaque mois. Nos clients sont satisfaits des services offerts, bien que le système ne soit pas encore dans sa version finale. Nous continuons d’ajouter des fonctionnalités afin de migrer graduellement nos groupes existants dans ce nouvel écosystème à compter de 2027 », prévoit M. Trudel.
Historique des données
Associé de Levio et co-chef de la pratique d’affaires Vitech, Marc Giguère souligne durant l’entrevue en compagnie de Jill Davidson et Patrice Valade que la diversité des garanties collectives accroît la complexité d’intégrer un groupe au nouveau système. Par exemple, la limite de certaines couvertures porte sur deux ans plutôt qu’une seule, rappelle M. Giguère, ce qui exige un suivi rigoureux des données, par rapport à d’autres garanties renouvelables annuellement ou d’autres qui sont viagères.
Mme Davidson donne l’exemple des régimes qui couvrent les soins d’optométrie. « Il est très courant au Canada que les frais d’ordonnance pour des lunettes ne soient couverts que tous les deux ans. Il est donc nécessaire de disposer de ces données pour traiter les nouvelles demandes de remboursement au fur et à mesure qu'elles arrivent, en consultant les données historiques relatives à ces demandes », souligne-t-elle. Elle inclut dans son commentaire les soins dentaires et paramédicaux. « L’assurance collective couvre assez large. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est complexe d’implanter et faire migrer toutes les données », note la directrice générale de Vitech au Canada.
L’historique est crucial, renchérit Marc Giguère. « Vous devez vous assurer de ne pas repartir de zéro au bout d’un an, sinon de l'argent se perdra », insiste-t-il.
Parmi les autres défis de l’assurance collective, M. Giguère soulève qu’il n’existe pas en assurance collective une uniformité pareille à celle de l’industrie de l’assurance de dommages. Les assureurs de ce secteur parviennent à régler tous leurs enjeux de migration à travers une plateforme unique comme Guidewire.