Le climat change et les impacts de cette évolution sur les communautés, principalement dans les régions les plus nordiques du pays, sont plus importants et inquiétants, estiment les scientifiques qui viennent de mettre à jour le Rapport sur le climat changeant du Canada 2026.
Le 3 septembre dernier, Environnement et Changement climatique Canada (ECCC) a publié en fin de journée un communiqué laconique annonçant la publication d’une importante mise à jour de ce rapport. Le communiqué rappelle des décisions récemment prises par le gouvernement fédéral en matière de climat, sans rien révéler du contenu du rapport, qui fait plus de 1 500 pages.
ECCC a rendu public un résumé plus digeste qui tient sur une quarantaine de pages. Dans un webinaire tenu le 10 septembre par l’Institut climatique du Canada (ICC), l’un de ses coauteurs, Chris Derksen, répondait aux questions de Ryan Ness, directeur de l’adaptation de l’Institut. M. Derksen est directeur par intérim de la Division de la recherche sur la modélisation climatique au ministère fédéral de l’Environnement et du Changement climatique.
Le chercheur a tenté de résumer les principales conclusions d’une centaine de scientifiques qui ont travaillé durant trois ans pour produire ce pavé. La première édition du Rapport avait été publiée en 2019.
M. Derksen note que le rapport comprend des études de cas sur l’impact du réchauffement climatique sur les Premières Nations, les Inuits et les Métis qui habitent dans la partie septentrionale du pays. On présente notamment le changement de paysage comme nouvel indicateur du dégel du pergélisol.
Dès le 4 septembre 2026, l’ICC indiquait que les conclusions du rapport confirmaient que le Canada n’atteindrait pas son objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) à 440 mégatonnes en 2030, inscrit dans l’Accord de Paris sur le climat. De plus, le Canada n’atteindra pas la cible de carboneutralité prévue en 2050, indiquait l’organisme dans une autre analyse publiée le 11 septembre dernier.
Météo extrême
Le 2 septembre, un violent orage a causé beaucoup de dommages dans la région de Toronto, notamment au Rogers Stadium, qui sert de site temporaire pour des spectacles extérieurs. Au début du webinaire, Rick Smith, président de l’Institut climatique du Canada, racontait avoir vu la tempête arriver de son bureau. Le quartier où il habite à Toronto est souvent inondé quand les précipitations sont importantes. « Les infrastructures de ce secteur, tout comme celles de nombreuses autres villes du pays, doivent être modernisées pour mieux résister aux réalités climatiques actuelles », indique M. Smith.
« C’est à travers ces événements extrêmes que beaucoup de gens ont fait l’expérience du changement climatique », renchérit M. Derksen. « Si nous augmentons la fréquence de ces événements, nous accroîtrons les coûts que nous devrons supporter du fait de ces événements », poursuit-il.
Par ailleurs, le chercheur insiste pour rappeler que « l’empreinte du changement climatique sur le paysage est vraiment omniprésente dans le Nord ». La température moyenne augmente plus vite près des pôles.
Les impacts de ce réchauffement sont déjà évidents, selon M. Derksen. « Pour l’Arctique canadien, cela se traduit par des périodes d’enneigement et de couverture de glace marine plus courtes, ainsi que par une plus grande étendue d’eau libre. »
La capacité des habitants de se déplacer pour la chasse de subsistance est réduite. « Lorsque vous faites fondre la neige deux mois plus tôt, vous modifiez véritablement la façon dont les gens se déplacent et interagissent avec le paysage », dit-il.
Même si le réchauffement est limité, une partie du pergélisol aura dégelée et aura libéré du méthane, tandis que les glaciers montagneux continueront de fondre, ce qui aura d’autres impacts sur le climat, ajoute Chris Derksen. Ces impacts sont soulignés dans les énoncés nos 7 et 12 du rapport.
« Il est très important que les gens comprennent que les changements auxquels nous assistons sont très étendus. Nous pouvons en limiter certains si nous parvenons à freiner le réchauffement, mais nous devrons continuer à nous adapter à d’autres, même si nous réussissons à limiter ce réchauffement », souligne le coauteur du rapport d’ECCC.
Énoncés principaux
Le premier énoncé principal du rapport est sans ambiguïté : entre 1948 et 2023, la température moyenne a grimpé de 2°C au Canada, et les régions nordiques du pays se sont réchauffés de 2,6°C. Le réchauffement est observable dans toutes les régions et pour toutes les saisons, mais il est plus important en hiver et en automne qu’au printemps et en été.
« En s’appuyant sur de nouvelles données probantes plus solides, le degré de confiance quant à l’attribution du réchauffement climatique au Canada à l’influence de l’humain est plus élevé que dans l’évaluation faite dans RCCC de 2019 », lit-on en page 12 du résumé du rapport.
Le deuxième énoncé confirme que le réchauffement s’est accéléré depuis 1970 au Canada, et à un rythme deux fois plus rapide au Canada que pour la moyenne mondiale. L’Arctique canadien s’est réchauffé trois fois plus vite que la moyenne mondiale durant la même période.
Les précipitations annuelles totales ont augmenté depuis la fin des années 1940 et l’augmentation est la plus forte dans le nord du pays. « La meilleure estimation (...) est de 9,7% entre 1949 et 2023, la majeure partie de l’augmentation étant attribuable à l’influence humaine », indique-t-on dans le troisième énoncé du rapport. Dans les territoires du Nord canadien, la moyenne régionale des précipitations annuelles totales est en hausse de 18,9% durant la même période.
Changements interreliés et irréversibles
Chris Derksen a insisté, durant le webinaire du 10 septembre dernier, sur le quatrième énoncé du rapport : « Le réchauffement climatique a entraîné des changements vastes, interreliés et soutenus partout au Canada », dit-il.
« Ces changements comprennent plus de chaleurs extrêmes, moins de froids extrêmes, des saisons de croissance et de feux de forêt plus longues, des débits de pointe des cours d’eau plus hâtifs, des saisons de couverture de neige et de glace plus courtes, le rétrécissement des glaciers, la fonte du pergélisol, le réchauffement des océans et l’élévation du niveau de la mer », précise-t-on dans le rapport.
À court terme, d’ici 2040, la température annuelle moyenne au Canada devrait augmenter de près d’un degré Celsius supplémentaire, ce qui poussera le réchauffement à 2,7°C par rapport à la température de la période préindustrielle (1850-1900).
Les auteurs du rapport précisent que le niveau des émissions mondiales de GES déterminera si le réchauffement climatique au Canada se stabilisera ou s’intensifiera dans la seconde moitié du présent siècle.
Le réchauffement climatique et les changements connexes du climat au Canada sont « essentiellement irréversibles ». Si la température se stabilise, la fonte de la glace de mer pourrait aussi se stabiliser. La hausse du niveau de la mer, la fonte des glaciers et le dégel du pergélisol se poursuivront même après la stabilisation des températures de surface, poursuivent les auteurs.
Fréquence et sévérité
Le réchauffement d’origine humaine a déjà eu une incidence sur la fréquence et l’intensité des épisodes de température extrêmes au Canada, poursuivent les auteurs du rapport.
Par ailleurs, les sécheresses et les crues soudaines deviendront plus fréquentes et plus graves avec l’augmentation du réchauffement. Les chercheurs prévoient également que la météo des feux de forêt deviendra plus fréquente et intense dans la plupart des régions du Canada, ce qui prolongera la saison des feux encore davantage.
La disponibilité de l’eau douce en été dans le sud du pays est menacée par des changements dans le cycle de l’eau. On a déjà observé une réduction de la contribution des glaciers au débit estival de certains bassins versants dans l’ouest du Canada, soulignent les scientifiques.
Lors du webinaire de l’ICC, Chris Derksen a rappelé la catastrophe du 26 août dernier à la frontière du Népal et du Tibet (Chine) à la suite d’une inondation soudaine provoquée par le détachement d'un morceau de glacier. Même si les conditions locales applicables à ce sinistre ne se trouvent pas au Canada, il estime que ce risque ne doit pas être négligé.
« Nous savons que l’eau issue de la fonte des glaciers doit bien aller quelque part. Elle forme souvent un lac temporaire. Ces lacs finissent par céder; la fonte des glaciers présente donc des risques. Il ne s’agit pas seulement d’un problème d’approvisionnement en eau, mais aussi d’un risque », explique M. Derksen.
Variations du niveau de la mer
Dans certaines parties des régions côtières de l’Atlantique et du Pacifique, le niveau de la mer grimpera plus vite que le niveau moyen à l’échelle mondiale, indiquent les auteurs à l’énoncé no 13. Les épisodes d’élévation extrême seront aggravés durant les périodes d’ondes de tempêtes plus fortes et les marées hautes.
Les auteurs du rapport constatent le réchauffement et l’acidification des océans qui entourent les côtes canadiennes. Les océans continueront de se réchauffer, d’absorber le dioxyde de carbone (CO2) et de devenir plus acides avec la hausse des températures et de la concentration du CO2.
Enfin, le statut des terres et des océans comme puits de carbone dans les prochaines décennies est remis en question. Les océans continueront de capter plus de carbone, mais pour les terres, le degré de certitude est moyen : la croissance plus forte de la végétation pourrait être annulée par les émissions de carbone causées par les feux de forêt, la fonte du pergélisol et d’autres perturbations, indiquent les auteurs dans le quinzième et dernier énoncé du rapport.
Chris Derksen note que le gouvernement fédéral publiera aussi une mise à jour de l’impact des changements climatiques sur la santé de la population canadienne, en mettant l’accent sur la qualité de l’air réduite par les feux de forêt et les épisodes de chaleur extrême.
L’Organisation des Nations Unies (ONU) a confirmé la semaine précédente que la cible de l’Accord de Paris de 2015, qui visait à limiter le réchauffement à 1,5°C, était déjà inévitable. La cible de 2°C était une cible supérieure, rappelle M. Derksen. « Cela signifie donc que nous nous trouvons dans un scénario de dépassement », dit-il.
Ce dépassement de la cible comporte de l’incertitude, poursuit-il. « Nous ne savons pas comment le système climatique se comporte dans ce scénario. Nous ne nous sommes jamais trouvés dans une telle situation auparavant. » Il souligne les efforts des consortiums de recherche, dont Ouranos au Québec, qui publient des analyses où l’on explique les impacts et où l’on propose des mesures d’adaptation à l’échelle provinciale ou régionale.
Les conclusions des auteurs du rapport forcent la réflexion, selon le chercheur. « Nous disposons des informations nécessaires. Nous comprenons les incertitudes. Nous connaissons les paramètres des trajectoires envisageables pour l’avenir. Il nous incombe donc à tous d’utiliser ces informations pour mener, collectivement, un travail aussi éclairé que possible afin de relever ce défi majeur », conclut M. Derksen.