La couverture médiatique des épisodes de canicule doit être révisée, estiment plusieurs experts. Si l’on veut mieux informer la population des impacts de cette météo extrême sur la santé humaine et sur l’économie, il est nécessaire de rappeler que cette hausse des températures diurnes et nocturnes est un effet direct de la consommation des combustibles fossiles.

L’organisme Covering Climate Now tenait le webinaire sur le thème Deadly Heat, Vital Reporting le 30 juin dernier. L’événement est facile à trouver sur la chaîne YouTube de l’organisation, qui aide les journalistes et les médias à mieux informer leurs communautés sur l’impact des changements climatiques.

Si rien n’est fait pour cesser les émissions de gaz à effet de serre (GES), liées à la consommation de pétrole, de gaz et de charbon, « ce qui m’effraie le plus est que cet été sera le plus frais du reste de notre vie » souligne Patrick Galey, responsable des enquêtes sur les énergies fossiles au sein de l’organisation à but non lucratif Global Witness et ancien journaliste de l’Agence France-Presse (AFP).

Au Royaume-Uni où il réside, où la température dépassait les 30 °C à la fin de mai, il n’y a que 3% des immeubles qui sont conçus pour limiter l’impact de la chaleur extérieure. « Bien sûr, on peut convertir toutes les maisons et tous les commerces d’ici et ailleurs en Europe et les équiper d’appareils de climatisation. Mais ça n’est pas ça, l’adaptation aux changements climatiques », note M. Galey.

Si l’on cherche une solution à un problème, « la première chose à faire est de ne pas empirer la situation », poursuit-il. Depuis la signature de l’Accord de Paris sur le climat en 2015, les émissions de GES ont continué d’augmenter chaque année, sauf en 2020 en raison de la pandémie de COVID-19, indique M. Galey.

La chaleur, cette meurtrière

Jeff Goodell est auteur et collaborateur du magazine Rolling Stone. En 2023, il a publié le livre The Heat Will Kill You First: Life and Death on a Scorch Planet. Dès le début de son livre, on en apprend un peu plus sur les conditions climatiques qui ont mené au feu qui a rasé Lytton, en Colombie-Britannique, en 2021.

Un dôme de chaleur s’était installé depuis plusieurs jours dans la région du nord-ouest de la côte du Pacifique. Il cite les mesures faites par Vivek Shandas, professeur en études urbaines de la Portland State University (Oregon), qui se promène régulièrement dans sa voiture pour prendre note de la mesure de la température extérieure dans les différents quartiers de Portland.

Fin juin 2021, dans le quartier Lents, l’un des plus pauvres de la région métropolitaine où les arbres sont plus que rares, Shandas a mesuré une température de 124 °F (51,1 °C), la plus élevée qu’il n’ait jamais notée. À environ 15 km de là, dans le quartier huppé de Willamette Heights où il y a des parcs et beaucoup de végétation, toujours le même jour, la température atteignait 99 °F (37,2 °C). « En période de canicule, la richesse permet de s’offrir vingt-cinq degrés de fraîcheur », écrit M. Goodell.

Lors du webinaire, l’auteur raconte une anecdote personnelle qui l’a éveillé au danger de la chaleur extrême. Un jour qu’il se trouvait en reportage à Phoenix (Arizona), il constate qu’il allait être en retard à un rendez-vous. Au lieu de quérir un chauffeur via Uber, Goodell a décidé de courir la distance, environ sept blocs dans un centre-ville où le béton, l’asphalte, le verre et l’acier prédominent. Il s’est arrêté à mi-chemin et a décidé de s’arrêter, étourdi et confus, tant la chaleur était insupportable.

« Cela devait faire environ 15 ans que je couvrais le thème des changements climatiques. Ça m’a pris tout ce temps-là pour vraiment comprendre la menace que représente la chaleur extrême. Et ça illustre bien la difficulté que ça représente de décrire adéquatement le phénomène », explique-t-il.

« Quand j’ai écrit mon livre, c’était comme écrire la biographie d’un spectre. Quand il y a une tempête ou un ouragan, on peut décrire les dégâts, les victimes. La chaleur est invisible. Si je regarde par la fenêtre, je ne peux dire quelle est la température dehors. Les gens qui en souffrent travaillent à l’extérieur, ou dans des espaces clos et mal aérés », dit-il.

« Quand quelqu’un meurt à cause de la chaleur, il n’y a pas de détonation, la personne est souvent seule chez elle dans un appartement sans climatisation. Il faut un véritable travail d’enquête pour que l’on puisse établir la cause du décès », ajoute-t-il.

Dans son livre, il ne décrit pas sa propre défaillance ce jour-là, mais il parle de la canicule qui a tué 339 personnes dans le comté de Maricopa, qui inclut Phoenix, en 2021. Une décennie auparavant, une autre canicule mortelle avait tué trois fois moins de personnes.

Il cite le chercheur Mikhail Chester, de l’Arizona State University, qui étudie les impacts de la chaleur sur la mortalité. En 2005, l’ouragan Katrina a causé plus de 100 milliards de dollars (G$) en pertes économiques en raison du manque de préparation de la région de la Nouvelle-Orléans devant une telle menace.

Qu’est-ce qui serait l’équivalent de Katrina en matière de sinistre catastrophique causé par la chaleur extrême? « Une panne majeure du réseau électrique en Arizona en plein été », répond M. Chester. La région de Phœnix deviendrait invivable en moins de 36 heures et les morts se compteraient par milliers, ajoute le chercheur. Et la probabilité que cela arrive est selon lui la même qu’un autre ouragan majeur frappe la Nouvelle-Orléans.

« Le bonheur au soleil »

Saffron O’Neill est professeure de géographie à l’Université d’Exeter, en Grande-Bretagne. Parmi les études auxquelles elle a collaboré, elle présente celle menée avec l’équipe du quotidien britannique The Guardian sur les images utilisées par les sites de nouvelles médiatiques pour illustrer les changements climatiques.

En 2019, une canicule majeure a frappé l’Europe, notamment la Grande-Bretagne au mois d’août. Mme O’Neill a alors constaté que bon nombre d’articles publiés sur Internet étaient souvent surmontés par un titre dramatique lançant une alerte, mais les images pour les illustrer étaient contradictoires.

Trop souvent, le titre du texte parlait de chaleur torride et de record de température battue, mais on affichait des images montrant des parasols sur la plage, ou des enfants en train de se rafraîchir dans un jeu d’eau ou de manger un cornet de crème glacée. Ces photos de bonheur associé au soleil estival (« fun in the sun ») la mettaient mal à l’aise, surtout quand le texte rapportait une alerte lancée par la santé publique sur les dangers de l’exposition au soleil.

Elle a voulu analyser l’effet de ces images sur la compréhension du phénomène climatique qu’est la canicule. Il fallait ensuite trouver les images appropriées afin d’accompagner les articles sur le sujet. On savait déjà, en 2019, que les épisodes de canicule allaient augmenter en fréquence et en intensité, souligne-t-elle.

De nombreuses études ont été faites sur l’impact du vocabulaire emprunté par les médias pour aider à la compréhension des sujets, mais très peu ont été menées sur le rôle du contenu visuel. L’importance ou la prépondérance du sujet peut être augmentée si les images qui illustrent le topo appuient le contenu du texte. À l’inverse, des images qui contredisent le propos réduisent l’importance du sujet, même si le titre qui chapeaute le texte a une connotation dramatique, selon Saffron O’Neill.

Avec l’aide des experts en communication de Climate Outreach, la banque d’images Climate Visuals a été créée. L’image qui accompagne ce texte provient de cette plateforme. Les épisodes de smog, ce brouillard épais de fumée et de brume qui frappent les grandes agglomérations urbaines partout dans le monde, causent une détérioration importante de la qualité de l’air, ce qui n’est pas sans impact sur la santé des personnes plus vulnérables.

Un concept local

La définition de ce qu’est une canicule varie évidemment selon le contexte et la localisation. Lors du webinaire, des reporters du Kenya et du Pakistan ont fait remarquer que les vagues de chaleur n’ont pas la même signification dans des pays où les températures élevées sont un constat permanent.

Patrick Galey note que la chaleur élevée cause des dommages à l’économie locale, en raison de la perte de productivité, des récoltes perdues et des risques pour la santé des travailleurs agricoles, par exemple.

Jeff Goodell insiste sur la nécessité de faire des liens entre le risque de la canicule, la vulnérabilité et la géolocalisation. « Quand il fait très chaud, tout le monde sur la rue veut marcher du côté où il y a de l’ombre », dit-il. Mais il y a bien des endroits dans le monde où l’ombre est rare, la stabilité du réseau électrique est suspecte et l’eau potable n’est pas aisément accessible.

Dans son livre, Goodell rapporte l’exemple de la ville de Jacobabad, située dans la province du Sindh au centre du Pakistan, où vivent environ 200 000 personnes. La température diurne y dépasse souvent les 50 degrés. En 2019, on avait qualifié l’endroit de la ville la plus chaude sur la planète.

En juin 2021 dans le quotidien britannique The Telegraph, le journaliste Ben Farmer et la photographe Saiyna Bashir ont voulu montrer l’impact de la chaleur sur les gens qui habitent Jacobabad dans l’article intitulé Hotter than the human body can handle: Pakistan city broils in world’s highest temperatures. La photographe est native de Karachi.

Le thermomètre classique mesure la température sèche, mais la science a développé le thermomètre humide pour mesurer l’impact de la combinaison de la chaleur et de l’humidité. Quand le thermomètre humide affiche 35 °C, cette mesure devient mortelle. Elle a été observée à quelques reprises dans cette communauté.

Quand cette mesure est atteinte, le fait de suer ne suffit plus à maintenir la température interne du corps humain. En quelques heures, la personne exposée peut mourir d’un arrêt cardiaque, même si elle était en bonne santé.