Les profils de risque actuels diffèrent considérablement de ceux observés par le passé, et les chocs climatiques font apparaître des corrélations inattendues entre des secteurs d’activité auparavant considérés comme indépendants.
« L’incidence des événements météorologiques extrêmes sur la fréquence et la sévérité des sinistres nécessite une réévaluation des pratiques actuarielles traditionnelles en matière de tarification et de souscription », écrivent les auteurs d’un nouveau document de ressources pratiques de l’Institut canadien des actuaires (ICA), intitulé Risques liés au climat pour les actuaires en assurances IARD.
Le rapport s’adresse aux actuaires en tarification d’assurances de dommages, à ceux qui travaillent dans les domaines du provisionnement, de la gestion des risques, de la modélisation du capital et de la gestion des risques d’entreprise, ainsi qu’aux actuaires en chef et aux autres membres de la haute direction. Il a été produit en réponse aux événements climatiques qui ont rendu nécessaire l’élaboration de conseils à l’intention des praticiens. Il répond également à la ligne directrice B-15 du Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF), qui énonce les attentes du BSIF en matière de gestion des risques liés aux changements climatiques.
« Ils demandent aux institutions financières de considérer le climat comme l’un de leurs principaux risques. Ils demandent également aux entreprises de divulguer certains chiffres dans le cadre de cette ligne directrice générale B-15 », explique Mohan Sivapatham, Fellow de l’ICA (FICA), Fellow de la Casualty Actuarial Society (FCAS) et membre de la Commission sur les changements climatiques et la viabilité de l’ICA. « Il faudra examiner ce problème sous une multitude d’angles. Un large éventail d’experts en la matière doivent unir leurs efforts pour parvenir à une meilleure solution. Je pense que c’est dans cette direction que nous devons aller », ajoute-t-il lors d'un entretien avec le Portail de l'assurance.
Quant à l’affirmation du rapport selon laquelle l’incidence des phénomènes météorologiques violents sur la fréquence et la gravité des pertes assurées et non assurées nécessite une réévaluation des approches traditionnelles en matière de tarification et de souscription, M. Sivapatham souligne que ce constat est généralement admis, mais que cette réévaluation ne se fait peut-être pas partout de la même manière ni au même rythme.
Quantifier l’incidence
En ce qui concerne les moyens de quantifier l’incidence des événements liés au climat sur le bilan des assureurs, M. Sivapatham souligne qu’il existe différentes trajectoires ou différents scénarios, certains plus optimistes que d’autres, qui peuvent être envisagés selon les publications scientifiques sur lesquelles on s’appuie à un moment donné.
« Nous essayons d’aider la communauté à traduire ces trajectoires afin qu’elle puisse ensuite les modéliser, explique-t-il, et ainsi parvenir à une perspective qu’elle pourra présenter à ses parties prenantes. »
S’adapter pour exercer ses activités dans un contexte où les profils de risque diffèrent considérablement de ceux du passé est une réalité à laquelle les actuaires s’adaptent avec beaucoup de difficulté et de prudence, ajoute-t-il.
« Des événements tels que les feux de forêt, les vagues de chaleur extrêmes, les inondations et la dégradation des écosystèmes présentent des signes de changement de régime, c’est-à-dire une transition vers un nouveau régime de risque persistant plutôt qu’une simple variabilité historique, indique le rapport. Les considérations liées au climat n’auront pas les mêmes répercussions sur toutes les lignes d’affaires ni sur toutes les unités d’exposition. »
Sélection et segmentation des risques
Le rapport se penche également sur les considérations relatives au niveau des tarifs, à la sélection et à la segmentation des risques ainsi qu’à la tarification et à la souscription.
En matière de provisionnement, par exemple, il souligne que le risque climatique prend une importance croissante, « ce qui réduit la fiabilité des méthodes traditionnelles d’établissement des réserves. En effet, ces méthodes reposent largement sur l’hypothèse selon laquelle les tendances historiques des pertes se reproduiront dans l’avenir. L’émergence de périls liés au climat remet fondamentalement en question cette hypothèse, écrivent les auteurs. La documentation continue du choix des sélections ainsi que la transparence des hypothèses et des choix de scénarios seront essentielles à mesure que les pratiques d’établissement de réserves évolueront pour intégrer le risque climatique. »
Le document relève également les différentes préoccupations que les entreprises devraient prendre en considération à court, à moyen et à long terme.
À court terme, les auteurs soulignent le risque de scénarios de « double choc », dans lesquels une catastrophe fait simultanément augmenter les passifs tout en faisant diminuer la valeur des actifs. À moyen terme, ils indiquent que les assureurs pourraient envisager des programmes de transfert alternatif des risques, soulignant que les obligations catastrophe de TD Assurance ont créé un précédent clair pour les assureurs canadiens qui souhaitent accéder directement aux marchés des capitaux afin de diversifier leur réassurance.
Trajectoires de transition vers la carboneutralité
À long terme — sept ans ou plus —, ils affirment également que les stratégies d’allocation du capital devront s’arrimer de plus en plus aux trajectoires de transition vers la carboneutralité, « car l’assurance d’industries à forte intensité carbone pourrait entraîner des charges financières punitives ou des risques pour la réputation », écrivent-ils.
Il en va de même pour les actifs : « À mesure que les capitaux sont réorientés vers des actifs verts, une décote significative pourrait s’appliquer aux actifs à forte intensité carbone, entraînant une dévalorisation rapide de ces derniers, précisément au moment où la liquidité est la plus nécessaire pour couvrir les sinistres. Ces développements peuvent nécessiter un examen proactif et à long terme de l’exposition du portefeuille d’investissements au risque de transition. »
Les auteurs concluent que les changements climatiques redéfinissent fondamentalement le paysage des risques pour les assureurs de dommages, alors que le recours à l’expérience historique des sinistres devient de plus en plus inadéquat, particulièrement en ce qui concerne les périls secondaires.
Une plus grande résilience financière
« Les chocs simultanés sur le bilan, où une catastrophe physique majeure entraîne une augmentation du passif des sinistres, tandis que la volatilité du marché déprécie simultanément les actifs d’investissement, peuvent compromettre les avantages traditionnels de la diversification, écrivent-ils. La gestion du risque climatique constitue un enjeu crucial pour assurer la solvabilité à long terme et peut aider les organisations à aller au-delà de la simple conformité réglementaire pour renforcer leur résilience financière. »
Le document de ressources pratiques, qui n’a pas été conçu comme un manuel prescriptif, a été rédigé par M. Sivapatham, ainsi que par Carl Lussier, Harlem Carrier et Huston Cheng. « Les actuaires ont des compétences différentes, explique M. Sivapatham. Il faut tout un village. »
En ce qui concerne les commentaires reçus, il affirme que les entreprises ont réellement à cœur de mettre en place des systèmes et d’acquérir une compréhension des risques qui vont au-delà de la simple conformité réglementaire. « Elles consacrent des investissements et des capitaux à des outils comme la modélisation des catastrophes, le suivi géospatial et des solutions plus novatrices pour gérer ce risque, plutôt que de s’appuyer uniquement sur leurs méthodes d’expertise traditionnelles, explique-t-il. Si vous ne vous en préoccupez pas, quelqu’un d’autre le fera, et cette autre personne sera probablement meilleure pour souscrire, tarifer, provisionner et exercer ses activités. »