Compte tenu des incertitudes liées aux problèmes géopolitiques et à la guerre commerciale avec les États-Unis, le Québec et le Canada connaîtront encore au moins une année de morosité économique, mais éviteront la récession.

L’économiste Jimmy Jean, du Mouvement Desjardins, présentait ses perspectives économiques et financières lors d’un webinaire tenu le 11 juin dernier. Il est habituellement appuyé dans cet exercice tenu à deux reprises chaque année par Emna Braham, directrice générale de l’Institut du Québec. Celle-ci a dû annuler sa participation à la dernière minute.
Les jours précédents, les chiffres publiés sur la croissance du produit intérieur brut (PIB) laissaient entendre que le Canada était entré dans une récession technique, avec une baisse du PIB durant deux trimestres consécutifs. M. Jean souligne que la contraction du premier trimestre de 2026 était de 0,1 %, « ce qui est très faible. Ce chiffre pourrait d’ailleurs être révisé », souligne-t-il. Cela a d’ailleurs été le cas pour les données du quatrième trimestre de 2025, dont la baisse avait été réduite de 0,4 % après révision des données.
L’économiste observe que la demande intérieure était encore forte au quatrième trimestre de 2025, et que la contraction notée au premier trimestre de l’année courante est reliée aux fortes importations d’or. « C’est souvent associé à des transactions financières et ça a tendance à se renverser d’un trimestre à l’autre », dit-il.
Les dépenses de consommation des ménages et les investissements privés en machinerie et équipements sont toujours à la hausse. « C’est un signal qu’on n’est pas en récession. En récession, il n’y a rien de ça qui arrive », dit-il.
L’autre élément qu’il observe est la proportion des différents secteurs économiques qui connaissent une baisse de leurs revenus. Quand 60 % des industries connaissent une contraction, c’est un seuil qui correspond à une récession. « Présentement, on est encore à 50 %-50 %, donc on n’a pas atteint ce seuil critique. » Cela correspond à la stagnation relative du PIB dont il parlait plus tôt.
Démographie et PIB par habitant
Du côté du PIB par habitant, depuis le sommet atteint au quatrième trimestre de 2022, l’économiste de Desjardins observe un certain rattrapage qui s’explique par le frein mis sur la croissance démographique par l’immigration. Le Canada demeure cependant à la traîne par rapport aux États-Unis, où la croissance du PIB par habitant est largement supérieure.
Un des éléments qui pourrait aider le Canada à combler ce retard est l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) générative pour améliorer la productivité. Jusqu’à maintenant, on voyait encore peu d’impacts sur la productivité, en raison de l’ampleur des investissements qui étaient requis. « Mais là, on le voit cet impact et cela justifie l’engouement des marchés boursiers », indique-t-il.
Le taux d’adoption de l’IA générative pour produire des biens ou offrir des services demeure largement plus bas au Canada qu’il ne l’est aux États-Unis. Chez nos voisins du Sud, là où le taux d’adoption de l’IA est plus prononcé, c’est là où les gains de productivité sont les plus notables. « Les entreprises d’ici restent encore très prudentes à cet égard », dit-il.
Les perspectives de croissance du PIB réel demeurent modestes au Québec, à 0,3 % en 2026 et 1,6 % en 2027 selon les prévisions de Desjardins. Pour le Canada, les prévisions sont établies à 0,6 % en 2026 et 2 % en 2027.
Les mesures adoptées par les différents paliers de gouvernement pour aider les ménages à combattre l’inflation alimentaire devraient donner des résultats lors des prochains trimestres. « Ce sont quelque 3,1 milliards de dollars (G$) qui s’ajoutent au revenu disponible des ménages », mentionne Jimmy Jean. Cette injection d’argent sera bienvenue dans les familles à plus faible revenu et qui n’arrivent pas à épargner.
Le marché de l’emploi au Canada a enregistré une amélioration en mai 2026, mais le taux de chômage au Québec chez les 25-54 ans montre une courbe à la hausse qu’il estime préoccupante. « On a beaucoup parlé du chômage chez les jeunes ces dernières années, mais l’impact sur l’économie est limité. Mais les 25-54 ans, ils forment des familles, et s’il y a un des deux membres du couple qui perd son emploi, cela a des impacts sur la consommation et le marché immobilier », explique-t-il.
Macroéconomie et incertitude
Les menaces faites par l’administration des États-Unis sur l’avenir de l’Accord commercial avec le Canada et le Mexique (ACEUM), l’imposition des tarifs douaniers sur plusieurs secteurs industriels importants au Québec, et la hausse du prix du carburant depuis le déclenchement de la guerre en Iran à la fin de février, sont autant de facteurs d’incertitude.
Selon Jimmy Jean, le marché du pétrole mettra beaucoup de temps avant de se rétablir de ces trois mois de perturbation. Le coût de l’énergie réduisait l’inflation en 2025, et ce conflit au Proche-Orient a l’effet contraire en 2026 et cet impact sera maintenu jusqu’au deuxième semestre de 2027, selon les prévisions de Desjardins.
Dans le cas de l’ACEUM, la probabilité que la proposition canadienne de prolonger l’entente de libre-échange de 16 ans « est de zéro », selon Jimmy Jean. Les États-Unis tentent de négocier des accords bilatéraux distincts avec le Mexique et le Canada. Il est toujours possible que les États-Unis décident de déchirer l’ACEUM en donnant un préavis de six mois. En 2027, des secteurs qui étaient protégés des tarifs imposés par l’administration Trump ne le seraient plus.
Il est fort probable que l’on se retrouve dans la situation au 1er juillet où rien n’aura changé. « L’incertitude est aujourd’hui structurelle », dit-il. L’imposition de tarifs à l’exportation sur des produits transformés, en vigueur depuis le 6 avril dernier, fait extrêmement mal à l’économie québécoise. « Il n’y a rien qui va changer tant que l’administration Trump est au pouvoir, cette imprévisibilité est bien ancrée dans l’économie », ajoute Jimmy Jean.
Les efforts des gouvernements pour faciliter le commerce entre les provinces et diversifier les marchés d’exportation sont une bonne chose, selon l’économiste, mais la construction d’infrastructures majeures, comme un nouveau pipeline ou des installations portuaires, prennent plusieurs années à se concrétiser.
Le dividende de la paix
Les sommes colossales que le gouvernement fédéral prévoit investir dans la défense, dont le budget passerait de 40 G$ par an à plus de 150 G$, pourraient avoir un impact important sur l’économie canadienne.
Depuis la fin de la guerre froide qui a suivi l’effondrement du mur de Berlin et la chute de l’empire soviétique à la fin des années 1980, la part du PIB mondial consacrée aux dépenses en défense n’a cessé de chuter. De 6 % en 1960, ses dépenses avaient chuté à 4,5 % dans les années 1980, et étaient de moins de 2,5 % en 2025. Les gouvernements ont pu utiliser leurs ressources à d’autres fins. Les économistes parlent du « dividende de la paix » pour décrire ce phénomène.
La reprise de la course aux armements ressemble davantage à une « taxe sur le conflit », selon Jimmy Jean. « Amener les dépenses militaires à 5 % du PIB, cela aura un impact important sur les finances publiques », dit-il. Dans le contexte du vieillissement démographique qui menace le Québec, le Canada et tous les pays occidentaux, le maintien de l’État-providence deviendra très difficile. Surtout si l’on investit autant pour la défense sans que ces dépenses aient un impact sur l’innovation et la productivité au Canada, ajoute l’économiste.
Le scénario optimal associé à ces dépenses serait celui où la recherche et le développement en défense attirent l’investissement privé, ce qui crée des retombées locales et permet aux entreprises d’ici de développer leur compétence et leur expertise. Le pire scénario serait que ces dépenses militaires maintiennent la dépendance du pays envers les fournisseurs étrangers, sans gains technologiques à l’échelle nationale.
En pareil cas, les déficits publics se creusent encore plus, ce qui pousse oblige l’État à emprunter davantage, créant un impact sur les taux obligataires. Des taux d’intérêt plus élevés affectent les perspectives d’investissement du secteur privé, précise Jimmy Jean.
Il faut donc que ces dépenses plus élevées en défense viennent avec des effets structurants sur l’économie. Sinon, le secteur de la défense ne fait qu’absorber les ressources de l’économie privée sans générer de véritables retombées. Cela ne fait qu’augmenter la taille de l’État dans l’économie, ce qui crée ainsi un effet d’éviction qui est négatif pour les investissements privés et sur le PIB par habitant, poursuit-il.
Pour les investisseurs, Jimmy Jean suggère de privilégier les classes d’actifs exposées aux intrants vitaux qui protègent l’économie canadienne de l’inflation, dont les minéraux critiques et l’énergie. Il dit s’attendre à un rendement de 12 à 15 % des indices boursiers au Canada et aux États-Unis en 2026.