Les Canadiens demeurent vulnérables face aux inondations, conclut un rapport du Bureau du Vérificateur général du Canada. Cartes incomplètes, données disparates, retards fédéraux et absence de normes communes compliquent la gestion des risques, ce qui met au défi le secteur de l’assurance.

C’est que plusieurs ministères fédéraux ont failli à leur tâche de rassembler des informations cruciales, conclut le Commissaire à l’environnement et au développement durable du Canada, Jerry V. DeMarco.

C’est ce qu’on apprend entre autres dans un rapport de 39 pages, qui mentionne en effet que différents ministères fédéraux « n’ont pas veillé à la production en temps opportun de cartes des zones inondables […] De nombreuses cartes n’étaient pas encore achevées, et la plupart des renseignements existants sur les aléas d’inondation n’étaient pas pratiques ou exploitables ».

Ottawa a dépensé, en moyenne 230 millions de dollars annuellement en aide post-inondation entre 2016 et 2025, indique le rapport. Au budget de 2025, des investissements de 25 milliards pour les logements et de 115 milliards pour les infrastructures étaient prévus pour le prochain quinquennat.

« Ces engagements financiers soulignent qu’il est nécessaire d’avoir de l’information sur les changements climatiques fondée sur des données probantes pour s’adapter efficacement et guider l’aménagement des terres et le développement des infrastructures », écrit M. DeMarco.

Des retards, manque de clarté et vérification hétérogène

L’auditeur mentionne notamment que Sécurité publique Canada (SPC) n’a pas publié ses cotes de risque d’inondation à la fin de 2025, comme il était prévu.

Il a également indiqué que l’Outil d’information sur les risques d’inondation au Canada en construction par le ministère ne tiendra pas compte des changements climatiques. De plus, comme le système et les données appartiennent exclusivement à un fournisseur privé, les mises à jour seront quasiment impossibles. SPC a annoncé à la fin avril que l’outil était désormais disponible.

Par ailleurs, Ressources naturelles Canada (RNC) était responsable de cartographier quelque 200 zones inondables à plus haut risque d’ici 2028 – un objectif qui sera difficile, voire impossible, à atteindre selon le vérificateur – , « l’absence d’indicateurs de rendement et le manque de clarté des définitions rendent difficile la prise en compte des résultats du programme », relève-t-il, ajoutant qu’à peine la moitié des secteurs prioritaires identifiés en 2022 avaient été priorisés.

Enfin, RNC, conjointement avec Environnement et Changement climatique Canada, devait valider la conformité des projets de cartographie des zones inondables. Or, ce processus n’a pas été effectué de manière uniforme, a constaté l’auditeur. L’inventaire des cartes était en outre incomplet, et certains liens hypertextes, erronés.

« Tout retard dans la publication de cartes fiables et exploitables des zones inondables expose les personnes et les collectivités à des risques accrus pour leur santé, leurs finances et leur environnement », prévient M. DeMarco.

Données incomplètes

En entrevue avec le Portail de l’assurance, le professeur agrégé au Département de finance, assurance et immobilier de l’Université Laval Michael Bourdeau-Brien n’est pas étonné des conclusions de M. DeMarco.

Michael Bourdeau-Brien

« Ça fait des années qu’on sait que les cartes ne sont pas à jour ou qu’elles ne sont pas toutes constituées de la même manière », avance-t-il.

Le principal problème, selon lui, est que les cartes traditionnelles ne considèrent pas les risques dans leur ensemble. « Une carte est un fragment d’information », relève celui qui est aussi titulaire du Fonds AMF en gestion intégrée des risques des institutions financières.

« Historiquement, ce qu’on y retrouvait, c’était seulement la fréquence des aléas. Les nouvelles cartes utilisent une approche avec une cote de risque, ce qui est déjà un élément supplémentaire, mais la cartographie fait toujours abstraction de plusieurs éléments, comme la vulnérabilité des actifs face aux dommages. »

Enjeu de gouvernance

Bernard Deschamps, qui a récemment complété un doctorat dont la thèse portait sur le rôle des municipalités dans la prévention des inondations, n’était pas non plus surpris du résultat.

Bernard Deschamps

« Actuellement, on fait avec des cartographies réalisées par les provinces ou par des fournisseurs privés qui ne sont pas fondées sur les mêmes informations ou les mêmes paramètres, déplore le chercheur dans un entretien téléphonique. C’est décevant, parce que beaucoup d’énergie, d’efforts et d’argent ont été investis pour la protection du public et on se retrouve à avoir plein de jeux de cartes qui ne sont pas coordonnées, qui ne se parlent pas. »

« Une carte ayant été produite par une organisation ne peut pas être comparée à une autre parce qu’elles n’ont pas utilisé les mêmes données ou la même méthodologie, renchérit-il. Alors finalement, on obtient uniquement de l’information partielle. »

Selon l’ancien président-directeur général de la Mutuelle des municipalités du Québec (aujourd'hui le Fonds d'assurance des municipalités du Québec ou Fonds FQM), la situation actuelle relève d’un problème de gouvernance.

Il croit que le rôle d’Ottawa aurait été de dicter les normes pour la constitution des cartes ainsi que les données et les types de risques qu’on aurait dû y retrouver, permettant ainsi une certaine uniformisation de la cartographie à l’échelle nationale, et ce, à moindre prix.

« Le fédéral aurait dû jouer le rôle de coordonnateur pour déterminer les normes de conception de la cartographie de manière que chaque province utilise la même méthodologie, martèle-t-il. Actuellement, toutes les provinces ont leur recette, ce qui veut dire qu’une propriété riveraine en Ontario n’aura peut-être pas la même cote de risque qu’une maison sur l’autre rive du même cours d’eau au Québec. »

Les universités boudées?

Un autre expert qui n’est pas surpris des conclusions du rapport : le directeur du Réseau inondations intersectoriel du Québec (RIISQ), Philippe Gachon. Le professeur titulaire au Département de géographie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) déplore toutefois ce qu’il qualifie d’un « manque d’arrimage » entre le gouvernement fédéral et les provinces, mais aussi les centres de recherche et les universités.

Philippe Gachon

« La majeure partie des connaissances scientifiques et des outils développés pour documenter et prévoir le risque d’inondation, ça vient des universités, rappelle-t-il, citant en exemple l’expertise de l’UQAM en modélisation régionale du climat. Cette expertise n’a pas été suffisamment mise à profit dans le cadre de la [cartographie fédérale]. Personne du fédéral n’est venu nous voir pour solliciter notre expertise. »

« Ça ne veut pas dire que personne n’a sollicité certains de nos membres, mais ça n’a pas été fait de façon centralisée, nuance le chercheur. [Le gouvernement du Canada] aurait dû le faire, non seulement pour éviter le dédoublement du travail, mais aussi pour s’assurer de la complémentarité de ce qui a été fait. »

Pour M. Gachon, ce travail en silo est symptomatique de la distance qui s’est installée entre le gouvernement fédéral et l’enseignement supérieur depuis une trentaine d’années.

« À l’époque du gouvernement Chrétien, on avait créé la Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l’atmosphère pour favoriser la collaboration, former une relève et développer des outils à travers toutes les universités canadiennes, rappelle le scientifique. Cette fondation a été démantelée sous le gouvernement Harper et n’a jamais été rétablie. »

« Erreur stratégique »

Le fait de recourir à une plateforme et des données qui demeurent la propriété d’une firme privée constitue une « erreur stratégique » du gouvernement fédéral, estime Bernard Deschamps.

« Ces firmes vendent leurs informations aux assureurs pour leur permettre d’estimer leurs risques face à toutes sortes d’aléas climatiques, précise-t-il. Comme c’est une entreprise qui a collecté les données et qui a développé ses modèles d’estimation, c’est normal qu’elle ne souhaite pas donner sa recette [gratuitement]. »

Michael Bourdeau-Brien salue pour sa part le développement d’une culture du risque, mais rappelle que « les assurés n’ont pas la capacité, comme individus, d’aller chercher les données auprès de fournisseurs privés. » « Et présentement, ce qui est rendu disponible par le gouvernement n’est pas précis ou complet », relève-t-il.

« Plutôt que de faire appel à des firmes privées, le gouvernement aurait pu nous consulter, plaide pour sa part Philippe Gachon. Ça aurait coûté beaucoup moins cher et ça aurait permis de soutenir la recherche et la relève. »