L’accès à une couverture d’assurance abordable devient de plus en plus problématique dans plusieurs régions du continent nord-américain. Selon le chercheur et ingénieur en chef de l’Institut de prévention des sinistres catastrophiques (IPSC), Keith Porter, le Canada doit investir des sommes importantes dans les prochaines années pour améliorer la résistance des bâtiments aux sinistres catastrophiques.
Lors d’un webinaire tenu par l'organisme en mars dernier, M. Porter, Ph.D, a présenté un sommaire des travaux de l’Institut concernant l’histoire des sinistres catastrophiques au Canada.
Dans un article intitulé Societal Loss from Historic Natural Catastrophes in Canada et publié en novembre 2025, dont M. Porter est l’un des co-auteurs, les chercheurs de l’IPSC ont estimé que les pertes économiques des sinistres catastrophiques sont de 9,2 milliards de dollars (G$) par année.
« Cela correspond à 3 % des dépenses en construction faites chaque année au Canada. Cela veut dire que ces sinistres effacent l’équivalent de deux semaines de travaux de construction chaque année », indique M. Porter. Ces dernières années, l’augmentation moyenne des pertes économiques a été de 9,4 %. À ce rythme, cela signifie que le total des pertes doublera tous les huit ans.
Cette augmentation des pertes liées aux sinistres majeurs est neuf fois plus rapide que la croissance de la population, cinq fois supérieure à la croissance du produit intérieur brut (PIB) réel et trois fois plus élevée que l’augmentation des dépenses en construction, résume Keith Porter.
Le déficit de couverture d’assurance, c’est-à-dire la proportion de ces pertes qui ne seront pas couvertes par l’assurance, continue de grandir. Depuis 2008, on estimait que 50 % des dommages issus de ces événements étaient assurés. La tendance récente montre que les dommages assurés représentent désormais le tiers des pertes économiques, selon M. Porter.
Entre 2008 et 2025, les provinces les plus touchées par les sinistres catastrophiques majeurs ont été l’Alberta et l’Ontario, suivies par le Nouveau-Brunswick loin en 3e place. C’est aussi là où l’on observe les plus grands écarts de couverture entre ces pertes et les dommages assurés.
Pour la décennie 2015-2024, les chercheurs évaluent les dommages assurés au Canada liés à ces sinistres catastrophiques à 24,3 milliards de dollars américains (G$ US). L’estimation faite par Swiss Re pour la même période est de 25 G$ US.
15 ans plus tard
À l’IPSC, la mission de l’organisme est d’améliorer la résilience des communautés canadiennes à l’égard des sinistres majeurs. Les travaux menés par Paul Kovacs, fondateur et directeur général de l’Institut, lui ont permis de conclure que les pertes économiques en lien avec les sinistres catastrophiques au Canada suivent la tendance observée aux États-Unis, avec un décalage d’environ 15 ans.
Dans un rapport récent du Natural Resources Defense Council (NRDC) des États-Unis, on rapportait que depuis 2020, plus de 1,2 million de propriétaires ont dû recourir aux assureurs publics pour protéger leur habitation. Entre 7 % et 13 % des habitations ne sont plus assurées ou assurables dans ce pays. Selon M. Porter, plus du tiers de ces propriétés est détenu par des ménages à plus faible revenu et qui vivent dans des immeubles bâtis selon des normes de construction datant de plusieurs décennies, ce qui les rend plus vulnérables aux aléas du climat actuel.
Les données combinées sur 30 ans permettent une révision importante des codes de construction aux 10 ans. Le stock des immeubles s’agrandit d’environ 1 % par année. Il faudra environ 40 ans pour moderniser 50 % des immeubles, souligne Keith Porter.
L’IPSC prône depuis plusieurs années la nécessité de revoir les codes du bâtiment et les méthodes de construction. Moderniser les immeubles et les rendre plus résistants aux aléas climatiques et aux autres catastrophes nécessiterait des sommes de 1 à 10 billions de dollars (B $), selon les estimations faites aux États-Unis. C’est à partir de cette estimation des dépenses que M. Porter suggère que les investissements requis au Canada seront de 100 G$ à 1 B $.
Limites de l’étude
Keith Porter souligne les limites de l’étude publiée en novembre 2025, car les évaluations qu’on y fait des pertes économiques ne tiennent pas compte de l’impact des catastrophes sur les populations les plus vulnérables. Certains impacts de ces événements ne sont pas calculés par les assureurs. Le chercheur cite la santé psychologique des sinistrés, la violence domestique, la fumée et les particules fines associées aux feux de forêt, les pertes de productivité, etc.
Présents au webinaire, Laura Twidle, présidente-directrice générale (PDG) de Catastrophe Indices and Quantification (CatIQ), l’organisme mandaté par les assureurs pour comptabiliser les pertes associées aux sinistres majeurs, et Adam Smith, météorologue à Climate Central, indiquent que le travail d’analyse des données mené par les chercheurs de l’IPSC fournit une aide précieuse pour mieux estimer l’écart de couverture (insurance protection gap).
« Les communautés et les assurés doivent être mieux informés sur les changements climatiques et leur impact sur leur exposition au risque et leur vulnérabilité », souligne M. Smith.
Mme Twidle rappelle que la compilation des pertes demeure un exercice incomplet, car les dommages assurés doivent dépasser la barre des 30 millions de dollars (M$). « On l’a vu avec les feux de forêt qui ont frappé les communautés nordiques ces dernières années, où les gens ont dû être évacués », dit-elle.
« S’il y a un bon pourcentage de gens qui ne sont pas assurés dans ces communautés, il se peut que nous ne puissions pas bien évaluer les pertes lors de sinistres importants », ajoute-t-elle.
Pour les plus grandes catastrophes, comme les feux en Californie en janvier 2025 ou les ouragans de l’automne 2024, les deux invités du webinaire notent que les assureurs ont besoin de plus de temps pour comptabiliser les pertes.
Laura Twidle ajoute qu’au moment où les assureurs fournissent l’estimation des dommages assurés, l’événement est connu, mais les réclamations peuvent être associées à différents périls. Par exemple, une panne d’électricité peut avoir été causée par la pluie verglaçante ou les vents violents, ou encore, les dommages par l’eau peuvent découler d’une pluie diluvienne ou d’un refoulement d’égouts.
Les feux de janvier 2025 à Los Angeles ont été produits par deux phénomènes météorologiques distincts, raconte Adam Smith, soit une sécheresse de plusieurs mois suivie d'un système de vents violents qui a transporté les braises de feux de végétation des terres publiques vers les régions urbanisées.
Les réassureurs se préoccupent de l’impact des sinistres majeurs, comme les ouragans ou les feux de forêt d’importance. M. Smith constate que ces dernières années, des périls dits secondaires comme les orages convectifs majeurs ou les tempêtes de grêle ont été à l’origine des dommages de plusieurs dizaines de milliards aux États-Unis. Cela a été remarquable en 2025, car il n’y a eu aucun ouragan de l’océan Atlantique ayant touché terre aux États-Unis.
Les deux pays couvrent un immense territoire touché par les événements météorologiques extrêmes, mais de nature différente. Les ouragans frappent en premier lieu les États-Unis, tandis que les feux de forêt sont plus fréquents au Canada. Keith Porter souligne que les modes de construction et les règles touchant la sécurité sont assez similaires dans les deux pays, ce qui explique en partie les tendances similaires concernant les dommages aux habitations.