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Troubles du sommeil : les employeurs ont intérêt à s’en soucier davantage

par Alain Castonguay | 19 mars 2018 07h00

Nicolas Forestier et Bradley Smith | Photos : Réjean Meloche

Pour Desjardins Assurances, les employeurs canadiens ont tout intérêt à se soucier de la qualité du sommeil de leurs employés.

Lors du Congrès de l’assurance et de l’investissement, tenu en novembre, Nicolas Forestier, qui collabore à la supervision du régime collectif des 55 000 adhérents, employés actuels ou à la retraite du Mouvement Desjardins, a cité trois grandes raisons pour lesquelles un employeur doit s’en soucier : la santé et sécurité au travail, la productivité et les couts des régimes d’assurance collective.

Le fait de mal dormir affecte les capacités cognitives de façon majeure et dégrade la concentration de 20 à 50 %. L’insomnie représenterait le quart de tous les couts reliés aux accidents en milieu de travail, indique celui qui agit à titre de conseiller pour les groupes publics et parapublics chez Desjardins Sécurité financière (DSF).

La baisse de productivité associée à l’insomnie cause un lourd fardeau aux employeurs. Les gens se présentent au travail même s’ils ont mal dormi, mais leur prestation de travail est de moindre qualité. Cette réduction de la productivité associée au présentéisme représenterait près de 28 jours de travail par année pour un mauvais dormeur, soit 25 journées de plus que pour la personne qui a un bon sommeil.

25 jours perdus par employé

« Ce n’est pas rien. C’est cinq semaines, soit 25 jours de travail perdus par employé insomniaque », dit-il. Les couts sont estimés à 5 000 $ par année pour chaque employé affecté par un trouble du sommeil.

Pour l’apnée du sommeil, qui touche de 2 à 10 % des travailleurs selon les études, il faut parfois attendre jusqu’à huit ans avant de pouvoir consulter un professionnel. Pour une entreprise de 100 employés, si deux d’entre eux doivent patienter huit ans avant d’avoir accès au traitement, la facture reliée à ce seul trouble du sommeil atteint 80 000 $, note-t-il.

Les problèmes de santé mentale représentent la portion la plus importante de toutes les prestations d’invalidité versées grâce à l’assurance salaire, rappelle-t-il. « Le sommeil est peut-être la clé pour régler les problèmes de santé des Canadiens », poursuit M. Forestier en mentionnant l’hypertension, le diabète, la dépression ou les troubles cardiovasculaires.

Quelque 40 % des gens, soit 5 millions de Canadiens actifs sur le marché du travail, déclarent avoir des troubles du sommeil. Selon lui, la situation est d’autant plus inquiétante lorsqu’on constate que 87 % des gens concernés disent ne consulter aucun médecin à ce sujet.

Un programme pour réduire les couts

Afin de réduire les couts de santé du régime collectif reliés aux troubles du sommeil, Desjardins collabore depuis un an avec une nouvelle entreprise. Un projet pilote a été mené auprès de 1 800 employés du Mouvement Desjardins entre décembre 2016 et mai 2017. Les premiers résultats du programme, axé sur la thérapie cognitivocomportementale (TCC), sont prometteurs.

Bradley Smith, président et fondateur de Haleo, qui a mené le projet-pilote chez Desjardins et dont le modèle d’affaires repose sur l’application de cette thérapie, en a dévoilé les résultats lors du Congrès. Lors de l’essai chez Desjardins, 35 % des 1800 participants ont été dépistés. Sur ce groupe, 83 % ont accepté d’être pris en charge dans le cadre du programme de Haleo. Parmi les gens qui ont complété le traitement, près de neuf participants sur dix disent avoir constaté une amélioration de leur sommeil.

Retour sur investissement de 10 $ par dollar investi

L’impact sur la productivité et la réduction du présentéisme n’a pas été mesuré. Toutefois, M. Smith souligne que le dépistage des troubles du sommeil contribuera certainement à diminuer les problèmes de santé mentale. « Les gens qui ont été dépistés ont quatre fois plus de chance de souffrir de symptômes de modérés à sévères de détresse psychologique, comparativement aux bons dormeurs », dit-il.

Desjardins a participé à simplifier et commercialiser l’offre de l’entreprise, ajoute M. Smith, notamment en incluant le service dans les régimes d’assurance collective. La plateforme ainsi développée permet aux employeurs d’obtenir de l’information générale sur les liens entre les troubles du sommeil et la détresse psychologique, souligne-t-il. On essaie aussi de sensibiliser les employés aux facteurs physiologiques et environnementaux qui influencent la qualité du sommeil.

Ne pas dramatiser l’effet d’une mauvaise nuit de sommeil

On suggère des méthodes pour changer les comportements. Des techniques de relaxation sont aussi proposées. La partie cognitive de la thérapie est importante, souligne Bradley Smith. Beaucoup de gens ont tendance à dramatiser l’effet d’une mauvaise nuit de sommeil et ils se présentent au travail avec une attitude négative, dit-il.

Chez Desjardins, on estime que l’implantation du programme permet de diminuer les couts reliés à la baisse de productivité. Le retour sur l’investissement est de 10 $ pour chaque dollar investi dans le programme.

On estime que le traitement permet d’obtenir l’équivalent de 4 212 $ par année en gains de productivité, pour chaque employé traité. Dans une entreprise de 1 000 employés, le programme se paie tout seul dès que cinq salariés ont été traités.

La thérapie ne fonctionne pas pour tout le monde du premier coup, reconnait Bradley Smith. « Même si on arrive à soigner seulement 2 % des employés, sur une période de cinq à six semaines, le retour sur l’investissement est pratiquement instantané. Et en gardant le programme en place pour les autres, on arrive à sensibiliser l’ensemble du personnel à ce problème », dit-il.

« C’est l’accompagnement du thérapeute qui fait la différence. Il n’y a rien de révolutionnaire dans le traitement. C’est la clé qui donne la motivation à l’employé », précise Bradley Smith.

Si le participant le souhaite, le programme permet de le suivre à plus long terme, une fois la thérapie complétée. À intervalles réguliers, il sera contacté par la plateforme afin de remplir un court questionnaire. On veut s’assurer que l’amélioration obtenue durant le traitement persiste à long terme. Au besoin, on offrira une autre séance de thérapie pour appuyer les salariés qui vivront une « rechute », indique le PDG de Haleo.

Le principal défi associé à la thérapie cognitivocomportementale est le nombre restreint de thérapeutes qui ont reçu la formation en ce sens, ajoute-t-il. Chez Haleo, on embauche deux experts canadiens en ce domaine et l’accent est mis sur la formation, pour augmenter l’accessibilité de la thérapie au plus grand nombre de gens. Le fait de l’offrir par vidéoconférence facilite les choses, conclut-il.

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