Les assureurs limitent de plus en plus le montant auquel ils acceptent d’assurer un client à taux régulier pour les polices à cout nivelé.
Les bas taux d’intérêt obligent les assureurs à faire des prouesses pour rentabiliser leurs produits d’assurance vie entière et vie universelle à cout nivelé. L’industrie a toutefois d’autres tours dans son sac. Plusieurs compagnies ont réduit le montant maximum d’assurance vie qu’elles acceptent d’émettre à un client sans exiger de surprime.
Cette tendance qui touche les polices à cout nivelé déplait aux conseillers qui se spécialisent auprès des entrepreneurs et des professionnels. Ils doivent séparer les gros dossiers d’assurance vie entre plusieurs fournisseurs. Les conseillers offrent ainsi un meilleur prix au client, parce qu’ils demeurent dans les limites de chaque assureur. Cette pratique n’est pas nouvelle, sauf que les conseillers doivent maintenant séparer la tarte en plus de pointes.
Agent général aux activités pancanadiennes, le Groupe PPI se spécialise auprès d’une clientèle à valeur nette élevée, principalement composée d’entrepreneurs. Ses conseillers traitent fréquemment des dossiers de plusieurs millions de dollars (M$).
Claude Ménard, vice-président principal, marketing pour le Canada, chez PPI, donne un exemple. Deux frères qui dirigent une entreprise désirent s’assurer pour 150 M$ en vertu d’une police d’assurance vie universelle à cout nivelé, chacun à un moment différent. Le premier obtient son plein montant auprès de trois assureurs en 2010. Le deuxième doit en consulter huit en 2011.
Ce genre de fragmentation affecte les bonis auxquels le conseiller aurait eu droit pour de plus gros montants. « Pour le conseiller, le deuxième cas n’a représenté que 60 % de la rémunération qu’il avait obtenue pour le premier », dit M. Ménard.
Les taux d’intérêt font office de coupable, car leurs fluctuations affectent la rentabilité du cout nivelé. Hausser les prix du cout nivelé a été la première réponse des assureurs au problème des taux d’intérêt, dit John E. McKay, vice-président principal actuariat au Groupe PPI. Vu la concurrence, l’industrie a répondu en retard selon lui.
« Jusqu’à récemment, les assureurs basaient le cout nivelé sur une hypothèse de taux à long terme de 6 %. Ils auraient dû hausser le prix du cout nivelé il y a dix ans, lorsque les taux d’intérêt avaient déjà suffisamment baissé pour justifier une hausse de prix. Ce n’est pas fini, ajoute M. McKay. La plupart des assureurs qui offrent le cout nivelé ont déjà annoncé deux hausses depuis deux ans. Nous pourrions en voir une troisième quelque part cette année ou tôt l’an prochain. »
Des signes confirment déjà cette prévision et les hausses prennent plusieurs formes. Le 17 mars dernier, la Financière Manuvie a réduit les taux d’intérêt minimums garantis de ses polices universelles InnoVision, VU Sécurité et VU à prime temporaire.
Pour sa part, la Financière Sun Life a réduit le taux de dividendes versé à ses titulaires de polices vie entière avec participations. Cette baisse atteint 0,25 % et touche la période du 1er avril 2012 au 31 mars 2013. Le taux d’intérêt crédité aux polices passe ainsi à 7,15 %. Dans son mémo aux conseillers, dont le Journal de l’assurance a obtenu copie, Sun Life qualifie cette réduction de modeste malgré l’incertitude économique et des taux d’intérêt à un niveau jamais vu.
Les joueurs de niche n’échappent pas à cette tendance. Assomption Vie a réduit les taux d’intérêt offerts dans le compte à intérêt garanti de son produit VU Odyssée. Son compte à intérêt un an passe d’un rendement minimum garanti de 2 % à 1 %. Le compte 3 ans passe d’une garantie de 2,5 % à 1,25 %. Le compte 5 ans passe d’une garantie de 3,5 % à 1,50 %.
Ces changements ne suffiraient pas sans réduire les montants maximums d’assurance, explique John McKay, de PPI. Les compagnies d’assurance veulent éviter d’encaisser des pertes sur de très grosses polices universelles à cout nivelé, dit-il.
« Les assureurs limitaient en moyenne à 20 M$ les montants assurés automatique au sein des polices à cout nivelé. Quelques assureurs avaient même repoussé les limites à 50 M$, voire plus. Pratiquement tous les assureurs ont réduit leurs limites, parfois à aussi peu que 5 M$ », dit-il.
Le client qui dépasse la limite écopera souvent d’une surprime substantielle, dit l’actuaire en chef de PPI. Certains assureurs établissent la surprime selon un pourcentage du montant assuré. M. McKay explique les difficultés auxquelles s’expose un conseiller dont le client dépasse les limites. « Le conseiller ne peut dire à l’avance à son prospect combien lui coutera son assurance. À cela s’ajoute que le conseiller ne pourra minimiser cette surprime que s’il sépare le montant d’assurance désiré en polices distinctes avec des assureurs différents. »
BMO Assurance vie impose pour sa part une limite de 10 M$ au sein de son logiciel de projection du cout nivelé d’assurance. Rien de neuf dans ces limites, dit son vice-président au développement des affaires, Daniel Walsh. « On entend parler davantage de cette tendance, mais nous n’avons rien changé de notre côté ».
Les ententes avec leurs réassureurs influencent les limites des assureurs envers leurs clients fortunés. « Nous analysons la situation de chaque client dont le montant assuré dépasse les conditions prévues à notre traité de réassurance », dit M. Walsh.
Transamerica Vie Canada se concentre surtout sur la clientèle de la classe moyenne. L’assureur a aussi limité à 10 M$ le montant assuré automatiquement au sein des polices à cout nivelé. « Nous préférons ne pas coter le dossier au-delà de cette limite. Nous pensons que le conseiller assurera le reste avec un autre fournisseur », dit Pierre Vincent, vice-président principal, stratégies des produits et développement des affaires. Au-delà d’un certain seuil, c’est la rentabilité qui se trouve menacée, ajoute-t-il.
Mais pour l’assureur, ce n’est à peu près qu’un pour cent des cas qu’il reçoit. Plus spécialisé dans le marché à valeur nette élevé, un assureur comme RBC Assurances en recevra plus. Un réseau dédié chez PPI travaille d’ailleurs avec des produits maisons en collaboration avec cet assureur, par exemple le concept d’assurance vie universelle et prêt levier 10-8.
Des sources de PPI ont indiqué que cet assureur avait aussi abaissé ses montants maximums. Jointe par le Journal de l’assurance, la compagnie n’a pas été en mesure de déléguer un porte-parole pour commenter.
De son côté, John McKay, de PPI, croit que le phénomène des montants automatiques réduits n’est que temporaire. Il s’éclipsera avec la prochaine hausse des taux à long terme, aidé par les hausses successives du prix du cout nivelé.
« Maintenant que le cout nivelé a été relevé à un niveau plus rentable, je m’attends que le besoin d’imposer une surprime aux gros montants d’assurance décroitra », dit-il. Selon lui, certains pourraient même ramener leurs montants maximums à ce qu’ils étaient avant. Selon lui, une faible hausse des taux d’intérêt suffirait aussi à rétablir la rentabilité du cout nivelé.
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Les assureurs plus frileux face aux grosses couvertures
Par Alain Thériault, publié le 19 avril 2012 à 19h53
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